Grand maréchal de Lithnanie
reuses, il pensait à elle et lui expédiait quelques mots de souvenir. C'est que la femme qui a su se faire aimer d'un libertin trouve dans l'inconstance même de son amant la garantie de son amour. Si elle a, en effet, toutes les femmes pour rivales, elle n'en a aucune en particulier. Elle peut être souvent trompée, elle n'est pas supplantée.
C'est le 23 octobre ^28 que le comte de Saxe rentra dans Paris, et le soir même il était chez sa maîtresse. « Une personne attendue depuis très longtemps, écrit Adrienne à cette date, arrive enfin ce soir. Un courrier vient de devancer, parce que la berline est cassée à trente lieues. On a fait partir une chaise, et ce soir on sera ici. » Leurs relations reprirent dès lors comme par le passé.
Il paraît bien, toutefois, que plas d'un nuage obscurcit le ciel de leur intimité. Le comte de Saxe était, en effet, à une heure critique de sa vie. Il traversait la plus dure des épreuves pour les hommes de tempérament héroïque : l'inaction. Mal consolé de son insuccès en Courlande, il essayait de tuer le temps par le travail, par l'étude des mathématiques et de
l'art militaire, par la composition de ses curieuses Rêveries. L'avenir lui paraissait sombre; son étoile s'était voilée. Blasé sur les plaisirs du monde, doutant de tout et de luimême, il s'ennuyait.
Adrienne Le Couvreur eut plus d'une fois à ressentir les effets de cet ennui. Une querelle violente, qu'il lui chercha un jour sous le plus futile prétexte, arracha à la pauvre amante des accents d'une douleur indignée. Elle écrivait à l'un de ses confidents :
« Je suis outrée de colère et d'affliction ; j'ai fondu en larmes toute cette nuit. Peut-être y a-t-il de la déraison, puisque je n'ai rien à me reprocher, mais je ne puis supporter des injustices si peu méritées... On me soupçonne; on fait plus, on m'accuse ; on fait pis encore, on me veut convaincre, et c'est sans me donner la facilité de me défendre; de sorte que si le hasard ne me veut faire apprendre et découvrir ce qui se passe, je serai couverte de la plus horrible calomnie qui fut jamais, par un homme qui porte le nom de mon ami depuis dix ans. On ne veut pas que je vous le dise. Je respecte et j'aime tendrement celui qui
m'en empêche, mais je n'y saurais tenir, je suis trop touchée, trop blessée et trop effrayée pour l'avenir, pour ne pas éclater, au moins avec vous. J'ai besoin de conseil. Un homme capable de cette noirceur peut très bien en imaginer d'autres ; et, ce qui me désole le plus, c'est la nécessité de dissimuler. Il est naturel de crier contre la perfidie, et j'aimerais mieux la pardonner que d'être obligée de contraindre et ma douleur et mon sentiment. On a beau me dire que c'est sa façon de penser, qu'il ne compte point me faire tort en me confondant avec toutes les femmes. Je ne puis me faire à cette idée. Ce n'est pas là le langage qu'il m'a tenu depuis dix ans, et ce ne doit pas être là le prix de mon attention à lui plaire, et à m'en faire estimer, au moins selon ce que je mérite. Que me peut-on faire au bout du compte, que de me blesser mortellement dans ce qui m'est le plus sensible? Je puis détruire, en un instant, l'erreur dont il s'agit. Mais comment me consoler de l'intention de la noirceur? C'est un homme qui me doit connaître et qui me devrait aimer. Ce n'est point un soupçon échappé par hasard ; c'est une confidence faite
no PROFILS DE FEMMES.
et détaillée, à un homme qui n'a que de l'amitié pour moi, mais dont l'amitié m'est plus chère que toutes les passions du monde, dont l'estime m'est plus précieuse que ma vie, et dont la société m'est plus nécessaire que toutes les fortunes de l'univers. C'est devant lui que l'on me fait passer pour fausse et méprisable. Quoi qu'il dise, on atteste mon prétendu crime. 0 mon Dieu ! Qu'est-ce que de nous ? » Ce n'était donc pas une tâche aisée, de contenter et de retenir un amant tel que Maurice de Saxe. La jeune femme avait, on le voit, fort à faire, certains jours, pour défendre et garder son bonheur.
Après un siècle et demi d'obscurité, les documents publiés par M. Mon val jettent enfin un peu de lumière sur l'énigmatique aventure qui troubla les derniers jours d'Adrienne Le Couvreur.
On se rappelle la version ordinaire de cet incident.
