NUIT DE VERSAILLES
0 femmes d'aujourd'hui, cette nuit de Versailles, Vos robes s'arpentaient au pied des arbres noirs, L'air tournait doucement, comme un vol qui défaille Et s'abat sur le cœur mystérieux du soir. Vos long-s manteaux glissaient contre vos gorges nues, Et l'ombre de la nuit se penchant dans vos yeux Semblait y réveiller les pâleurs inconnues Des nymphes que jadis chassaient ici les dieux ! Vous qui ne craignez plus ni faunes ni satyres, Ni que le soir vous cache un vagabond sournois, Pourquoi vous sentiez-vous par un soudain délire Hésitantes, troublées et lâches à la fois ?
Etait-ce que sur l'eau des chants mélancoliques Montaient et s'abaissaient sur les reflets des murs, Dont le liquide écho renvoyait la musique Vers les balustres droits d'un Trianon obscur?
LE CORTÈGE OUI s'ÉLOIGNK 83
Les barques en collier brisaient l'onde mobile, Les rames en cadence agitaient leurs accords, Et l'on ne savait plus, dans l'étreinte fragile Oui mêlait la musique au nocturne décor, Si vous laissiez tomber une à une vos bagues Dans les humides soies où se trempaient vos doigts, Ou si Ton entendait ruisseler une vague, S'enfuir un vol d'oiseaux, ou pleurer une voix?
L'ombre de vos chapeaux masquait votre visage. Et le canal tremblait ainsi qu'un lustre noir Entraîné par le chant dans le léger sillage Des barques qui semblaient les bijoux de ce soir ! L'air souple dénouait vos sombres chevelures, Une invisible main caressait vos genoux, Et vous sentiez trembler un parfum d'aventure Dans le parc déserté, qui s'enchantait de vous.
Peut-être pensiez-vous aux anciennes fêtes Dont la lune effeuillait les pétales épars, Rappelant au passé qu'il reste sa conquête Et que son avenir dépend de son départ ? N'étiez-vous pas plutôt livrées à l'heure trouble. Dont la couleur, la forme, et l'ombre et le parfum, Rejoignant à l'amour un désir qui le double Font trembler un secret dans l'âme de chacun?
84 PROFILS D'oa KT DE CENDRE
Et ne sentiez-vous pas les routes ténébreuses
Respirer de l'haleine inquiète des dieux,
Qui flotte dans le soir comme une tubéreuse
Autour des marbres blancs au grain lisse et soveux ?
Tant de pareils émois ! tant d'âmes étrangères ! Et ailleurs et partout la même volupté Qui vit dans le décor et dans l'heure éphémère Où toutes les pâleurs ont l'air de nudités !
LE CORTÈGE QUI s'ÉLOIGNE 85