‹ Profils de femmesChapitre 11 sur 16 · PB0F1T,S T>E FEMMES · texte numérisé non relu

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une vision exquise de grâce féminine et de fraîcheur juvénile. Frédéric-Guillaume II, toujours amoureux ou prêt à l'être, malgré l'âge, n'avait eu de regards que pour elle, et, devant que la comédie fût terminée, avait prié qu'on la lui présentât. Elle s'était alors avancée avec une aisance si parfaite et un si charmant sourire, qu'il avait été ravi et lui avait adressé mille compliments. Le Prince Royal, qui, derrière son père, assistait à la scène, était demeuré silencieux, à son habitude; mais son émotion avait été si profonde que, sur Tinstant même, il s'était juré de n'avoir jamais d'autre femme que celle-là.

On sait ce que valent, pour l'ordinaire, de pareils serments et ce qu'il en faut rabattre quand le trouble de la surprise s'est dissipé. Mais le charme qui s'exhalait de la princesse Louise était d'une essence rare. Goethe, qui la vit à cette époque, rapporte qu'elle était semblable à « une apparition divine, » et il assurait, vingt ans plus tard, que rien n'avait pu effacer l'impression qu'il avait alors ressentie devant elle. Et puis, le Prince Royal de Prusse était parfaitement capable d'engager toute sa vie sur

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un premier émoi. C'était une âme très simple, sensible et loyale. Loin de le dépraver, l'étrange éducation qu'il avait reçue au milieu des maîtresses de son père et dans le continuel scandale de la Cour de Potsdam l'avait replié sur luimême et lui avait inspiré de bonne heure, avec le goût de la solitude, l'horreur des plaisirs et de la vie extérieure. Ces sortes de natures, tout en dedans, se livrent peu et s'éprennent rarement; mais lorsque leur sympathie s'éveille, elles aiment avec plus de force que les autres et se donnent sans réserve.

Le cœur de la jeune princesse parla-t-il de même en cette circonstance et se porta-t-il d'un pareil élan vers le royal fiancé qui s'offrait si ingénument à elle? Il est permis d'en douter. Si la nature aA'^ait donné au prince Frédéric- Guillaume les qualités sérieuses de l'âme et du sentiment, elle lui avait refusé le don qui les rend seul efficaces, la grâce : ni élégance dans la personne, ni agrément dans l'esprit; une pâle figure trop longue, des yeux sans éclat, oii nulle pensée ne se reflétait, où jamais un sourire ne passait; des manières et une démarche toujours embarrassées, une parole

hésitante; une timidité insurmontable avec les hommes, même avec ceux de son âge; une gaucherie ridicule avec les femmes.

Mais, à défaut du cœur, la raison parlait si haut que c'eut été folie à la princesse Louise de ne pas l'entendre. Un mariage avec l'héritier présomptif du trône de Prusse était pour elle une fortune inespérée ; car la maison de Mecklembourg-Strelitz, d'où elle sortait, était pauvre, et ne comptait guère dans le corps germanique. Ses sœurs aînées n'avaient trouvé mari qu'à grand'peine, et la médiocrité des alliances qu'elles avaient contractées rendait encore plus éclatante celle que la chance lui présentait.

Quinze jours après la première entrevue, le prince Frédéric-Guillaume de Prusse et la princesse Louise de Mecklembourg-Strélitz étaient ofTiciellement fiancés, et, six mois plus tard, mariés en grande pompe à Berlin.

La douce Marie Leczinska, transportée brusquement de la modeste maison de Wissembourg au palais de Versailles, ne dut pas être, j'imagine, plus étonnée ni plus dépaysée que la princesse Louise en arrivant à la cour de Frédéric-Guillaume IL

La société de Berlin traversait alors une profonde crise morale. Échappée à l'austère discipline du grand Frédéric, elle s'était ruée dans le plaisir, dans la licence effrénée. L'exemple partait de haut : le roi, veuf de mademoiselle de Voss, ne comptait pas moins de trois femmes vivantes: la princesse Elisabeth de Brunswick, qu'il avait répudiée, la princesse Louise de Darmstadt, avec laquelle il avait divorcé, et mademoiselle Doenhof, qu'il avait épousée morganatiquement. Il avait, de plus, une favorite en titre, madame Rietz, sans compter les maîtresses éphémères.