Une dame du plus haut rang, la duchesse
de Bouillon, s'étant prise de goût pour le comte de Saxe et le trouvant insensible à ses avances, en aurait conçu contre mademoiselle Le Couvreur un tel ressentiment, qu'elle se serait résolue à se défaire d'elle par le poison. Elle aurait choisi, comme instrument de sa vengeance, un jeune abbé, Bouret, que deux hommes mystérieux auraient abordé, un soir, aux Tuileries, pour l'instruire de ce qu'on attendait de lui :
c( Le pauvre abbé, écrit mademoiselle Aïssé dans une de ses lettres, se défendit beaucoup sur la noirceur du crime : les deux hommes lui répondirent qu'il ne dépendait plus de lui de refuser, qu'il lui en coûterait la vie s'il n'exécutait pas ce qu'on lui demandait. L'abbé, effrayé, promit tout. On le conduisit chez madame de Bouillon qui lui confirma les promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abbé demanda quelques jours pour l'exécution de ces projets... Mademoiselle Le Couvreur reçoit un jour, en rentrant chez elle, une lettre anonyme par où on la prie instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sûr, au jardin du Luxem-
bourg, et qu'au cinquième arbre d'une des grandes allées, elle trouvera un homme qui avait des choses de la dernière conséquence à lui apprendre. Comme c'était précisément l'heure du rendez-vous, elle remonte en carrosse et y va... Elle trouve l'abbé qui l'aborde et lui raconte l'odieuse commission dont il est chargé, et qu'il est incapable d'un crime comme celui-là ; mais qu'il est dans une grande perplexité, parce qu'il était sur d'être assassiné. La Le Couvreur lui dit qu'il fallait, pour la sûreté de l'un et de l'autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant de police. L'abbé répondit qu'il craignait, en le faisant, de se faire des eimemis qui étaient trop puissants pour qu'il y pût résister ; mais que, du moment qu'elle croyait cette précaution nécessaire pour sa vie, il ne balancerait point à soutenir ce qu'il lui avait dit. La Le Couvreur le mena dans son carrosse chez M. Hérault, qui, sur l'exposition du fait, demanda à l'abbé les pastilles et les jeta à un chien qui creva un quart d'heure après... »
Si invraisemblable que soit l'aventure, si étrangement romanesque qu'elle nous paraisse,
ADRIENNE LE COUVRBUR. 69
elle est exactement rapportée dans ses traits principaux. Les documents que M. Monval a extraits des archives de la Bastille ne laissent plus guère de doute à cet égard. L'entrevue des Tuileries, les pourparlers avec la duchesse de Bouillon, les pastilles suspectes, tout cela est vrai. L'abbé Bouret, incarcéré à Saint- Lazare, l'a confirmé dans une série d'interrogatoires.
Sur ces entrefaites, mademoiselle Le Couvreur meurt presque subitement, le 20 mars 1730, et Bouret, transféré à la Bastille, persiste dans ses premières dispositions. En vain essaie-t-on d'obtenir de lui une rétractation, l'aveu que toute son histoire n'était que calomnie. 11 refuse de se dédire, et le Père de Colivrigny, jésuite, confesseur de la prison, écrit au lieutenant de police ce billet significatif :
« J'ai vu aussi et entretenu longtemps le jeune abbé sorti de Saint-Lazare ; je l'ai fort prêché sur la noirceur de la calomnie ; il paraît très ferme à soutenir qu'il rien fait pas contre les autres, mais qu'il nen peut pas faille aussi contre lui-même ; la chose est bien terrible et sérieuse. »
Enfin, après quatre mois de détention, Bouret, à bout de forces, convient que « très mal à propos, il a chargé par ses précédentes déclarations, madame la duchesse de Bouillon des faits graves qui y sont énoncés; qu'il lui en demande pardon et la supplie très humblement de vouloir bien lui pardonner ». Ce n'est pourtant que dix mois plus tard, le 3 juin 1734, alors que la mort d'Adrienne est depuis longtemps oubliée, que le malheureux est remis en liberté. Et, depuis, on perd sa trace.
Qu'Adrienne Lecouvreur ait été, de la part de madame de Bouillon, l'objet d'une tentative d'empoisonnement, le fait paraît aujourd'hui démontré ; et ce que nous savons, d'autre part, du caractère emporté, vindicatif et sans scrupule de la duchesse n'y contredit pas. Que la tentative ait été renouvelée à quelques mois d'intervalle, et qu'Adrienne y ait succombé cette fois, comme on l'affirma dans le temps et comme quelques personnes le croient encore, la chose apparaît plus douteuse.
