DE GAZENOVE DE PRADINES
voix un peu tremblée dans les moments de grande passion de M. de Cassagnac.
Toujours 1res mesuré dans ses paroles, il choisit les expressions et alors que sa conscience de chrétien sera bouleversée par un de ces monstrueux attentats auxquels les républicains nous ont habitués, il ne dira pas : « Messieurs, ce que vous faitesla est infâme, » mais : « Messieurs, vous' avez perdu le sentiment du juste et de Tinjuste ».
Jamais vous n'entendrez M. de Cazenove interrompre violemment, mais, si une question d'intérêt privé ou d'intérêt social est posée, il quittera encore sa place et toujours lentement montera à la tribune.
M. de Cazenove a aujourd'hui quarantehuit ans. Avec sa fine moustache, ses cheveux ras, sa figure aux larges méplats des hommes du Midi, on lui donnerait à peine quarante ans.
Vous le rencontrerez l'hiver à Paris ou à Nantes, l'été au Pouliguen ou à Pornic, marchant d'un pas égal, mais à grandes enjambées, le pas d'un marcheur de race
qui, sachant que la route sera longue, ménage ses forces pour arriver au but. Si ce but est la Royauté, M. de Cazenove sait combien de chemin il reste encore à faire au pays.
Très fervent catholique, il présidait il y a quelques mois, à Nantes, le congrès des catholiques de rOuest.
' Dans ce portrait, j'ai peut-être trop parlé du comte de Chambord, mais était-il possible de séparer la grande figure du Roi de celle de son plus fidèle serviteur?
Comme royaliste, M. de Cazenove a eu une vie que beaucoup envieraient. Comme député, il est un des membres de la minorité qui comprennent le mieux leur mandat.
Voilà les deux points qu'il faut retenir de ce portrait d'un homme comme il serait à souhaiter qu'il y en eût beaucoup au Parlement pour la gloire de notre patrie.
LE
Au tapage qu'ont fait autour de lui quelques journaux révolutionnaires, on pourrait croire que le général Boulanger est le général attendu depuis si longtemps par la révolution. En le voyant arriver au pouvoir, bien des républicains ont dit t enfin ! », tandis que nous, les vaincus, disions tout bas « hélas ! j>
A mon humble avis, le général Boulanger ne mérite ni cet adverbe, ni cette interjection. Le général est un homme à part dans Tarmée, c'est le produit d'une génération qui n'a pas encore fait ses preuves. Voilà ce qui me fait dire que l'on a eu tort de l'accueillir par toutes ces acclamations, tandis qu'on laissait dans l'ombre nos vieilles gloires militaires dont les Mac-Mahon et les
Canrobert sont encore les magnifiques représentants.
Il ne suffît pas pour que du jour au lendemain on décerne les palmes des vainqueurs à un officier qu'il ait créé un cercle militaire et ordonné de peindre les guérites aux couleurs nationales.
Autrefois on exigeait plus, et si les difficultés étaient plus grandes pour arriver à être le chef de l'armée, du moins la considération qui rejaillissait sur l'officier arrivé à ce grade suprême était-elle pure de toute intrigue politique.
Les acclamations qui ont salué Tentrée au ministère du général Boulanger l'ont plus gêné peut-être que ses amis ne l'ont cru. Il est des hommes comme des femmes dont on n'aime à recevoir les baisers qu'éloigné de tous et dans l'obscurité. Je ne comparerai pas les républicains à. ces femmes, quoique j'en sois tenté. Je tiens à conserver la forme polie avec laquelle j'ai toujours écrit ces portraits et qui dans notre temps, époque de tutoiement général, est une force.
Le général Boulanger commença sa car-
rîère par la guerre d'Italie, cette guerre pendant laquelle nos soldats étaient parfois accueillis, comme à Naples, sous une pluie de fleurs. On se serait cru en carnaval — le carnovale. Aussi bien la chemise rouge de Garibaldi ne faisait-elle pas mauA^ais effet dans cette foule d'uniformes aux couleurs violentes, le pantalon rouge des Français, les uniformes blancs des Autrichiens.
M. Boulanger était sous-lieutenant aux turcos, ce corps où les soldats disent tu à leurs officiers. Vrais diables à Tâme héroïque, braves combattants plus faits pour ces combats du Midi que pour les guerres du Nord comme xîelle de 1870, où ils tombèrent si nombreux, décimés autant par le froid que par les balles. Le sous-lieutenant Boulanger revint delà-bas gravement blessé, la poitrine transpercée par une balle. D'autres seraient tombés pour ne plus se relever. M. Boulanger, grâce à cette chance insolente qui l'a suivi pendant toute sa carrière, tomba, mais se releva et continua sa route.
