DE CAZENOVE DE PRADINES
C'était au Tréport, en juin 1886, le jour du départ du comte de Paris pour la terre d'exil.
Nous étions là vingt mille, haletants, le cœur étreint par la même émotion.
Dans uj;i cercle, séparés de la foule, se trouvaient les députés, les sénateurs et les représentants de la presse monarchique.
Le cortège apparut au tournant de la route d'Eu. On agitait des mouchoirs en signe d'adieu. Pas un cri ne devait être poussé avant le départ de la Victoria.
Le Roi, la Reine et le duc d'Orléans descendirent d'un break sur la caisse duquel se détachait, très grand, Técusson de France.
Une fois les princes et leur suite à bord, la passerelle fut retirée.
Alors, se passa une scène que janiais je n'oublierai.
Un député de haute taille, le bras droit en écharpe et placé très près de la Victoria^ salua de son chapeau la famille royale et d'une voix forte et énergique cria : « Vive le Roi I » Ce cri fut répété par vingt mille poitrines.
Le député qui avait crié « Vive le Roi ! »
était M. de Cazenove de Pradines, représentant de la Loire-Inférieure fixx Parlement.
Sept mois après des adieux dont ma fidélité conserve en mon cœur comme l'écho
plaintif des multiples cris, je revois cette scène qu'au lendemain de l'exil je racontais ici. Je vois encore le petit salon à côté de la grande antichambre du rez-de-chaussée où le Roi me reçut et me dit des paroles qui resteront toujours gravées en mon cœur.
Au nombre des personnes qui entouraient le Roi, se trouvaient M. de Cazenove et le général de Charette dont je faisais ici même le portrait l'autre jour.
Cazenove, ce serviteur fidèle de l'exil, était bien là à sa place. Il avait accompagné
DE GâZBNOYB de PRADINBS 65
le Roi mort jusqu'au tombeau d'où l'on ne revient plus, il devait accompagner le Roi vivant jusqu'à cet autre tombeau d'où l'on revient parfois, l'exil !
Parmi les hommes qui ont approché de très prè3 le comte de Chambord, M. de Cazenove de Pradines a été au nombre de ceux que le Roi choisissait de préférence comme confidents.
Ami particulier du Prince qu'il a accompagné dans son exil pendant vingt-cinq ans, M. de Cazenove de Pradines est la plus haute personnification du dévouement et de la fidélité. Voilà la grande caractéristique du portrait de M. de Cazenove. A chacune des pages de l'histoire de sa vie que je vais parcourir avec le lecteur, nous trouverons la même abnégation aux deux grandes idées à la défense desquelles il a consacré sa vie, la Royauté et la Patrie.
A notre époque où tout est rapetissé, où le caractère des hommes ainsi que leur taille a diminué, Cazenove est resté aussi grand que ses ancêtres qui dorment de leur dernier sommeil sous les dalles de la chapelle du
château de Rholdes. Il est le type du chevalier moderne, sans peur et sans reproche — comme l'ancien.
Il pourra sembler étrange au lecteur que j'aie rangé dans ces Profils Bretons M. de Cazenove qui, né en 1839 au château de Rholdes, près de Marmande, n'appartient pas à la Bretagne par la naissance. J'ai cru devoir le faire cependant, me souvenant que M. de Cazenove est député de Nantes et que par la famille de sa femme, née de Bouille, il est allié aux plus grands noms de la Bretagne.
Du reste, tout en lui est breton, depuis le cœur, resté fidèle au culte des idées que nous aimons, jusqu'à l'œil, l'œil doux de la race bretonne, bien qu'éclairé d une flamme intense comme l'œil des hommes du Midi.
M. de Cazenove fut attaché tout jeune comme secrétaire au comte de Chambord.
Elevé par son père, il était digne d'être le compagnon du Prince, et quand le Roi mourut, en 1883, il y avait vingt-cinq ans que M. de Cazenove ne l'avait quitté.
Il vécut dans ce gran-' ' ' 4e Frohs-
DE GAZBNOYB DB PRÂDINBS 67
dorffà la façade sans ornementation, lugubre comnie un fombeau.
Le roi habitait là pendant la plus grande partie de Tannée, entouré par ses secrétaires et quelques gentilshommes attachés à son service.
