Madame Vigée-Lebrun, Souvenirs, ii
Dans cette atmosphère tranquille, la nouvelle de la violation du territoire prussien d'Anspach par l'armée française en marche sur Ulm avait éclaté soudain, comme un coup de foudre dans un ciel sans nuages. L'émotion extraordinaire que cet incident produisit à Berlin, la colère du roi, la stupeur des ministres, la fureur de l'armée, la passion subite qui s'empara des esprits les plus modérés, retentirent profondément au cœur de la reine. Elle sentit avec une vivacité extrême l'affront qui venait d'être infligé à sa couronne, et elle applaudit avec enthousiasme aux mesures militaires que
ili PliOFILS DE FEMMES.
Frédéric-Guillaume ordonna sur-le-champ pour la réparation de son honneur et la défense de ses Etats.
Mais quand, la première heure passée, le roi, effrayé lui-même des résolutions hardies qu'il avait osé prendre, chercha par tous moyens à en atténuer l'effet ou à en éluder les conséquences, elle fut aussi troublée et perplexe que lui; elle le suivit dans toutes les contradictions politiques où il se laissa entraîner; elle ne sut ni le fortifier ni l'éclairer, parce qu'il n'y avait encore dans cette jeune femme ni la raison d'une conseillère ni l'âme d'une inspiratrice.
Pourtant c'était beaucoup déjà que son regard eût dépassé le cercle des intérêts et des affections personnelles où elle avait vécu jusqu'à ce jour, qu'elle eût respiré un air plus vif, chargé de senteurs généreuses, et qu'elle eût tressailli au souffle d'une grande idée.
Un événement survint alors qui, achevant ce premier éveil intérieur, amena chez la reine une crise décisive.
Le 2o octobre I8O0, le tsar Alexandre arrivait à Berlin. Avant de rejoindre son armée
en Autriche, il voulait tenter un dernier effort pour arracher le roi de Prusse à l'inaction et le gagner à la cause des coalisés.
Cette visite inattendue avait jeté Frédéric- Guillaume dans un grand trouble. En quinze jours, son violent courroux contre Napoléon était tombé. La prise d'Ulm et la course victorieuse des Français sur le Danube lui avaient donné à réfléchir ; les imprudences de sa conduite et de son langage dans l'affaire d'Anspach lui apparaissaient dans toute leur gravité: la démarche du tsar allait maintenant le compromettre sans retour. N'osant ni accepter ni décliner l'alliance qui se présentait à lui, également effrayé des conséquences de l'un et l'autre parti, il cherchait à différer au moins l'instant des explications et des responsabilités. Il promenait l'empereur Alexandre de Berlin à Potsdam et de Potsdam à Berlin, le comblait d'honneurs et de fêtes, mais écartait si habilement les confidences, trouvait tant de prétextes à esquiver les a parte et se rendait si bien insaisissable à son hôte, que celui-ci, cinq jours après son arrivée, n'avait pu s'ouvrir encore de l'important objet de son voyage.
Et cependant le temps pressait, chaque heure qui s'écoulait marquait un nouveau pas de Napoléon vers Vienne, aggravait le péril de la monarchie autrichienne et exposait à un désastre les armées russes déjà postées sur l'Inn.
Enfin, le 30 octobre, Frédéric-Guillaume, à bout de subterfuges, pressé de toutes paris, avait dû se rendre.
L'histoire n'est plus à faire de ce qui se passa alors entre les deux souverains, de la résistance désespérée du roi aux supplications d'Alexandre, de sa résignation finale au fatal traité de Potsdam qui assurait pour un avenir prochain le concours de la Prusse ii la coalition.
De toutes les instances qui agirent alors sur le roi, les plus pressantes, peut-être les seules efficaces, furent celles de la reine.
Quelques jours de présence, quelques heures d'entretien avaient suffi au tsar pour prendre sur elle un empire absolu.
Peu d'hommes, certes, étaient plus captivants qu'Alexandre : jeune, beau, d'une élégance supérieure, doué d'une ardente faculté d'aimer que de grandes amours avaient encore déve-
loppée, il possédait au plus haut degré la séduction de parole et de manières naturelle aux Slaves. Il y avait en outre dans sa personne un mélange singulier de sincérité et d'artifice, de grandeur vraie et de majesté affectée, une bizarre combinaison de héros et d'acteur très propre à frapper l'imagination des femmes. Tel, il avait charmé déjà la reine Louise lorsque, trois ans auparavant, il était venu saluer Frédéric-Guillaume III à Memel. Et depuis lors, le souvenir de cette visite, courte comme une apparition, avait entretenu en elle un sentiment incertain, voilé, furtif.