Toujours est-il que, le d5 mars 1730, au cours d'une représentation d'OEdipe, mademoi-
ADRÎENNE LE COUVREUR. 7l
selle Le Couvreur fut prise de violentes douleurs internes. Mademoiselle Aïssé, qui assistait à la pièce avec madame de Parabère, nous apprend qu'elle faisait pitié par son abattement et sa faiblesse.
« Quoique j'ignorasse son incommodité, je dis deux ou trois fois à madame de Parabère qu'elle me faisait grand'pitié. Entre les deux pièces on nous dit son mal. Ce qui nous surprit, c'est qu'elle reparut dans la petite pièce, et joua, dans le Florentin, un rôle très long et très difficile, et dont elle s'acquitta à merveille, et oii elle paraissait se divertir ellemême. On lui sut un gré infini d'avoir continué pour que l'on ne dît pas, comme on l'avait fait autrefois, qu'elle avait été empoisonnée. La pauvre créature s'en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure après midi, elle mourut, lorsqu'on la croyait hors d'affaire. »
C'est le 20 mars, dans l'après-midi, qu'elle expira, dans des convulsions atroces. Maurice de Saxe, Voltaire, d'Argental et le chirurgien Faget étaient auprès d'elles. Le bruit qui avait couru de son empoisonnement détermina l'autorité à ordonner son autopsie. On trouva
qu'elle avait « les entrailles gangrenées », et l'on conclut qu'elle était morte de la dysenterie.
Une fois déjà, en 4725, mademoiselle Le Couvreur avait failli succomber à une inflammation aiguë des entrailles, et sa santé en était depuis lors demeurée profondément atteinte. Nul indice, en tout cas, ne révéla dans sa mort l'action d'une substance toxique.
Un argument pourtant reste à ceux qui, avec M. Monval, maintiennent encore la version de l'empoisonnement : le mystère dont fut entourée l'inhumation.
On sait que le curé de Saint-Sulpice, n'ayant pu obtenir de la mourante l'acte particulier de repentir, le désaveu formel de la profession dramatique que le clergé exigeait alors des gens de théâtre avant de leur conférer les sacrements, interdit l'accès de l'église au corps d'Adrienne, de même que jadis le curé de Saint-Eustaclie avait repoussé la dépouille de Molière, et le curé d'Auteuil celle do la Champmeslé. En agissant ainsi, le prêtre montrait sans doute peu de largeur d'esprit, mais ne sortait ni de son droit ni de la tradition. Ce
qui demeure inexplicable, c'est que non seulement la sépulture religieuse, mais toute sépulture fut refusée à mademoiselle Le Couvreur. L'infortunée ne fut même pas mise au cercueil. A peine enveloppée d'un suaire, elle fut emportée secrètement, à minuit, dans un fiacre par deux portefaix qu'escortaient un exempt et quelques hommes du guet, et inhumée ou plutôt enfouie dans un terrain vague, sorte de chantier de construction sis à l'extrémité du faubourg Saint-Germain. Quand le corps eut été descendu dans la fosse, on jeta dessus un peu de chaux vive, la terre fut nivelée et rien ne trahit l'endroit où reposait la morte.
Pourquoi cet enlèvemeni clandestin? Pourquoi cette précaution de détruire le cadavre par la chaux vive et de dissimuler la fosse ? Voulait-on rendre une nouvelle autopsie impossible? Enfin que faisaient là les représentants du lieutenant de police? Il faut avouer que tout cela est pour le moins étrange et autorise bien des suppositions.
Mais l'intérêt des lettres qui nous occupent est moins dans l'ordre des faits que dans celui des sentiments. Ce qui nous les rend surtout précieuses, c'est qu'elles nous laissent voir le fond même de l'âme qui s'y est épanchée, et que, par elles, nous percevons l'une des formes les plus rares et les plus délicates de la sensibilité féminine.
Elles nous révèlent d'abord en mademoiselle Le Couvreur un ardent, un impérieux besoin d'aimer. C'est là l'instinct le plus profond de son être, le principe essentiel de son activité morale, l'emploi naturel et constant de toutes ses facultés. (( Que faire au monde sans aimer? » lisons-nous dans une de ses lettres à d'Argental. Et c'est sa devise qu'elle semble libeller ainsi.
En retour, elle demande qu'on la distingue et qu'on la chérisse ; elle n'a de douceur qu'à être un objet de soins, de caresse et de prédilection.
L'amour n'est pas chez elle, comme chez mademoiselle de Lespinasse, une flamme dévorante et toujours agitée ; c'est une ardeur voilée, une aspiration constante. Elle est de la race des tendres, et non des passionnées. Parente des Monime et des Bérénice, des La Vallière et des Aïssé, elle a leurs larmes douces, leur grâce touchante et leur pudeur voluptueuse.
