BROUILLARDS
Dans la chambre voici qu'une ombre singulière, Crépuscule d'oubli, s'étend paisiblement, Que le ciel descendu semble effacer la terre, Où se meurt près de nous un trouble firmament.
Et cependant le temps mystérieux hésite Sous le double fardeau du jour et de la nuit. On dirait qu'un passant sur la route insolite Reste soudain captif de l'ombre qui le suit...
Le papier sur ma table est frais et presque humide Gomme un mur immobile où rêve le brouillard, Tout le jour confondu semble une horloge vide Au cadran démarqué par les doigts du hasard.
On dirait que les fils des instants s'entrenouent, L'air gris est un fuseau de chanvre échevelé, Où la Parque, arrêtant son éternelle roue, Chercherait sur sa trame un dessin emmêlé.
Fuseaux, fuseaux lointains dont on tirait les laines, Fuseaux blancs arrêtés depuis un si long temps, Et qui n'avez pour mains que de vieilles mitaines Dont on pend aux rouets les fantômes mourants !
Brouillard, jour déclinant fait pour les yeux des vieilles Qui, dévidant un conte entre leurs frêles doigts, Semblent retravailler aux métiers qui sommeillent Là-haut, dans le grenier, dans la chambre du toit :
Car jadis elles ont avec vos beaux nuages
Tracé l'enroulement muet de leurs dessins,
Elles disent ce soir de pareilles images
Et leur voix suit dans l'air le geste de leurs mains...
Les arbres sont les nœuds arrêtant la dentelle
Qui s'accroche au bois noir avec des fils neigeux.
Chute svclte et flottante et parure irréelle
Où chaque instant se marque en un long pli laiteux !
LA DEMEURE TRANSPARENTE 1 29
Song-e à qui la maison muette s'abandonne Espoir sans avenir et douleur sans sanglots ! Combien j'aime pourtant l'âme que tu me donnes, 0 tristesse, ô brouillard, ô paysag-e d'eaux !
l30 PROFILS d'or et de CENDRE