Ce serait pourtant une erreur grossière et d'un esprit bien superficiel d'attribuer à des causes aussi médiocres et banales l'influence extraordinaire que le tsar exerça soudain sur elle en la revoyant à Berlin. Quoi qu'on ait pu rapporter du manège amoureux où, pour la conquérir, il déploya toutes ses grâces, c'est par des voies moins vulgaires qu'il pénétra dans son âme. Le secret du succès d'Alexandre fut d'avoir aperçu cette vérité morale observée si finement par madame de Staël : « Les femmes allemandes font de la coquetterie avec
de l'enthousiasme, comme on en fait en France avec de l'esprit et de la plaisanterie. »
Dans leurs longs tête-à-tête, que le roi se gardait bien de troubler, il lui parla un langage si grand, si noble et si exalté, il excita en elle de si beaux transports, qu'il lui apparut comme un demi-dieu supérieur à tous les hommes et digne de leur commander : elle crut avoir devant les yeux le type idéal du souverain. Ce fut une révélation. Elle n'avait trouvé jusqu'alors en Frédéric-Guillaume que les qualités moyennes de l'administrateur et les vertus bourgeoises de l'époux ; elle apprenait maintenant qu'il est pour les chefs de peuples des marques particulières d'élection; que l'héroïsme, Tamour de la gloire, l'orgueil chevaleresque, l'ascendant moral, la passion entraînante sont leurs al tributs naturels. Paré de ces dons prestigieux, l'empereur Alexandre allait au-devant du beau rêve qu'elle portait en son âme. Aussi, le vrai sentiment qu'elle lui voua fut-il celui de l'admiration, d'une admiration où sans doute il entrait aussi quelque tendresse , car chez une nature sensible les fibres profondes se tiennent entre
LOUIS EDEPRUSSE. il9
elles, et quand l'une est vivement touchée toutes résonnent, mais où l'esprit et l'imagination eurent toujours plus de part que le cœur.
Le tsar, désormais, pouvait poursuivre son voyage, il laissait derrière lui une alliée éprise et fidèle, pénétrée de cette reconnaissance instinctive que, selon le mot de Goethe, on garde toujours à ceux en qui l'on s'est pour la première fois clairement réfléchi.
Ses adieux furent un coup de maître. Il devait quitter Potsdam le 4 noveml^re à minuit. Au moment de prendre congé de ses hôtes, il exprima le désir d'aller s'agenouiller au tombeau de Frédéric II. Il fallut en toute hâte faire ouvrir la petite église de la Garnison, où reposent ces restes illustres. A la pâle lueur de quelques torches, le tsar, Frédéric-Guillaume et la reine descendirent dans la crypte funèbre. La majesté du lieu, la gravité des circonstances, l'heure, les ombres, les flambeaux, tout contribuait à rendre saisissante et solennelle cette visite aux mânes de Frédéric. Soudain, comme entraîné par l'émotion, l'empereur Alexandre se jeta sur le sarcophage, le baisa avec ferveur; puis, se relevant vers le roi et la reine, leur
fit, en les embrassant, serment d'une éternelle amitié. Sa berline de vojage l'attendait au portail de l'église : il y monta précipitamment et partit au grand trot de ses six chevaux, impatient d'aller accomplir les destinées qui l'attendaient en Autriche.
Dès lors, la reine Louise fut transformée. De paisible et quelque peu indolente qu'elle était auparavant, elle se montra soudain ardente et belliqueuse, sa réserve habituelle disparut; ses discours s'exaltèrent, une flamme plus chaude brillait dans ses yeux : comme une femme que la passion a visitée, elle semblait vivre d'une vie nouvelle et supérieure.
L'étonnement était général de la voir ainsi : « La reine, écrivait le ministre de France, n'est pas reconnaissable depuis la visite de l'empereur Alexandre. »
Austerlilz la surprit dans cet élan d'enthousiasme. Elle en fut, sur le coup, plus déçue encore qu'affligée, tant elle croyait son héros invincible ; mais elle se ressaisit aussitôt et, dans la stupeur profonde où le roi, les ministres, toute la cour, restaient plongés, elle fut la première à recouvrer ses esprits. La guerre à la
France, la guerre immédiate lui apparut comme une évidente et impérieuse nécessité.