De leur mieux les courtisans imitaient le maître. Partout le vice, la corruption et la vénalité s'étalaient sans pudeur. Le dérèglement des idées n'était pas moindre que le désordre des mœurs. C'était le temps où la littérature organisait « la lutte contre la morale conventionnelle » et proposait à l'homme, comme idéal, « le bonheur par l'amour, mais sans devoirs; » — où le pasteur Schleiermacher prônait « le système des échanges », afin de remédier aux unions mal assorties ; — où Frédéric Schlegel proclamait que « les mariages

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n'étaient, en général, que des concubinats, ou plutôt des essais provisoires du vrai mariage. »

Un tel milieu était plein de périls pour une princesse de dix-huit ans, déjà très féminine par ses instincts et par la conscience de sa beauté, livrée à un époux timide et inexpérimenté. Elle risquait d'y corrompre sa loyale et généreuse nature et de s'y dépraver à jamais.

Et, de fait, peu s'en fallut qu'elle ne se perdît au premier écueil. Deux mois ne s'étaient pas écoulés depuis le jour de son mariage qu'elle était compromise déjà par les assiduités de son cousin, le prince Louis-Ferdinand. Beau, élégant, d'un naturel chevaleresque et passionné, d'un charme exquis de manières et de parole, ce prince était le héros de Berlin : l'armée le chérissait, les femmes l'adoraient, et sa vie était un continuel roman. Acquérir du prestige aux yeux d'une créature aussi candide que la princesse Louise, s'emparer d'une âme aussi neuve, n'était qu'un jeu pour ce grand séducteur.

Que se passa-t-il entre eux? — Probablement rien de plus qu'il ne s'était passé vingt ans auparavant, à ïrianon, entre la Dauphine de

France et le comte d'Artois. Toujours est-il que le Prince Royal, inquiété dans son bonheur, troublé dans sa confiance, arracha brusquement sa femme de Berlin et vint s'enfermer avec elle à Potsdam d'abord, puis plus loin, au château d'Oranienbourg, et bientôt dans une campagne plus reculée encore, à Paretz, sur la Havel. Et de quatre ans on ne les vit plus, ni l'un ni l'autre, à la cour.

Cette longue retraite la sauva. Le genre de vie qu'elle mena durant ces quatre années, dans la société de son indolent époux, d'un aide de camp taciturne et d'une vieille dame d'honneur, n'était pas, sans doute, celui qui convenait le mieux pour développer son esprit, pour former son jugement, pour l'initier aux affaires publiques, pour l'instruire, en un mot, dans le grand rôle de souveraine, tel qu'une Marie- Thérèse ou une Catherine II l'ont compris; mais il la disposait admirablement à la mission spéciale où elle était, dès ce jour, destinée.

Soustraite au commerce du monde, elle prit l'habitude de vivre sur soi-même, d'écouter son âme et de suivre ses pensées.

Elle lisait beaucoup : des romans, de la poésie, de l'histoire, mais au hasard, sans méthode, sans guide, sans personne avec qui échanger ses idées, car son époux n'ouvrait jamais un livre, ne parlait que d'économie rurale, passait le jour à pêcher à la ligne ou à tirer le lièvre et le reste du temps à jouer aux échecs. La promenade était, après la lecture, son occupation favorite; elle y trouvait un charme toujours nouveau, car elle avait le goût de la rêverie, un sentiment vif et délicat de la nature, et son âme, avide d'émotions, prête à s'épanouir, s'ouvrait d'elle-même à la poésie des choses qui l'entouraient. Enfin, aux heures de mélancolie, durant les après-midi brumeuses d'automne, pendant les sombres journées des hivers de Brandebourg, la musique, qu'elle aimait passionnément, lui était une précieuse ressource.

