‹ Profils de femmesChapitre 10 sur 16 · LA NAISSANCE D UNE LÉGENDE · texte numérisé non relu

LA NAISSANCE D UNE LÉGENDE

Il est à Gharlottenbourg, au fond d'un parc silencieux, à l'extrémité d'une allée de cyprès, un très simple mausolée. C'est la sépulture du roi de Prusse Frédéric-Guillaume III, mort en 1840, et de son épouse, la reine Louise, morte en 1810. Dans la lumière bleuâtre qui descend de l'étroite coupole, leurs statues reposent sur des socles de marbre. Par un effet singulier, la reine attire et retient seule les regards ; on ne voit qu'elle. Étendue, la tête un peu inclinée, les yeux clos, les bras ramenés sur la poitrine, les jambes croisées, recouverte, pour seul vêtement, d'un léger voile qui laisse transparaître

tout le corps, elle semble surprise dans son sommeil, et le profane qui la contemple, oubliant qu'elle est morte, subit la fascination de sa beauté. La figure a des contours d'une exquise pureté; les cheveux, relevés aux tempes, l'encadrent avec grâce, et l'on devine à travers le marbre leur sève puissante et la chaude couleur blonde qui les dorait jadis; la nuque est ronde, forte aussi, comme elle devait être pour n'avoir plié ni sous les coups de la fortune, ni sous l'outrage du vainqueur; la gorge, haute et ferme, semble palpiter encore, et, de la taille aux pieds, des formes pleines s'allongent onduleusement.

C'est la femme et non la souveraine que l'artiste a voulu sauver de l'oubli par cette œuvre de grand style; car le sarcophage ne porte aucun des emblèmes propres aux sépultures royales : ni sceptre, ni couronne, ni dais d'honneur, ni baldaquin, ni pompeuse épitaphe, ni figures allégoriques veillant aux coins du tombeau, nul attribut de majesté, nulle idée de gloire posthume : à peine, sur les cheveux, un petit diadème, ornement plutôt qu'insigne, rappelle-t-il que cette superbe créa-

ture fut reine autrefois. Mais voici que, de nos jours, après plus de soixante ans de silence absolu sur cette morte, une image idéale s'est levée mystérieusement du mausolée de Charlottenbourg, et la reine seule est apparue, plus grande qu'elle ne fut jamais de son vivant.

Poètes, artistes, biographes, l'exaltant au rang des héros de l'histoire nationale, l'ont à l'envi célébrée, et d'innombrables œuvres, statues, portraits, médailles, estampes, odes et élégies, histoires savantes et notices populaires lui ont décerné les honneurs de l'apothéose K Ainsi glorifiée, elle a pénétré soudain si avant dans le cœur de la nation, elle y reçoit un culte si enthousiaste que, à n'en point douter, nous assistons là à l'éclosion d'une véritable légende.

1. Parmi les principales œuvres consacrées dans ces dernières années à Louise de Prusse, je citerai les beaux portraits de la reine et de ses deux fils par Steckfer (1886) et par Richter (1889), — le Luisen-Denkmal d'Encke érigé au Thiergarten en 1880, — l'histoire de Luise, Kônigin von Preussen, d'Adami (Berlin, 1876 et 1888) et, sous le même titre, celle deKluckhohn (Berlin, 1876), — la correspondance de la reine dans les deux éditions d'Adolf Martin (Berlin, 1887) et de Braun (Berlin, 1888j, enfin le recueil de poésies intitulé : Die Kônigin Luise in der Dichtung, de Belling. (Berlin, 1890.)

Quelles causes assigner à cette tardive résurrection? Par quelles raisons, l'àme de tout un peuple se reconnaît-elle aujourd'hui dans cette figure évoquée du passé? C'est là ce que je voudrais étudier. L'heure n'est peut-être pas venue d'écrire l'histoire critique et détaillée de la reine Louise : les archives de Berlin gardent encore trop de secrets. Mais, pour l'objet particulier que je me propose, la vérité générale importe seule et les documents à notre disposition suffisent à la dégager.

C'est par sa beauté que la jeune princesse Louise de Mecklembourg-Strelitz, future reine de Prusse, se produisit pour la première fois sur la scène du monde, au mois de mars 1793. Elle venait d'arriver à Francfort. Malgré la tristesse des temps, la ville électorale était aussi animée qu'aux grands jours des couronnements impériaux; car la coalition y avait rassemblé une foule de princes allemands, et la présence momentanée du roi de Prusse était l'occasion de fêtes brillantes. Un soir, au théâtre, on avait vu apparaître, dans la loge de la princesse douairière de Hesse-Darmstadt,

Page 1