Bientôt il est nommé capitaine à Sairit- Cyr, cette pépinière de maréchaux de France, et décoré de la Légion d'honneur.
Entre temps, M. Boulanger s'était marié.
11 eut deux ravissantes enfants, aujourd'hui charmantes jeunes filles à la mine éveillée.
Puis le capitaine Boulanger vint à Nantes où en 1870 il tenait garnison. La guerre éclate, il fait partie des troupes enfermées dans Paris. Dans une sortie, à Champigny, il tombe encore atrocemeht blessé, mais il guérit.
Après la guerre, il est nommé commandant une brigade de cavalerie. Il écrivit alors au duc d'Aumale ces lettres que l'on a publiées et qui auraient fait tomber du pouvoir tout autre que lui. — Quand je vous dis que cet homme est doué d'une chance insolente I
Le voilà qui part pour Tunis. Vous vous le rappelez ii la chasse de ces Kroumirs qu'on n'a jamais pu prendre, comme ces fantômes de la légende du moyen-âge qui allaient chevauchant désoler le monde et qui disparaissaient dans un nuage à l'approche des hommes d'armes.
Le général est enfin nommé ministre de la guerre. Je gage qu'en apprenant la nouvelle de sa nomination il n'aura pas été supris, tant il a toujours eu confiance en lui. Certains hommes se sentent appelés
aux hautes situations — tel Taiglon né dans la cage du Jardin des Plantes et lâché monterait au plus haut des airs.
Les débuts du général au ministère sont plus bruyants qu'éclatants. Il fait réforme sur réforme, dans le nombre quelques-unes sont bonnes.
On dit que le général a la haine des vieux généraux et qu il aiixie l'élément jeune. Il préfère aux vieilles culottes de peau, vieilles, mais glorieuses, les galons que la pluie et la fumée de la poudre n'ont pas encore dédorés, des jeunes sous-lieutenants. On ajoute que c'est pour ces jeunes qui gagnent 1,800 francs par an, qu'il a créé le cercle militaire où la vie coûte au minimum douze francs par jour. D'autres que lui eussent été accablés sous les plaisanteries qu'on lui a prodiguées à cette occasion. Lui n'a pas l'air de s'en porter plus mal et il n'en a pas hâté d'un pas sa marche.
Cet homme est vraiment étonnant. Il y a en lui quelque chose qui fascine la foule. Je l'ai constaté quand l'autre jour, me trouvant dans la rue comme il passait, des ou-
vriers le reconnurent et crièrent : « Vive Boulanger ! » J'aurais bien étonné ces gens si je leur avais demandé pourquoi ils criaient cela. Le général ne leur répondit même pas, ce que n'eût pas fait un roi ou un empereur.
D'où vient au général Boulanger, cette popularité ? Qu'a-t-il fait pour la mériter?
Personne ne le saura jamais. Elle est née d'un de ces enthousiasmes subits comme notre peuple en a déjà eus tant pour des hommes et des empereurs qui, certes, valaient mieux que le général Boulanger.
Et puis le grand malheur du général, c'est de s'emballer, comme on a déjà pu le constater en différentes circonstances. Il est comme les tout jeunes hommes qui veulent avoir plus d'expérience que leurs pères et les pères du général sont ces vieux maréchaux de France, ces illustres officiers dont certains ont le double comme âge du sien.
M. Boulanger ne peut même pas remplacer par la science cette expérience qui lui manque et s'il n'avait • "e con-
fiance en soi que j'ai déjà indiquée au cours de ce portrait, il ne serait qu'un médiocre. Mais son audace et, faut-il le dire, son toupet, le font prendre par la foule pour l'épée que tout homme du peuple aime en France, jusqu'au jour où il est sabré par elle !
J'ai voulu voir le général Boulanger chez lui, dans son monde républicain et j'ai été l'hiver dernier à une de ces soirées ouvertes où la foule de la rue se répand dans les magnifiques salons de la r.ue Saint-Dominique.