Mais sa véritable originalité parmi les femmes de son temps, c'est la conception sérieuse qu'elle se fait de l'amour.
On sait l'étrange altération qu'avait subie ce sentiment sous l'influence dissolvante des mœurs de la Régence : tout ce qui avait fait jusqu'alors la noblesse et la poésie de la passion s'était écroulé sous les coups de la philosophie régnante et sous le persiflage des salons. La femme avait perdu plus que l'homme à cette transformation. On lui avait appris que la pudeur et la fidélité étaient de grands mots vides de sens. Et, revenue de toute illusion romanesque, ne s'attachant plus qu'au positif et à l'agréable des liaisons amoureuses, elle étalait partout un libertinage cynique.
Ce fut riioniicur d'Adrienne de résister à la contagion. Le don de sa personne eut toujours pour principe un engagement du cœur. Elle aima, non par caprice, non par vanité, mais par inclination morale, avec une ardeur, une conscience et une gravité profondes.
Une telle façon d'être et de sentir la vouait fatalement à la souffrance. Stendhal , parlant des femmes « qui ont trop de hauteur dans l'àme pour aimer autrement que par la passion », signale très justement la misère de leur condition. « Elles seraient sauvées, ajoute-t-il, si elles pouvaient s'abaisser à la galanterie. » Aussi le sentiment qu'on trouve le plus souvent exprimé sous la plume de mademoiselle Le Couvreur est la crainte de l'amour.
Elle avait été trop de fois dupe des enchantements du cœur ; elle savait trop ce qu'il en coûte d'angoisses et de larmes à mettre son bonheur et sa foi dans une âme étrangère, et comme deux êtres, en voulant s'aimer, peuvent se faire souffrir. « Il est, écrit-elle, des erreurs bien douces où je ne puis plus me livrer. De trop tristes expériences ont éclairé ma raison. »
Mais, plus que les trahisons de l'amour, elle
en redoute les malentendus. Elle tremble sans cesse de voir les élans de son cœur brusquement arrêtés par un mot d'ironie ou par un sourire de scepticisme. « Ne me promettez rien que vous ne me vouliez tenir, me dussiez-vous promettre de me haïr : il me semble que cela me serait plus doux que de me voir trompée. » — « Quel supplice, écrit-elle encore à d'Argental, quel supplice de se défier toujours I » Et, s'adressant à un jeune homme, elle lui donnera ce conseil : « Choisissez pour maîtresse un cœur tout neuf. Qu'elle ne soit point encore revenue de cette heureuse confiance qui rend tout si beau ; qu'elle n'ait été ni trahie ni quittée : qu'elle vous croie tel que vous êtes, et tous les hommes tels que vous ».
Elle ira plus loin encore : après la crainte, elle aura le dégoût et l'horreur de l'amour. c( Je suis excédée de l'amour... L'amour n'est autre chose qu'une folie que je déteste. » C'est le dernier mot qui s'échappe de ses lèvres ; c'est le cri d'une âme épuisée, qui n'ose plus espérer et ne veut plus souffrir.
Si cruellement éprouvée par l'amour, mademoiselle Le Couvreur trouva, dans l'amitié, des
compensations inap[)réciables. Le cas, il faut l'avouer, contredit à tout ce que les moralistes ont observé à cet égard. « Ce qui fait que la plupart des femmes sont peu touchées de l'amitié, écrit La Rochefoucauld, c'est qu'elle est fade quand on a senti de l'amour. » La Bruyère affirme que « l'amour et l'amitié s'excluent l'un l'autre » ; et Saint-Évremond écrit : « Où l'amour a su régner une fois, il n'y a plus d'autre passion qui subsiste d'elle-même. »
Tout au contraire, c'est aux âmes blessées par la passion que l'amitié offre, pour un temps au moins, le plus d'attrait ; car elle leur promet ce dont elles sont le plus altérées : le calme et la sécurité. Elles n'y trouvent, en effet, ni les malaises qui précèdent l'amour, ni les fièvres qui l'accompagnent, ni les dégoûts et les rancunes qui le suivent ; mais des émotions douces, égales, tempérées, seuls aliments qui puissent convenir à leur débilité.
C'est précisément ce qui porta mademoiselle Le Couvreur vers l'amitié. Mais elle marqua d'une nuance bien personnelle ce sentiment qui, entre homme et femme, n'est le plus souvent qu'une trêve armée ou une transaction
équivoque. Elle en fit un commerce tendre et confiant, sans sous-entendu ni réserve, un mélange d'inclination morale et d'attrait personnel, un état de l'âme à égale distance de l'amour et de l'amitié ordinaire. Elle goûtait, dans cet ordre d'affection, des jouissances profondes ; elle prétendait y découvrir des délices toujours nouvelles ; elle en savourait certains plaisirs avec une vivacité et une finesse d'impression qui éveillaient en elle comme une exquise volupté.