Ainsi se préparèrent en elle, à son insu, par le seul effet du recueillement où elle vivait, les qualités morales par lesquelles elle devait marquer sa trace dans le monde et accomplir son œuvre; ainsi s'entretint au fond de son cœur une certaine flamme qu'elle avait reçue

en naissant, que le milieu délétère de la société de Berlin eût certainement étouffée et que, plus tard, les orages de sa vie auraient attisée en vain, car le feu sacré qu'on laisse éteindre ne se rallume jamais.

Quand, le 16 novembre 1797, la mort de Frédéric-Guillaume II la rappela à Berlin, elle changea de cadre, mais non d'existence. Frédéric-Guillaume III, à peine couronné, entendit continuer sur le trône la vie simple, retirée et bourgeoise qu'il menait à Paretz. Du jour au lendemain, le ton, le train, l'étiquette même de la cour, furent transformés : plus de fêtes, plus de spectacles, plus de jeu, plus de soupers, trêve d'intrigues féminines et de scandales amoureux; une véritable révolution.

La reine reprit, presque aux mêmes heures, ses occupations d'autrefois : elle recevait fort peu de monde, se retirait à la campagne dès la venue de la belle saison et demeurait absolument étrangère aux affaires de l'État, dont le roi ne l'entretenait jamais.

Mais si son rôle était nul dans le gouvernement de l'État, son action, — une action latente et inconsciente, — commençait à

s'exercer autour d'elle, et déjà le prestige de sa ro3auté idéale était fondé.

Elle était revenue de Paretz plus belle et plus séduisante encore. Sous l'influence de la maternité (elle avait deux fils), ses formes s'étaient développées. Sa physionomie, un peu indécise auparavant, avait pris une expression définitive; sa voix même, dont le timbre argentin était un peu frêle, avait acquis une sonorité plus chaude et des inflexions plus caressantes; tout son être s'était épanoui, tout son charme était sorti, et maintenant elle était vraiment femme, dans la pleine possession de sa beauté. Ceux qui la virent à cette époque sont unanimes dans leur enthousiasme. Si l'opinion des poètes reçus à Potsdam, de Hiller, de Richter, de Schiller même, pouvait paraître suspecte de courtoisie, celle d'un étranger aussi sincère et judicieux que le comte de Ségur est digne de foi : « L'un des souvenirs qui me restent de mon voyage à Berlin, écrit-il dans ses Mémoires, est l'admiration que m'inspira la belle et spirituelle reine de Prusse dans une audience où, grâce aux impressions laissées par mon père, j'eus l'honneur d'être admis

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seul en sa présence. Il me semble voir encore cette princesse à demi couchée sur un riche sofa; un trépied d'or était près d'elle; un voile de pourpre oriental recouvrait légèrement et laissait apercevoir sa taille élégante et gracieuse. Il y avait dans le son de sa voix une douceur si harmonieuse, dans ses paroles une réduction si aimable et si touchante, dans son attitude tant de charme et de majesté, que, interdit pendant Quelques instants, je me crus en présence de Tune de ces apparitions dont les récits fabuleux des temps antiques nous ont retracé l'image enchanteresse K

Il n'est pas jusqu'aux femmes qui ne rendissent hommage à cette triple souveraineté de la grâce, de la jeunesse et de la beauté. Un témoignage d'une valeur et d'une compétence particulières à cet égard est celui de madame Vigée-Lebrun, qui vint à Berlin en 1801 et fît, d'après la Reine, deux portraits au pastel. « La Reine, déclare- t-elle, eut la bonté de me faire dire d'aller la trouver à Potsdam, où elle désirait que je fisse son portrait. Je partis;

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