Une seule idée, au contraire, se faisait jour dans l'âme terrifiée de Frédéric-Guillaume, c'est que le désastre des Russes était pour lui un dernier avertissement de la fortune.
La crise qui survint alors accentua encore le désaccord des deux époux et fit ressortir toute l'opposition de leurs natures morales. Dans les derniers jours de novembre, M. d'Haugwitz avait été dépêché de Berlin vers Napoléon pour lui imposer la médiation prévue par le traité de Potsdam et le forcer à la paix. Avant même que l'envoyé prussien eût exhibé ses lettres de créance, la journée du 2 décembre avait changé la face de l'Europe, et, les rôles étant subitement renversés, celui qui était venu pour faire la loi avait dû la subir. Le 15 décembre 1805, jour même où Frédéric-Guillaume avait promis aux coalisés de se joindre à eux si Napoléon ne consentait à mettre bas les armes, M. d'Haugwitz avait été contraint de signer sur l'heure, à Schœnbrunn, un traité qui, au prix du Hanovre, faisait de la Prusse l'alliée de la France.
Le premier mouvement de Frédéric-Guillaume en prenant connaissance des étranges engagements souscrits par son ministre avait été de se révolter : il ne pouvait admettre qu'on disposât ainsi de lui sans façon, ni qu'on lui dictât ainsi ses alliances. Et, comme il n'avait pas la conscience facile de Frédéric II, comme il prétendait au contraire apporter dans la politique les scrupules les plus délicats de la morale privée, il s'indignait qu'on eût osé lui jeter pour gage de sa défection la plus riche dépouille de la coalition, le patrimoine même des rois d'Angleterre, l'électorat de Hanovre.
Mais, repousser le traité qu'on lui apportait, c'était la guerre. Or, la guerre lui inspirait une répugnance invincible, non qu'il fût lâche et incapable de courage personnel, mais parce que toute responsabilité l'effrayait, parce qu'il se sentait impropre à l'action militaire, parce qu'enfin le souvenir des maux dont il avait été le témoin pendant la campagne de 92 hantait toujours son imagination. Éperdu, il tenait conseils sur conseils, flottait entre tous les avis, se lamentait désespérément, puis peu à peu, les jours se succédant, il se faisait à l'idée de
ratifier au moins en principe le pacte de sa servitude.
Quand la reine le vit prêt à s'humilier, elle fut remplie de douleur. Laissant à M. de Hardenberg et aux autres adversaires de M. d'Haugvvitz le soin d'invoquer les raisons politiques qui pouvaient militer encore en faveur d'une rupture avec la France, elle fit aux sentiments du roi un appel passionné : elle le suppliait de repousser avec éclat le don du Hanovre comme un présent ignomineux et perfide, de se rappeler la parole d'amitié et de fidélité qu'il avait jurée au tsar, de placer audessus de toute considération le souci de sa dignité et l'honneur de sa couronne. Ou bien, trahissant le secret de son rêv^e intime, elle cherchait à le tenter par de brillantes perspectives : c( C'était peut-être à lui, disait-elle, qu'était réservée la gloire de vaincre Napoléon ; il fallait peut-être un héritier du grand Frédéric pour terrasser celui à qui nul encore n'avait pu résister sur les champs de bataille de l'Europe. » Et comme il demeurait inerte à ces discours, elle lui reprochait amèrement son apathie, s'oubliant jusqu'à lui dire que
l'armée douterait de son courage s'il tardait plus longtemps à tirer l'épée.
Mais, lorsque le roi se fut définitivement résigné aux faits accomplis, lorsque le traité de Schœnbrunn modifié, ou plutôt aggravé à Paris, porta ses premières conséquences, lorsqu'il fallut s'excuser aux yeux de l'Europe d'envahir le Hanovre, courber la tête devant les invectives de l'Angleterre, et, comble de honte, subir pour prix d'un tel abaissement les dédains et les affronts de Napoléon, la généreuse nature de la reine Louise se révolta, et la passion qui depuis deux mois couvait en elle éclata tout entière.