L'absence de toute coquetterie était la condition absolue d'un pareil sentiment. Et, de fait, aucune femme, de l'aveu de tous ceux qui la connurent, n'apporta plus de franchise et de virile droiture dans ses rapports avec les hommes. Sa seule habileté, si c'en était une, fut d'aimer chacun de ses amis comme s'il était l'unique ou, ce qui mieux est, le préféré.
Mais où elle se montrait une véritable artiste en intimité, c'était dans les soins, les ménagements et les précautions dont elle entourait ses amitiés. Elle savait que, pour durer, tout sentiment a besoin d'être cultivé et, par mille attentions discrètes, elle entretenait le zèle
affectueux de ceux qu'elle s'était une fois attachés.
Si elle demandait beaucoup à l'amitié, elle n'y donnait pas moins. Un témoignage charmant de sa fidélité à ses amis nous est conservé dans une lettre qu'elle écrivit, peu de temps avant sa mort, au marquis de La Chalotais. Il avait été, dix ans plus tôt, parmi ses plus fervents adorateurs ; elle l'avait peu à peu ramené de l'amour à l'amitié ; puis la vie les avait séparés. Il s'était marié, il avait atteint, de bonne heure , la haute situation d'avocat général au Parlement de Bretagne. Elle lui écrivait :
« J'ai reçu. Monsieur, le tribut qu'il plaît à votre amitié de m'envoyer tous les carêmes; je suis fâchée qu'il n'y en ait qu'un par an, puisque ce n'est que dans ce temps et à cette occasion que vous m'honorez de votre souvenir. Je suis très flattée qu'il subsiste, malgré la longueur de l'absence et le peu d'espérance de nous revoir. Pour moi, je suis très constante pour des amis tels que vous, et dussionsnous vivre cent ans, et rester aussi éloignés, je ne vous oublierais point.
» Vous voilà décoré d'une charge qui vous retiendra plus que jamais dans votre Bretagne, et, à moins que je n'y aille, je ne verrai plus mon petit abbé. Il y a peut-être de l'indécence à moi d'appeler ainsi un homme devenu si grave par le sacrement et la magistrature ; je vous en demande donc pardon humblement, Monsieur, à vous, à Madame votre épouse et à votre nouvelle dignité. Tout ce que je puis vous assurer, c'est que mon petit abbé jeune, plein d'esprit, de grâce et de sagesse, n'était pas moins respectable pour moi que M. le marquis de La Chalotais, père de famille et avocat général du Parlement de Bretagne. Ces titres, loin de m'imposer, m'autorisent, ce me semble, à vous parler plus naïvement et avec plus de confiance des sentiments qu'une extrême jeunesse et une entière liberté devaient modérer. Quand on a dix ou douze ans de connaissance et une espèce d'attachement qui résiste à l'éloignement et ne doit blesser personne, on doit se parler sans contrainte. Je vous assure donc que je vous aime autant que je vous estime, que je fais des vœux pour votre bonheur et celui de tout ce qui vous appartient, et je vous
exhorte à me conserver votre souvenir et mieux. »
Mais l'attachement le plus complet et le plus tendre, le plus pur et le plus durable qu'ait inspiré mademoiselle Le Couvreur, son chefd'œuvre en amitié , est le sentiment auquel elle sut fixer le cœur de Charles d'Argental.
Le début de leurs relations avait été orageux. Charles de Ferriol d'Argental, à peine hors de page, s'était passionnément épris d'Adrienne. Encore toute meurtrie de ses premières expériences sentimentales, mais touchée par ce qu'elle devinait de sincère et de profond dans le sentiment dont elle était l'objet, mademoiselle Le Couvreur, au lieu de l'amour qu'on lui demandait, proposa son amitié. D'Argental ayant repoussé ses offres, elle entreprit de le guérir. Elle s'y appliqua loyalement , sans arrière-pensée, avec une grâce, une patience, une ingéniosité bien rares. Elle lui écrivait, par exemple :
« Se peut-il qu'avec tant d'esprit, vous soyez si peu maître de vous? Que vous en reviendra-t-il, que le plaisir de m'exposer à des tracasseries désagréables, pour ne pas dire pis?
