‹ Profils blancs et frimousses noiresChapitre 6 sur 24 · I. Les blancs · texte numérisé non relu

I. Les blancs

comme des tambours. Et pendant tout le reste du jour, nous n'avons plus d'autre distraction que de regarder les gouttes brillantes qui courent et se poursuivent le long des cordes fixant nos mobiles pavillons.

Le soir, comme je me glisse sous ma moustiquairC; j'entends dans la ruelle de ma malle-lit, un long coassement. Et c'est un crapaud, ennuyé du déluge, qui s'excuse apparemment de la liberté grande et me dit bonsoir !

C'est seulement au réveil que je sens la gène de la courbature, pe\it-ètie la douleur furtive, annonciatrice du rhumatisme qui, un jour, me fera œgrotant dans mon fauteuil de grandpère !

Oui, sonne clairon du diable! Fais retentir ta fanfare de caserne, combien stupide en cet eden de verdure ! Je ne me lèverai pas. Aujourd'hui, tu m'entends, c'est une journée de flâne. Va, sonne tout ton soûl ! Je m'habillerai quand il me plaira...

Déjà le soleil est haut dessus l'horizon. Ma carabine à l'épaule, — simplement pour conte-

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nancC; non pour de bêtes massacres — je vais à l'aventure à travers le village charmant.

Les indigènes tout nus^ bondissent, se sauvent comme des lièvres à mon approche ; cachés derrière les cordages des lianes et les tonnelles de bambous^ je les vois qui me regardent passer curieusement. Les femmes ont moins peur et restent ébaubies sur le pas de leurs cases. Il est vrai qu'elles sont vieilles^ avachies^ les seins ratatinés et pendants. Elles savent bien qu'elles n'ont rien à craindre de ma galanterie. Non, elles ne sont plus faites pour les étreintes ! Le furent-elles jamais d'ailleurs, esclaves déformées dès l'enfance ?

Devant ces douces femelles^ je suis chaste^ mes sens ne me brûlent guère, et demeurent bien tranquilles.

Mais ce n'est pas long. Pan rôde, trottine par les zilas de ce riant jardin et se moque de moi. C'est lui^ bien sùr^ qui brusquement me pousse au milieu de ce quinconce de bananiers où les femmes de nos soldats, jeunes, fortes^ épaules et bras nuS; sont occupées à piler le maïs. Et le tableau me captive de ces beautés africaines aux langoureuses prunelles...

Dans un haut mortier creusé au cœur d'une souche, elles laissent retomber d'un mouvement égal, rythmique^ un pilon énorme, lourd comme

une massue. Ce sont de véritables coups de demoiselle qu'elles assènent sur les perles d'or ! Et cela fait un bruit de fléau^ comme dans les granges de chez nous aux jolis mois d'été.

Tandis qu'elles travaillent et suent^ elles chantent d'une petite voix d'enfance^ un lied natal^ composé avec quelques notes et que le han n'interrompt qu'une seconde. Leurs gorges tressautent, leurs croupes saillent sous le pagne qui se tend. Parfois elles sont deux qui tapent au même mortier, et se sourient en chantant par-dessus les coups alternés.

Cependant quelques-unes finissant de piler^ s'essuient le front avec l'avant-bras. C'est le geste auguste du faucheur de blés !

Alors^ renversant le mortier^ elles répandent la poudre blanche qui coule comme du lait dans un van finement tressé. Puis^ sur de grandes feuilles de bananiers exposées au soleil, elles épanchent à petites secousses la grasse farine qu'elles étendent ensuite^ caressent du plat et du dos de la main...

Et je regarde longuement ces femmes^ robustes comme celles des légendes iliadesques — KaXX'.yjvaf/.a, dit Homère chantant Lacédémone — un peu marri^ je l'avoue^ de ne point découvrir ici celle que j'admire entre toutes et qui s'appelle : Loukoussou !

Oleko est le « tapin » de notre escorte. Son instrument taillé d'une seule pièce dans un bloc de teck, suivant la coupe d'un vase antique^ est tout papelonné de clous de cuivre qui étincellent au soleil. C'est le plus beau tam tam du Congo. Aussi quelle convoitise parmi les collectionneurs !

Il est plat, creux, mais aucune peau de chèvre ne recouvre son unique ouverture. Toutefois il résonne fortement sous les mailloches à tampon^ et les sonnailles attachées aux parois égaient son ronflement monotone.