Il y eut alors à la cour de Berlin un vrai parti de guerre, parce qu'il ne manquait plus qu'une âme pour unir en un parti tous ceux qui, souffrant de l'attitude pusillanime du roi, réclamaient une politique plus digne et plus énergique. On se réunissait presque chaque soir dans le salon de la reine. Là, venaient le prince Louis-Ferdinand, rentré en faveur depuis les derniers événements, et sa sœur la princesse Radzivvill, d'un naturel non moins chevaleresque et passionné, la jeune et belle princesse Guillaume
de Prusse, que ses admirateurs surnommaient la « Velléda germanique, » le prince de Hohenlohe, le baron de Hardenberg, le baron de Stein, le général Rûchel, le général Blûcher. Et tous, s'exaltaut à l'envi, déclamaient contre le « César d'aventure » que les Français s'étaient donné pour maître, contre ses rapts odieux, contre le scandale de son titre impérial, contre le péril croissant de ses ambitions ou bien changeant de ton, ils raillaient sans pitié les façons de parvenu de ce « brigand couronné», les mœurs de sa famille, la tenue de sa cour, et les prétentions de sa noblesse improvisée.
En vain, le roi, qui fujait ces réunions, reprochait-il à la reine de tolérer autour d'elle un pareil langage : elle se disait fière de l'inspirer, et, loin de se calmer, elle l'encouragea de plus belle.
Bientôt, sous son influence, les têtes se montèrent à un tel degré d'excitation, qu'un soir, au sortir du palais, une troupe de jeunes officiers de la garde alla sous les fenêtres de M. d'Haugvvitz insulter ce ministre, auteur de l'alliance française, et briser à coups de pierre les vitres de son hôtel.
Dans la crise que traversait la Prusse, le personnage de la reine sortait ainsi de l'ombre où il s'était complu jusqu'alors et passait peu à peu au premier plan. Toutefois, son rôle, dans le prologue du drame qui se préparait, n'était nullement celui d'une femme politique au sens habituel du mot; car, outre qu'elle n'avait ni l'esprit d'autorité ni le génie de l'intrigue et de l'action, elle restait comme par le passé à l'écart des conseils du cabinet et se souciait peu du détail des affaires diplomatiques et militaires. Mais elle traduisait avec une vivacité extraordinaire le sentiment de malaise et d'humiliation qui commençait à se répandre par toute la Prusse, et prêtait une voix expressive aux protestations, confuses encore, de la conscience nationale.
C'est précisément la simplicité de ce rôle, où elle mit toute son âme, qui allait faire son succès auprès des masses.
L'armée, la première, la comprit et lui fit ovation. C'était l'armée, en eftet, qui souffrait le plus de l'état des choses. Entourée de belligérants, seule en Europe, depuis 179o, elle n'était pas sortie de ses casernes ; elle avait
assisté, spectatrice impassible, à dix années de luttes héroïques telles que le monde n'en avait jamais vu ; le souvenir de ses gloires passées lui rendait l'inaction insupportable ; l'attitude timorée de son roi l'humiliait : à tout prix, elle voulait se battre.
La première manifestation de ses sentiments pour sa souveraine lit grand éclat. Le 5 mars 1806, en pleine revue, le comte de Kalkreuth, qui commandait les dragons d'Anspach, sollicita du roi la faveur pour son régiment de porter désormais le nom de la reine. Présentée ainsi publiquement, cette demande plaçait Frédéric-Guillaume dans un singulier embarras : il avait le sens trop droit pour ne pas prévoir les conséquences d'un assentiment, mais de quel prétexte eût-il couvert un refus ? Même au point de vue de la stricte discipline, la requête qu'on lui adressait était correcte; car le régiment d'Anspach avait reçu du grand Frédéric, en récompense de ses exploits pendant la guerre de Sept ans, le privilège d'exprimer directement ses désirs ou ses doléances au roi, sans passer par la voie hiérarchique des inspecteurs généraux et du ministre de la
guerre. Il octroya donc, et de mauvaise grâce, ce que dans son for intérieur il eût voulu décliner.
L'effet de cette mesure fut considérable. Elle créa subitement à la reine une popularité immense parmi les officiers comme parmi les soldats, et son nom, à peine connu la veille, fut acclamé aussitôt dans tous les corps de troupe et dans toutes les garnisons. D'instinct et spontanément, l'armée, saluant en elle un nouveau chef, se plut à incarner dans cette jeune femme les idées d'honneur militaire et d'orgueil national que, jusqu'au règne actuel, les rois de Prusse avaient si hautement personnifiées.