Je suis honteuse de vous quereller quand vous me faites tant de pitié ; mais vous m'y contraignez. Adieu, malheureux enfant 1 Vous me mettez au désespoir. »
Elle ne se bornait pas à prodiguer au pauvre amoureux ses conseils et ses doux reproches : elle lui donna un témoignage de dévouement absolu et d'autant plus méritoire, qu'elle le lui cacha toujours. Ayant appris que madame de Ferriol, inquiète de la passion de son fils, songeait à l'éloigner de Paris, à l'envoyer « aux Iles », à Saint-Domingue, mademoiselle Le Couvreur n'hésita point à se rendre chez elle pour la rassurer elle-même. Accueillie avec froideur et n'ayant pu s'expliquer aussi complètement qu'elle l'eût souhaité, elle écrivit à madame de Ferriol la lettre que voici :
Paris, 22 mars 1721.
« Madame, » Je ne puis apprendre, sans m'affliger vivement, l'inquiétude où vous êtes et les projets que cette inquiétude vous fait faire. Je pourrais ajouter que je n'ai pas moins de douleur de savoir que vous blâmez ma conduite; mais
je vous écris moins pour la justifier que pour vous protester qu'à l'avenir, sur ce qui vous intéresse, elle sera telle que vous voudrez me la prescrire. J'avais demandé mardi la permission d'aller vous voir, dans le dessein de vous parler avec confiance, et de vous demander vos ordres. Votre accueil détruisit mon zèle et je ne trouvai plus que de la timidité et de la tristesse. Il est cependant nécessaire que vous sachiez au vrai mes sentiments, et, s'il m'est permis de dire quelque chose de plus, que vous ne dédaigniez pas d'écouter mes très humbles remontrances, si vous ne voulez pas perdre monsieur votre fils.
i> C'est le plus respectueux enfant et le plus honnête homme que j'aie vu de ma vie. Vous l'admireriez s'il ne vous appartenait pas. Encore une fois. Madame, daignez vous joindre à moi pour détruire une faiblesse qui vous irrite, et dont je ne suis pas complice, quoi que vous disiez. Ne lui témoignez ni mépris ni aigreur; j'aime mieux me charger de toute sa haine, malgré l'amitié tendre et la vénération que j'ai pour lui, que de l'exposer à la moindre tentation de vous manquer. Vous
êtes trop intéressée à la guérison pour n'y pas travailler avec attention; mais vous l'êtes trop pour y réussir toute seule et surtout en combattant son goût par autorité, ou en me peignant sous des couleurs désavantageuses, fussent-elles véritables. Il faut bien que cette passion soit extraordinaire, puisqu'elle subsiste depuis si longtemps sans nulle espérance, au milieu des dégoûts, malgré les voyages que vous lui avez fait faire, et huit mois de séjour à Paris sans me voir, au moins chez moi, et sans qu'il sût si je l'y recevrais de ma vie... Il est aisé de croire que son commerce me plairait infiniment sans cette malheureuse passion qui m'étonne autant qu'elle me flatte, mais dont je ne veux pas abuser. Vous craignez qu'en me voyant il ne se dérange de ses devoirs et vous poussez cette crainte jusqu'à prendre des résolutions violentes contre lui. En vérité, madame, il n'est pas juste qu'il soit malheureux de tant de façons. N'ajoutez rien à mes injustices ; cherchez plutôt à l'en dédommager ; faites tomber sur moi tout son ressentiment, mais que vos bontés lui servent de ressources.
» Je lui écrirai ce qu'il vous plaira ; je ne le verrai de ma vie si vous voulez; j'irai même à la campagne si vous le jugez nécessaire; mais ne le menacez plus de l'envoyer au bout du monde. Il peut être utile à sa patrie; il fera les délices de ses amis; il vous comblera de satisfaction et de gloire; vous n'avez qu'à guider ses talents et laisser agir ses vertus. Oubliez, pendant un temps, que vous êtes sa mère, si cette qualité s'oppose aux bontés que je vous demande à genoux pour lui. Enfin. Madame, vous me verrez plutôt me retirer du monde, ou l'aimer d'amour, que de souffrir qu'il soit à l'avenir tourmenté pour moi et par moi... »
Cette lettre, d'une fierté si noble et d'une convenance de ton si parfaite, resta ignorée de Charles d'Argental à l'époque où elle fut écrite. 11 n'en eut connaissance qu'un demi-siècle plus tard, l'ayant découverte par hasard au milieu d'anciens papiers de famille.