Le général se tenait à la porte du salon d'entrée distribuant des poignées de main aux premiers venants. Je passai devant lui et m'inclinai, mais sans tendre la main. Je ne pouvais oublier qu'il avait écrit la lettre si insolente pour le duc d'Aumale, adressée à l'honorable M. Limbourg.
Le général était en grand uniforme et entouré de tout son état-major. Auprès de lui était son chef de cabinet, le général Yung.
La taille du général était encore diminuée par la hauteur des salons, il paraissait petit.
La ceinture blanche, signe de son commandement unique, semblait le couper en deux — comme un homme dont la chemise passerait entre le pantalon et le gilet. L'œil bleu était encore plus rêveur que de coutume, mais avait parfois de durs reflets d'acier. On lui a comparé le regard si doux et si bon, toujours perdu dans la rêverie, de Napoléon lU.
Jamais comparaison moins juste n'a été faite à mon avis. L'un et l'autre ne se ressemblent pas plus que celui de l'aigle à celui du chat-huant. Le front bas et très bossue se détachait en pleine lumière sur le fond rouge des tentures. Le général portait continuellement la main à sa moustache en l'effilaùt.
La proéminence très accentuée de la maxillaire inférieure est dissimulée avec peine par la barbe que le général porte en pointe. On sait que cette proéminence est un signe de sensualité, le phrénologiste dit même de voracité, d'appétits sanguinaires. - Diable ! voilà qui nous promet de tristes jours si M. Boulanger reste longtemps au pouvoir.
Un sourire ou plutôt un rictus semble figé
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sur ses lèvres. C'est le sourire obséquieux d'un solliciteur — aussi bien le général Boulanger est-il le solliciteur de la populace.
Le général parle anglais sans aucun accent français et avec une grande correction.
La voix mélodieuse a un très grand charme, plus grand encore dans un entretien privé qu'à la tribune. Le général cherche cependant ses mots et la phrase est saccadée comme toute phrase d'officier plus habitué au commandement qu'aux périodes douces et calmes d'une conversation à deux.
Je n'ai pas pour habitude de fouiller dans la vie privée de mes sujets, j'ai trop le respect de ma profession de journaliste pour cela. Je retiens cependant cette phrase que j'ai entendue l'autre jour au,ministère de la guerre : « Le général plaît aux femmes et elles lui plaisent- » Vraiment voilà qui m'étonne, car j'ai toujours considéré la femme comme un être essentiellement aristocratique auquel les masques vulgaires ne peuvent plaire et certes celui du général ne peut avoir aucune prétention à être de grande race. Pour me servir d'une exprès-
sion vulgaire, mais très juste, c'est un miroir à — alouettes de bas étage.
Je ne veux pas de parti-pris diminuer la taille du général, elle n'est déjà pas si haute. Mais pourquoi vouloir élever sur le pavois un homme qui eût fait un bon officier s'il n'avait eu la folie de l'ambition ? Il n'a pas plus le mérite des quelques bonnes réformes qu'il a faites que le mineur qui trouve un diamant après avoir pioché pendant dès mois. Pour l'un et l'autre le hasard a fait tout.
Je ne finirai pas ce portrait par un point d'interrogation comme si je n'avais pas déjà le pressentiment de la destinée du général Boulanger.
Si, comme je l'espère pour mon pays, nous continuons à avoir la paix, le général disparaîtra tôt ou tard avec ses collègues d'un ministère. Il rentrera alors dans le corps des officiers où il fera bravement son devoir.
Mais si la guerre . survient ? — Quoi, alors? — Hélas ! je ne le sais pas plus que le lecteur. . .
Restera- t-il au ministère ? — Se mettrat-il en tête de l'armée ? — Autant de questions difficiles à résoudre. Mais patience !
si cette époque est lointaine, il y aura beau temps que l'on ne parlera plus du général Boulanger.
L'heure me semble venue de dessiner ici la belle figure si populaire du baron de Lareinty. Il est du petit nombre d'hommes qui ont attiré le plus l'attention publique en ces derniers mois.
Mes lecteurs se souviennent de son duel avec le général Boulanger et aujourd'hui même l'élection de son fils M. Jules de Lareinty, dans la Loire-Inférieure, attire les regards de tous les Français. Chacun sait, en effet, à quelles compétitions le siège laissé vacant par la mort de notre ami le comte Thoinet de la TurmeHère a donné lieu. Notre grand parti conservateur n'a pas voulu se diviser sur une question aussi futile et tous ont été d'accord pour reconnaître que le
candidat ayant le plus de chances de succès
était M. Jules de Lareinty.