Heureuse de se sentir comprise, devinée plutôt, par la partie qu'elle considérait comme la plus noble de son peuple, elle ne connut plus de mesure dans l'expression de ses sentiments contre la France. En présence du roi atterré, elle accusait les ministres de réduire la Prusse à la honte, et prêchait ouvertement la guerre à Napoléon.
L'adversaire qu'elle provoquait aussi audacieusement n'était pas homme à tolérer qu'un
roi, qui se disait encore son ami et qu'il s'était lié par des traités formels, laissât tenir auprès de lui un pareil langage.
Vers les premiers jours de juin 1 806, l'orage qui menaçait depuis si longtemps semblait donc sur le point d'éclater, tout faisait présager la guerre et chacun s'y disposait, quand Frédéric-Guillaume, se ressaisissant à l'approche du péril, dans un de ces mouvements subits de volonté dont les natures les plus faibles sont capables par accès, fit connaître à tous par un exemple éclatant qu'il était seul maître et juge des destinées de son peuple et que nul, si haut placé qu'il fût, n'avait droit de contrecarrer sa politique. Il donna ordre à la reine de quitter Berlin et d'aller attendre aux eaux de Pyrmont que l'agitation dont elle était cause se fût apaisée. Le soin de sa santé servit de prétexte à cet exil momentané; mais nul n'en fut dupe, car on sut aussitôt qu'avant de s'éloigner, elle avait dû faire acte de soumission, recevoir en faveur le ministre d'Haugwitz qu'elle avait si vivement attaqué, convenir de ses torts envers lui et promettre au roi de ne plus retomber à l'avenir dans ses fautes.
Quand elle ne fut plus là, un grand silence se fit à la cour, une grande accalmie dans les esprits. Et, pendant quelques semaines, on put croire que le fléau de la guerre serait détourné de la Prusse.
Mais les causes d'un conflit avec la France étaient depuis si longtemps posées, tant d'événements et de malentendus les avaient renforcées depuis un an, qu'il ne dépendait plus d'aucune volonté particulière d'en arrêter les effets : les nécessités supérieures qui tôt ou tard dominent l'action des individus entraient en jeu.
Lorsque, dans les premiers jours du mois d'août, la reine revint de Pyrmont, la rupture était virtuellement accomplie entre le roi Frédéric-Guillaume et l'empereur Napoléon. Si l'on négociait encore, on en était à la dernière phase de la procédure diplomatique et déjà les armées rivales se rapprochaient du pays de Thuringe. Un enthousiasme extraordinaire accueillit la souveraine. Comme si l'on n'eût attendu qu'elle, les manifestations publiques prirent, dès son retour, un caractère plus grave. Des bandes parcouraient les rues en proférant
des cris de guerre; des scènes tumultueuses se produisaient chaque soir au théâtre où l'on jouait le Camp de Wallenstein, de Schiller; des officiers allaient aiguiser leurs épées sur le perron de la Légation de France : un esprit de vertige et d'erreur entraînait d'un mouvement irrésistible toute la Prusse à la ruine.
Le jour où, vêtue aux couleurs des dragons d'Anspach, la reine Louise traversa la ville en tête de son régiment qui se rendait aux frontières, sa vue excita un véritable délire. On l'applaudissait, on l'acclamait, tous les coeurs battaient à l'unisson du sien, tant son visage radieux respirait la confiance et promettait le succès.
A cette heure-là, c'était elle, aux yeux de tous, la vraie souveraine. Elle seule, à cette heure, représentait son peuple dans le grand drame historique où s'allait jouer la fortune de la Prusse, tandis qu'à ses côtés Frédéric-Guillaume, atterré, comme écrasé par la fatalité, muet et blême, ne semblait plus qu'un fantôme de roi.
Le 21 septembre, la reine quittait de nouveau Berlin, mais rayonnante de joie cette fois : elle accompagnait son époux à Naumbourg, sur la Saale, où l'armée s'était concentrée déjà sous les ordres du duc de Brunswick.