Entre des mains aussi délicates, la guérison de Charles d'Argental n'était qu'affaire de temps. Il se rangea peu à peu aux sentiments
An^lIT^NNE LE COUVREUR. 87
OÙ l'on voulait l'amener, et s'en trouva récompensé. Dans le cœur de son amie une place à part lui fut toujours ménagée. Elle ne lui cachait pas le prix inestimable qu'elle faisait de son affection. « Ne vous lassez, lui écrivaitelle, ni d'être sage ni de m'aimer. Les sentiments que j'ai pour vous valent mieux que la passion la plus violente et la plus déréglée. » Il recevait le secret de ses pensées; elle l'appelait aux heures de doute et de tristesse, elle l'adjurait de lui conserver toute la vie son dévouement. Et, de fait, il lui garda un cœur fidèle jusqu'à la mort.
Ces qualités si rares, dont le renom s'était discrètement établi, avaient créé à mademoiselle Le Couvreur une situation privilégiée dans la société de son temps. La Régence, malgré l'extrême liberté de ses mœurs, avait en effet respecté le préjugé qui excluait du monde les gens de théâtre.
Adrienne Le Couvreur, la première en France, vit s'ouvrir devant elle Ja porte des
salons. La duchesse du Maine, la marquise de Simiane, la duchesse de Gesvres, la présidente Berthier, la marquise de Lambert, mesdames de Pomponne et de Montchesne s'empressèrent de lui faire accueil.
Elle montra dans cette situation délicate un sentiment si juste des bienséances, une dignité si décente, un tact si fin, qu'elle devint bientôt la favorite du monde le plus qualifié et le plus élégant. Bientôt, on ne chercha plus à l'attirer chez soi : on se disputa l'honneur d'être reçu chez elle. « C'est une mode établie, écrit-elle, de dîner ou souper avec moi, parce que quelques duchesses m'ont fait cet honneur. Il est des personnes dont les bontés, dont les bienveillances me charment et me suffiraient, mais auxquelles je ne puis me livrer pai*ce que je suis au public, et qu'il faut absolument ou répondre à toutes celles qui ont envie de me connaître, ou passer pour impertinente. Quelque soin que j'y apporte, je ne cesse pas de mécontenter. Si ma pauvre santé, qui est faible, comme vous savez, me fait refuser ou manquer à une partie de dames que je n'aurai jamais vues, qui ne se soucient de moi que par
A DRI ENNE r.E COUVREUR. 89
curiosité, ou, si je l'ose dire, par air, car il en entre dans tout : « Vraiment, dit l'une, elle » fait la merveilleuse 1 » Une autre ajoute : (( C'est que nous ne sommes pas titrées ! » Si je suis sérieuse, car on ne peut être fort gaie avec bien des gens qu'on ne connaît pas : « C'est donc là cette fille qui a tant d'esprit? » dit quelqu'un de la compagnie. « Ne voyez- » vous pas qu'elle nous dédaigne, dit une » autre, et qu'il faut savoir du grec pour lui » plaire? » — « Elle va chez madame de » Lambert, dit une autre, cela ne vous dit-il )) pas le mot de l'énigme? »...
Elle ne se laissait toutefois ni éblouir ni abuser par les succès de société. Elle sentait trop finement ce que les jouissances de cet ordre ont de vain. Elle souffrait même de la dispersion de soi que produit le monde. Sa correspondance est pleine d'aveux à cet égard. La même note y revient à chaque instant : « C'est une chose horrible que la dissipation où je suis » On y lit encore : « Je suis plus occupée que jamais du désir de devenir libre, et de n'avoir plus de cour à faire qu'à ceux qui, réellement, auront de la bonté pour
moi et qui satisferont et mon cœur et mon esprit. Je ne me soucie point de briller ; j'ai plus de plaisir cent fois à ne rien dire, mais à entendre de bonnes choses, à me trouver dans une société douce de gens sages et vertueux, qu'à être étourdie de toutes les louanges fades que l'on me prodigue à tort et à travers dans bien des endroits. »
D'ailleurs les fatigues de cette vie, ajoutées à celles du théâtre, excèdent ses forces physiques. Elle est toujours souffrante. Et pourtant, avec la nerveuse et vaillante énergie des femmes frêles, elle sort, reçoit, joue et travaille toujours. « Je n'ai pas eu douze heures de santé depuis que je vous ai vu. »... « Ma santé est assez languissante. » C'est le refrain final de presque toutes ses lettres. Elle écrit encore : « Ma santé me désespère et je ne suis pas maîtresse de la tristesse qu'elle m'inspire. Je trouve qu'il est plus difficile de prendre son parti sur une langueur éternelle que sur une maladie bien vive et bien déclarée. />
La vie à laquelle elle aspire de toutes ses forces, c'est la vie calme et retirée, les entreliens familiers, les longues lectures et les rèvci-
ADKIENNE LE COUVREUR. 91
ries solitaires. Un document suggestif à cet égard est l'inventaire qui fut dressé chez elle après sa mort et qui nous a été conservé.