Henri de Baillardel baron de Lareinty, a soixante-trois ans. Beaucoup de mes lecteurs seront surpris de cette révélation, car le baron de Lareinty ne paraît pas cinquante ans. Ses voyages continuels dans les pays les plus lointains sont faits pour dérouter ceux qui voudraient deviner son âge.
Il y a peu de temps, je me trouvais à Paris sur la terrasse du restaurant Durand en face la Madeleine. J'étais avec un des députés de la Loire-Inférieure et un des conseillers généraux du même pays aussi connu comme écrivain que pour le rôle diplomatique important qu'il eut autrefois.
Nous parlions du baron de Lareinty, j'avais déjà l'intention de faire ce portrait et mentalement je prenais des notes pour mon article. Le baron n'était pas à Paris ou du moins nous le croyions. Deux jours avant, son fils le sympathique candidat d'aujourd'hui m'avait écrit : (ï Mon père est encore à la Martinique et nous ne comptons sur lui qu'à la fin du mois. x>
Un de mes amis me contait avec son enthousiasme d'ancien soldat quelle part héroïque le baron de Lareinty avait prise à la Défense nationale en 1870, quand, au coin du boulevard de la Madeleine et de la rue Royale, nous vîmes passer le baron de Lareinty arrivé le matin même de la Martinique et faisant déjà ses visites au grand trot de son alezan.
M. de Lareinty ne semblait aucunement fatigué. Le bras droit étendu sur le bord de la capote de sa Victoria, il secouait la tête, tout à la préoccupation causée par une fdéè quelconque, la main gauche lissait la barbe que le baron porte tout entière. La jambe droite croisée sur la jambe gauche semblait battre la mesure. Je gage que M. de Lareinty cherchait quelque phrase au rythme large et puissant comme celles qu'il dit parfois à la tribune du Sénat. Ces phrases d'une éloquence puissante sont enchâssées dans d'autres phrases plus pâles. Un joaillier dirait — un diamant monté sur argent.
En voyant marcher M. de Lareinty, vous aurez peu de peine à deviner qu'il a été ofïi-
cier. Il a le balancement donné par le pas cadencé d'une marche militaire — vous savez ce pas redoublé qui rend fou comme une mesure de valse ! . . .
M. de Lareinty a été officier d'ordonnance du général Changarnier, un des généraux les plus remarquables que notre armée ait eus. Changarnier n'était pas aimé de la foule et ce général était fier de cette impopularité. Il n'y a pas seulement que les jours qui se suivent et ne se ressemblent pas I . . .
Quand le général Changarnier fut exilé, M. de Lareinty donna sa démission. 11 est bientôt nommé conseiller général par un des cantons de Nantes en 1861 et délégué de la Martinique. Il se signale pendant toute la durée de l'empire dans les rangs de l'opposition royaliste. Le baron de Lareinty ne perdait pas une occasion de réveiller l'opinion royaliste en France. Mais la France dormait, hypnotisée par le clinquant de l'empire.
Le réveil fut terrible. Le baron de Lareinty n'hésite pas une seconde, il quitte sa famille, sa fille encore enfant, aujourd'hui comtesse Georges de Paris, monte à cheval et le voilà à la tête des mobiles de la Loire-Inférieure.
Voilà les journées sanglantes des environs de Paris, voilà le Bourget, Champigny où vingt mille Français trouvèrent la mort, Montretout où le baron de Lareintv, son sabre brisé, est fait prisonnier et emmené en Allemagne. Combien de Bretons tombèrent alors pour la défense de la mère-Patrie !
Lareirîty rentre à Paris la veille de Tinsurrection du Dix-huit Mars. Le ministre de la guerre le charge d'essayer de dégager les généraux Clément Thomas et Lecomte, abandonnés par M. Clemenceau. Lé baron de Lareinty est arrêté lui-même et ne peut échapper à la mort que grâce au dévouement de deux officiers de la garde nationale.
Il prend part au second siège. Au milieu des nuits il voit brûler tous les monuments de Paris . Des collines de Meudon on vit certaine nuit les flammes de quatre torches immenses monter vers le ciel, on eût dit les flammes funéraires mises autour du sarcophage de la France. Alors disparurent les plus grandes richesses d'un pays, son patrimoine artistique et littéraire. On peut pardonner individuellement aux hommes com-
PROPILS BRETONS
plices de cet horrible attentat contre la France, mais jamais l'oubli ne se fera et excusera le parti politique qui commit ces violences.