Son départ avait rencontré auprès des conseillers du roi une vive opposition. Inquiets de voir se continuer devant l'ennemi les intrigues des coteries de la cour, ils représentaient que la place d'une femme n'était pas dans un quartier-général; ils disaient que la présence de la reine au milieu des troupes serait une gêne pendant les marches et les étapes, un grave
embarras les jours de bataille, un souci terrible en cas de malheur. Peut-être la reine se fût-elle rendue à ces objections, si son vœu le plus ardent n'eût été précisément conforme au désir secret du roi. Depuis que la guerre était déclarée, Frédéric-Guillaume était, en effet, profondément abattu, et l'idée de se séparer de la reine en un pareil moment, la crainte de tout perdre en la perdant aggravaient son état moral. Loin donc de la dissuader, il lui avait laissé entendre qu'un précieux appui lui manquerait si elle ne restait auprès de lui. Et, fière de cette marque de confiance, elle l'avait aussitôt suivi.
Un singulier état d'esprit régnait dans l'armée lorsque le roi et la reine parvinrent à Naumbourg. On n'avait pas encore affronté ni même aperçu l'ennemi, et pourtant la confusion était déjà dans les états-majors et le découragement dans les troupes.
L'arrivée de Frédéric-Guillaume n'était guère faite pour remédier à ces dispositions morales. L'ignorance où l'on était encore de la marche des Français et du point où il les fallait attendre lui causa tout d'abord une inquiétude extrême.
Il passait des journées entières, des journées dont chaque minute était précieuse , à tenir conseil, renaettait vingt fois en délibération les mesures les plus urgentes, n'osait prendre parti ni pour la tactique d'expectative proposée par le duc de Brunswick, ni pour la marche en avant réclamée par le prince de Hohenlohe, opposait à chaque avis nouveau une objection nouvelle, ne tranchait rien, mais contrariait tout et paralysait ainsi l'attaque aussi bien que la défense. Ou bien, hors du conseil de guerre, se retrouvant avec ses ministres civils qu'il avait amenés, il se demandait si l'attente d'une dernière offre d'arrangement n'était pas l'explication de la lenteur inaccoutumée de Napoléon à engager les opérations, et il cherchait encore à entamer des pourparlers diplomatiques.
Mais quand le malheureux combat de Saaifeld, où le prince Louis-Ferdinand trouva la mort, l'eut définitivement éclairé sur les véritables intentions de son adversaire, sur l'irrémédiable nécessité, sur la pressante et terrible réalité de la guerre, il tomba anéanti, dans une prostration d'où ni ses généraux, ni ses conseillers
louist: nE prusse. 135
favoris ne pouvaient le tirer. A cette heure où les plus graves décisions s'imposaient, où l'armée affolée par la soudaineté d'un premier échec cherchait autour d'elle à qui se rallier, il restait enfermé dans le château de Weimar, condamnant sa porte, en proie à la plus morne douleur et aux plus sombres pressentiments.
Alors ce fut la reine qui sortit et se montra aux troupes. Sur les routes, à travers les bivouacs et les cantonnements, du plus loin qu'on apercevait sa robe blanche, on l'acclamait. Souriante encore dans sa fière beauté, relevant d'un mot, d'un geste heureux les esprits abattus, inspirant à tous une confiance qui déjà n'était plus dans son cœur, elle passait, et quelque chose de l'âme de la patrie semblait passer avec elle. Cette noble figure de femme attirait ainsi sur elle les regards que son triste époux aurait mal soutenus et sauvegardait en les personnifiant les traditions militaires de la maison royale de Prusse.
Cependant, l'heure critique approchait. Le 12 octobre, au soir, alors qu'on croyait encore avoir les Français au loin devant soi, on apprit soudain à Weimar qu'ils étaient maîtres
déjà du cours de la Saale, bien au delà et en arrière des lignes prussiennes, et que le lendemain peut-être on serait coupé de la retraite sur l'Elbe. Après toute une nuit et toute une matinée perdues en hésitation, le roi se mit en marche avec le duc de Brunswick vers Auerstaedt, laissant le prince de Hohenlohe à léna.
La reine, accompagnée de sa grande-maîtresse et de deux demoiselles d'honneur, sortit de Weimar en berline, à trois heures de l'aprèsmidi. Deux heures plus tard, près du petit village d'Eckartsberg, un aide de camp, accourant à bride abattue, se jeta à la tête des chevaux de la voiture royale. Au nom du roi, il conjurait la reine de ne pas aller plus avant: la cavalerie française parcourait la vallée à deux lieues de là, et des masses ennemies se détachaient au loin.