Voici d'abord l'aménagement de sa chambre * : une tenture de damas cramoisi et de « six pièces de tapisserie de Flandre à verdure et petits personnages » couvre les murs et amortit les bruits du dehors. Près du grand lit à « tombeau », est une chaise longue, un canapé, un sofa, des fauteuils confortables, des guéridons finement sculptés, des écrans et des paravents de bois précieux, quelques tableaux de choix, un clavecin de laque de Chine, une bibliothèque garnie de quatre cents volumes, complètent le mobilier, sans compter les menus objets qui couvrent les tables et révèlent chez la maîtresse du lieu l'art délicat d'approprier à sa personne les moindres choses de la vie. C'est bien la demeure d'une femme qui se complaît en son logis et qui veut que tout y soit harmonieux, individuel et raffiné.
Ses toilettes, dont l'inventaire nous donne
1. Mademoiselle Le Couvreur habitait rue des Marais (aujourd'hui rue Visconli) un petit hôtel, tout proche de la maison où demeura la Champmeslé et mourut Jean Racine,
également la liste, ne portent pas un témoignage moins significatif de ses goûts d'intimité. Pour dix « habits » de ville et de soirée, elle possède quinze robes de chambre : « Une robe de chambre de gros de Tours couleur de rose, garnie de réseau d'argent ; une robe de chambre de damas blanc bordé de chenille; deux robes de chambre de satin jonquille avec parements de fourrure et de marmouchy, etc.. » Ces indications, si sèche qu'en soit la teneur, nous permettent d'évoquer, en son cadre et en ses atours habituels, l'imcige de celle qui vivait parmi ces élégances et ces délicatesses. Nous la voyons maintenant, gracieuse et abandonnée, causant, au coin du feu et dans une lumière voilée, avec l'un ou l'autre de ses amis préférés, d'Argental, du Marsais, l'abbé d'Amfreville, le comte de Caylus. Ou bien elle nous apparaît toute seule, sur sa chaise longue, les yeux détachés du livre qu'elle tient à la main, perdue dans une longue rêverie, errant parmi ses souvenirs et ses regrets, savourant la paix douloureuse des âmes au fond desquelles d'anciennes amours dorment ensevelies, telle enfin qu'elle devait être le jour de décembre où elle
écrivait à l'un de ses confidents ce billet charmant :
« J'ai resté toute la journée chez moi, dans une langueur triste et pourtant point insupportable. J'ai fait des réflexions plus attendrissantes que noires. Vous ne connaissez pas cet état, parce que vous n'êtes ni faible, ni femme, ni mélancolique. Adieu, puissiez-vous conserver jusqu'à votre dernier jour cette heureuse santé et sécurité. »
Ainsi s'achève, dans une expression de douceur, d'abandon et de mélancolie, la physionomie intime que nous avons tenté d'esquisser. Une certaine complexité s'y montre par endroits et nous avons dû y marquer plus d'un contraste. Comme tous les êtres qui vivent beaucoup par le cœur, mademoiselle Le Couvreur fut illogique et faible. Mais, dans ses contradictions et ses défaillances, elle ne fut jamais sans grâce. Et c'est pour elle un titre
suffisant à survivre dans notre souvenir, à ne pas périr tout entière dans l'oubli.
Car la grâce n'est pas, ainsi qu'on affecte trop souvent de le croire, quelque chose d'extérieur, une simple apparence, un vain ornement. Elle est une réalité intime, l'essence et comme le parfum de l'être; elle a pour principe la finesse des sens, l'élégance et la noblesse des instincts, le goût des choses élevées et délicates, l'aversion de tout ce qui est médiocre et n'excelle pas ; elle suppose enfin le jeu libre et harmonieux des ressorts intérieurs, ou, comme disaient les Grecs, Veuryhtmie des mouvements de l'âme.
De là sa valeur morale et l'influence bienfaisante qu'elle exerce sur nos facultés aimantes. Elle est même, en un sens, supérieure aux commandements de la loi morale ; car ceux-ci nous obligent, tandis qu'elle nous persuade. Or, ce qui importe n'est pas de contraindre, mais de persuader.
Et c'est aussi pourquoi nous trouvons en elle une source incomparable de jouissances et d'émotions; car elle est une œuvre d'art vivante. A un certain degré même, elle vaut les
plus parfaits chefs-d'œuvre. La grâce d'une La Vallière, d'une Henriette d'Orléans, d'une Aïssé, d'une Le Couvreur n'est-elle pas quelque chose d'aussi accompli que Bérénice ou la Princesse de Clèves ? Et, pour être plus spontanée, en aurait-elle moins de prix?