M. de Larcinty fut promu officier de la Légion d'honneur le 8 juin 1871. On récompensait son admirable conduite pendant la campagne et la Commune.
Très populaire déjà avant la guerre dans la Loire-Inférieure où il possède une très grande terre, ses compatriotes comprirent qu'ils ne pouvaient pas mieux trouver pour les représenter au Sénat que leur ancien lieutenant-colonel. M. de Lareinty fut donc nommé sénateur après une magnifique profession de foi nettement légitimiste et catholique.
En touré de ses enfants, M. Jules de Lareinty qui a épousé la fille du duc de Sabran- Pontevès, et Madame la comtesse Georges de Paris, le baron de Lareinty habite à Paris son grand hôtel du faubourg Saint-Germain.
Vous le verrez les jours de séance partir à pied pour le Sénat, marchant vite, ne s'arrêtant presque jamais. On dirait que M. de
Lareinty a peur qu'il ne se passe quelque chose pendant son absence.
Le baron de Lareinty se souvient peut- ^ être qu'un jour je lui dis, au cours d'une promenade sur le bord de l'Océan, par un magnifique coucher de soleil : « Regardez donc là-bas, ne semble-t-il pas que ce vaisseau à rhorizon va se jeter dans le feu? » Le baron de Lareinty me répondit d'un air rêveur : « Et le vaisseau est français ! »
A l'heure où notre pays affolé acclame un général de fortune sans passé, il est heureux pour nous que des hommes comme le baron de Lareinty siègent au Sénat, car on peut être sûr que quoi qu'il advienne, le parfi conservateur saurait signaler à la Frai^ce une dictature qui serait pour notre pays la perte à tout jamais.
En somme, grand et monumental vieillard, digne représentant de la Bretagne catholique et qui, lorsqu'il mourra, descendra debout dans la tombe, — comme la statue du maréchal de Saxe !
J'ai dessiné ici bien cJqs gens, mais pas un n'est aussi laid que l'ancien député de Nantes. Je me souviens qu'un jour étant à la Chambre avec une jeune femme de mes amies, elle me demanda de lui montrer le rapporteur de la loi militaire. Comme je le lui indiquais elle se tourna vers moi avec ce geste qu'elles ont parfois et se pinçant les lèvres elle me dit : a II n'est pas beau votre rapporteur. »
Le lecteur sait que dans ces portraits je n'ai pas le mauvais goût de m'attaquer au physique des gens. L'enveloppe la plus vulgaire peut cacher une âme d'élite — telle une gangue de boue renferme un diamant. Cependant vous aurez de la peine à me faire croire qu'un homme d'une grande distinc-
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tion de manières puisse être, même par hasard, un goujat. De même voyez-vous M. Gambetta avec un écusson surmonté d'une couronne ducale ou simplement comtale ! et cependant le talent d'orateur du fameux tribun n'a pas de plus sincère admirateur que moi.
Ce jour-là, M. Laisant monta à la tribune.
Il n'y resta pas longtemps, mais cependant assez pour que je note son profil sur mon carnet. C'est en effet la seule fois où il m'apparut j'allais dire dans toute sa force — non dans toute sa laideur. Depuis, je suis retourné à la Chambre certains jours où M. Laisant monta à la tribune. Je ne l'ai jamais mieux vu que la première fois et voilà comment il était — comment il est, si vous voulez, car il n'a pas changé.
C'est un mélange d'homme du peuple et de beau parleur. Il a du premier les manières ordinaires, la voix traînante, le laisseraller, du second la faconde et le toupet.
L ensemble est vulgaire et inspire peu de sympathie.
Quand il est à la tribune, il ne parle pas.
il crie ; il croit, sans doute, que ses collègues sont devenus sourds, aussi bien sa déclamation, plus digne des tremplins d'une foire que du Parlement, a-t-elle dû assour- • dir nos amis de la droite. Souvent ses phrases sont vides, faites de grands mots et de grands gestes. Le style est vulgaire comme rhomme. La phrase lourde sort d'une bouche mi-cachée par la barbe. Les lèvres épaisses, l'inférieure pendante, martellent la phrase souvent incorrecte comme celleci : « C'est par voie de déduction, que MgrFreppel a essayé de déduire. >^ Le tout est dit sur un ton déclamatoire accompagné de coups de poing sur le cuir vert de la tribune.