Oleko le tient suspendu au moyen d'une bretelle passée autour de son cou. Tout le long du chemin, la boîte bondit et rebondit sur sa cuisse.

Cela doit être assez gênant... Mais Oleko ne .s'est jamais plaint. Il est fier de son instrument; il remmène en tous lieux et sans cesse il le frotte^ l'astique, le polit dévotieusement, si bien qu'il miroite comme une glace de Venise I

Oleko, choisi par ses frères, est un être sacré. Nulle offense, même légère, ne lui est faite qui ne soit aussitôt sévèrement punie. On le vénère à l'égal d'un fétiche. Au surplus, sa caisse est comme un palladium qui donne la victoire...

En ce voyage pacifique^ et quoique nous marchions en grand arroi^ Oleko n'est que décoratif. Il annonce^ il solennise nos entrées dans les villages^ prépare l'admiration et la crainte sur notre passage.

A Kingankati^ dans le repos forcé auquel l'oblige notre paresse^ il se morfond. Je le vois errer mélancolique avec son instrument précieux. De haute stature^ le musicien n'est pas beau. 11 a une figure triviale^ abrutie^ une vraie trogne de « genevelist » bruxellois !

Eh bien que signifie ? Le voilà qui entre dans une agitation fébrile et tourne sur lui-même comme une toupie au milieu de la place du village !

Il s'arrête... Tout à coup il se dresse sur les orteils^ renverse la tête et d'un affreux fausset il lance un kokoriko de vieux coq. En même temps il frappe sur la boîte sonore. Toutes les cordes du gosier^ gonflent^ se tendent :

M' Fou mon kief inpila moxi zaïubi! Doiuii, Doum, Douiu. — M' Foiiinou inoimdclé ii kclc iikonibo, kiniboiindi, ujiiiihou iiiinghi! Doniit .' Doîun! DoiLîii!

Comprenez-vous ?

C'est l'éloge du chef : « Le blanc est un dieu^ il a de belles armes. Le blanc a beaucoup de chèvres et d'étoffes et de perles. Tout le monde

doit lui obéir. Le blanc est un chef puissant... »

Ainsi pendant une longue demi-heure. Autour du barde les indigènes s'assemblent timidement; et Oleko^ les reins creusés, le dos renversé en contrepoids du lourd tam-tam, se balance^ s'excite^ s'enivre de son vocéro.

Sa figure^ strapassée d'un rictus de fou^ ruisselle de sueur...

Enfin les cris deviennent intermittents et cèdent la partie au tambour. Puis celui-ci s'interrompt de même. Oleko éructe encore quelques phrases qu'il ponctue de trois coups d'un tamtam mourant. Un dernier ut de poitrine, et c'est fini...

Nous appelons le héraut. Et sous la tente^ nous lui offrons un grand verre de porto qu'il vide d'un trait^ les yeux exorbités de fatigue et de jouissance !

Les soldats dévêtus chantent et dansent autour des bûchers flambants qui font rougeoyer leurs t')rses de bronze. C'est Mali — le caporal — un gentil bougre, agile, et drôle comme toute une cage de singes^ qui mène le train. Les femmes

Cliché (le M. \'an Meerbeke OLEKO

aussi^ le pagne tombé à la ceinture, les seins libres, viennent de s'élancer dans la ronde.

Les pieds frappent la terre avec fureur. C'est une bourrée sans grâce, les gestes veules, les bras flasques retombant en pattes d'ours savant, des tordions lascifs du ventre et de la croupe au bruit de clameurs enragées où pointent, par dessus le tam-tam, les notes fines des nbiti '.

Je cherche Loukoussou, et j'éprouve une secrète joie de ne la point voir, au milieu de cette cordace de démons, défigurée, déspiritualisée, tout son beau galbe amoindri dans la frénésie d'un plaisir sauvage.

Mais, en regagnant ma tente, au détour du chemin, derrière un brasier qui les caresse de ses flammes dansantes, j'aperçois un homme et une femme flirtant, joquetant, se claquant dans le dos, s'étreignant en ces attitudes à la fois si lourdes et gracieuses du Baiser de Jef Lambeaux!

Soudain la kento ^ se renverse en riant, se pâme. Le mâle, le bakala la saisit à bras le corps et l'emporte au fond de l'ombre...

J'ai reconnu Loukoussou ! Mais l'homme, est-ce Mouledi, ou quelque bienheureux amant?

Je rentre soucieux...

1. Petite caisse munie de lamelles d'acier flexible qui sonnent comme •les cordes d'une harpe.

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