Je me garde des clichés, et je ne raconterai pas cette vie lugubre des exilés. De temps en temps, un fidèle venait de France saluer le roi. On fêtait dans le nouvel arrivant, non le serviteur venant rendre hommage au maître, mais la France qu'il représentait, la France oublieuse qui ne voulait se souvenir de' son Roi.
La vie de Frohsdorflf et de Goritz était triste. Tous, roi et serviteurs, étaient atteints du même mal incurable, le mal du pays.
Quelques-uns en sont morts. Le Roi ferma les yeux à plusieurs de ses sujets.
Parfois, aussi, on recevait des nouvelles de France. Tantôt l'annonce de la mort d'un royaliste au nom humble ou connu, tantôt la nouvelle d'un deuil pour la patrie. Ces jours là, le roi était plus nerveux, son beau front aux lignes pures se plissait, l'œil se voilait. Il ne faisait pas sa promenade accoutumée, mais montait aussitôt après le
déjeuner dans son cabinet de travail. Là, le comte de Chambord marchait longtemps, du rez-de-chaussée on «entendait son pas inégal, que l'épaisseur des tapis ne pouvait assourdir. On sait que le roi boitait depuis qu'il était tombé de cheval. Puis il s'asseyait à sa table de travail et commençait à écrire. Vous les connaissez ces lettres au style pur, qui semblent être inspirées par Dieu. Les idées sont puisées à la grande source où s'inspirait Bossuet.
Par moment, la pensée montait si haut que le vulgaire ne pouvait la comprendre.
Ces phrases étaient bien celles que pouvait écrire le Roi dont on a dit : Habitavit in excelso.
Le comte de Chamborxl aimait, je dis plus, adorait le passé. Il lui devait toutes ses joies, alors que la Révolution lui avait causé toutes ses douleurs.
Le Roi avait beaucoup voyagé. Il rédigeait lui-même ses souvenirs. Un de mes amis qui en a lu quelques pages, m'a dit qu'il y avait des passages très remarquables comme finesse d'observation et comme philosophie.
DE GAZENOYB DB PRADIKES 69
Chaque année, Cazenove prenait un mois de congé. II apportait la parole royale aux amis de France, comme les apôtres portaient la parole de Dieu aux nations.
L'hiver à Goritz, l'été à Frohsdorff, voilà quelle était à peu près la vie du Prince, toujours entouré de quelques amis. Là, se succédaient dans le service de secrétaires, le marquis de Dreux-Brezé , le comte de Vanssay, M. de Foresta, les de Chevigné, le comte de Damas, Joseph du Bourg dont la passion pour les prophéties amusait tout l'entourage du prince. Au-dessus de tous était M. de Blacas.
J'omets certainement des noms, parmi tous ces serviteurs dévoués, qui quittaient leur pays et renonçaienlàdes joies que leurs grands noms et souvent leur haute situation de fortune leur eussent permis de goûter tranquillement en France. Mais telle est la force de la conviction que pas un n'eût pensé considérer comme un devoir ce qui, pour lui, était un honneur.
Parmi tous ces amis du Prince, M. de Cazenove avait su se faire une place à part dans l'estime du Roi, et quand on songea à nommer un remplaçant à M. de Blacas, gra-
vement malade, le comte de Chambord écrivit à M. de Cazenove, lui disant de se tenir prêt, le cas échéant, à prendre ce poste. .
En 1866, M. de Cazenove épousa M"® de Bouille. Beaucoup de mes lecteurs se souviennent encore de ce mariage célébré à Saint-Clément, à Nantes.
On a dit, je ne sais où, que la vie d'un homme était semblable à une pièce de théâtre. Ici se termine la première partie de la vie de Cazenove. Le rideau baisse sur la fin banale d'une comédie, il va bientôt se relever — sur un drame 1
Voilà 1870. Cazenove a un enfant de deux ans. Il a vécu heureux et tranquille les premières années de son mariage.
On déclare la guerre, la patrie est envahie.
Cazenove, son beau-père le comte de Bouille, son beau-frère Jean de Bouille s'engagent à Tours, dans le régiment de Charetle.
Sur ces trois soldats, un fut rapporté mort, l'autre eut le bras fracassé, le corps du troisième, Jean de Bouille, n'a jamais pu être