Avec de telles manières, quelle opinion croyez-vous que- M. Laisant puisse avoir?
Vous me diriez qu'il est royaliste que je ne me donnerais même pas la peine de vous répondre. Nos amis ont en effet le mérite avant tous autres, d avoir une tenue convenable. Mais non, vous me dites qu'il est républicain radical. — Bravo, vous avez dit juste, mais vous n'avez pas grand mérite à avoir deviné cela, car mon sujet paie de mine.
M. Laisant a, en effet, des opinions radicales, les seules qui pouvaient convenir à un homme tel que lui . Il siège à l'extrême gauche. Vous Ty verrez plutôt couché qu'assis sur son banc, un bras étendu sur le dos-' sier. Sans changer de pose il interrompt les orateurs de phrases vulgaires, souvent grossières, presque toujours injurieuses.
Ces hommes de sciences qui n'ont pas trouvé leur chemin dans la science pure ou même dans ses applications et qui, comme tous les fruits secs, se sont jetés dans la politique croyant y rencontrer fortune et renommée sont les hommes les plus redoutables que l'on puisse avoir comme ennemis.
Ils apportent avec eux tout un bagage de désillusions, ils s'acharnent contre une société qui, d'après eux, n*a pas su les comprendre. Ils forment la catégorie la plus dangereuse de déclassés, celle des raies.
M. Laisant est un ancien élève de l'Ecole polytechnique, il y était entré à une époque où l'examen était bien plus facile que maintenant, il en sortit dans un rang peu brillant et fut versé dans l'arme du génie.
En 1873, il donna sa démission de capitaine
pour se consacrer entièrement à la politique.
Il se fait journaliste quand le scrutin de liste est voté, puis est nommé en 1876 député de Nantes. Il a fait partie des 363 et a volé toutes les lois pouvant désorganiser Tarmée ou diminuer l'Eglise.
Voilà la carrière politique d'un homme qu'on a cherché à représenter comme un des hommes d'aVenir du parti républicain, et le fait est qu'il est une des têtes de ce parti qui en compte sept comme le monstre dont parle Jean dans le récit de sa vision.
L'écrivain ne vaut guèi*e mieux que l'orateur. Le style est aride, les expressions peu choisies. Je gage que le style de M. Laisant n'aide guère à vivre les journaux que fonde à chaque instant le député de la Seine et qui meurent au bout de quelques jours.
Adversaire acharné de M. Ferry, le fossoyeur du Tonkin et M. Laisant étaient comme deux caniches qui se disputent un os. Et nous, les hommes d'opinion moyenne, nous les regardions s'entredévorer — comm'^e
dans les combats de coqs les juges comptent les coups.
Et chose inouïe ! c'est M. Ferry qui a été vainqueur. Qui Teût dit? — M. Lajsant luimême a dû être surpris de se voir battu dans une question militaire par un avocat comme M. Ferry. Ce caniche habillé en soldat a été vaincu par le singe habillé en avocat. Voilà qui terminait curieusement cette fin de représentation d'une boutique de foire!
Quand on s'attaque aux hommes du jour, alors môme que ces hommes sont des Laisant, Clemenceau, etc., etc., on nous dit :
« Ne diminuez donc pas toujours la France ! » — On prend, en efifet, trop facilement pour les représentants de notre chère France, ces hommes qui n'ont qu'un mérite, celui de nous faire regretter le temps passé.
Je ne suis pas plus pessimiste qu'optimiste, mais il me semble que, si nous devions avoir la tête coupée comme nos grands-pères de 93, les républicains ont laissé passer une trop belle occasion en 1871. De même, si nous devions revenir au port après avoir été si violemment secoués
par la tempête, nous avons perdu le moment le plus favorable en 1873.
Mais mon esprit, avide d'espérance croit à un renouveau monarchique, impérial ou autre, à un renouveau qui nous tirera du gâchis dans lequel, depuis trop longtemps, nous pataugeons.
Ce jour-là, M. Laisant aura disparu — comme ces chouettes qui rentrent dans leurs trous à l'apparition du grand jour.
Malgré la laideur de mon sujet, j'ai tenu à faire ce portrait car M. Laisant peut arriver à être quelqu'un en ce temps où la lie du bas peuple monte au pouvoir — comme ces détritus qui montent à la surface de l'Océan chassés des bas-fonds par une grande tempête.