Force lui fut de rebrousser chemin et de retourner à Weimar. Tout le long de la route, les troupes qu'elle croisait, comprenant à son retour qu'elles allaient enfin se battre, la saluaient et l'invoquaient avec le même enthousiasme que les jours précédents lorsqu'elle visitait leurs cantonnements; mais c'était elle
maintenant qui avait le plus besoin d'être soutenue et réconfortée, car la pensée de la bataille où se précipitait cette masse humaine, la conscience de sa propre responsabilité dans la lutte où elle avait engagé son pays, le sentiment des périls qu'allait courir son époux et que seule elle ne partageait pas, lui remplissaient l'âme de tristesse.
A Weimar, où elle ne parvint que tard dans la soirée, un souci plus grave l'attendait. On venait d'y recevoir du prince de Hohenlohe, qui avait pris position en arrière d'Iéna, les plus inquiétantes nouvelles. Or six lieues à peine séparent léna de Weimar, et le séjour de cette dernière ville n'offrait plus aucune sécurité. Avec une énergie et une franchise qu'autorisait son ancien dévouement, le général Riichel lui représenta qu'elle devait partir pour Berlin et sur l'heure; qu'en demeurant plus longtemps à Weimar elle courait le risque d'être surprise et enlevée par les Français, et que, d'ailleurs, son salut importait maintenant au sort de l'État, car s'il arrivait malheur au roi dans le combat, ce serait à elle de le remjplacer.
Après une longue lutte, elle se rendit à ces vives instances, La nu il se passa à lui chercher des chevaux pour la route, tout ce qui était en état de porter harnais ayant été requis et emmené par le train de l'armée, et à lui tracer un itinéraire détourné par Gôttingen et Brunswick, la voie directe par Halle et Wittenberg étant déjà coupée.
Le 14 octobre, à cinq heures du matin, elle monta dans sa berline. Un escadron de cuirassiers avait mission de l'escorter jusqu'à ce qu'elle fût hors de la zone des opérations, à l'abri des atteintes de la cavalerie française qui poussait dans tous les sens des pointes hardies.
L'aube de cette journée d'automne était glaciale et blafarde. Un brouillard épais flotlait sur la campagne, enveloppant toutes choses comme d'un linceul de tristesse, et de gros nuages voilant le soleil couraient sur le ciel.
Malgré le mauvais état des chemins défoncés par les dernières pluies et par le passage de l'artillerie, la voiture de la reine allait d'un train rapide vers Erfurth quand tout à coup un essieu se rompit. Tandis qu'on tâchait à réparer l'accident, un bruit sourd se fit entendre
du côté d'où l'on venait, suivi aussitôt de longues et violentes détonations. La bataille d'Iéna s'engageait. Il n'y avait plus une minute à perdre. Abandonnant la berline brisée, on fit monter la reine dans la calèche découverte où se trouvaient déjà ses deux demoiselles^ d'honneur, et, grand trot, on continua la route.
On marcha ainsi tout le jour en côtoyant la forêt de Thuringe, pour ne s'arrêter qu'à la nuit, à Heiligenstadt au pied du Hartz. Depuis Weimar on avait parcouru plus de trente-cinq lieues. Le lendemain, dès la première heure, il fallut repartir, et l'on parvint le soir à Brunswick, capitale du duché. En même temps que la reine, un courrier y arrivait d'Auerstsedt. Parti la veille dans l'après-midi, il avait passé par des chemins de traverse pour annoncer à la cour ducale que le duc de Brunswick était mortellement blessé; il ajoutait que le maréchal de Mollendorf avait été aussi frappé à mort, qu'un grand nombre d'officiers et des milliers d'hommes étaient tombés depuis le matin sur le champ de bataille, que le roi avait eu deux chevaux tués sous lui et que, à l'heure où on l'avait expédié du quartier-
général, toute la cavalerie se massait pour tenter un suprême effort.
Sous le coup de ces désolantes nouvelles qui lui rendaient l'incertitude plus cruelle, la reine reprit immédiatement la route de Berlin. Blottie au fond de sa voiture, tremblante de froid et d'angoisse, silencieuse, elle se laissait aller aux plus sombres pressentiments quand, le quatrième jour du voyage, aux environs de Taogermûnde, dans le Brandebourg, un officier envoyé au-devant d'elle lut remit une lettre écrite le 14 octobre au soir par le colonel de Kleist, aide de camp du roi. Elle y lut ces seuls mois: « Le roi est vivant, la bataille est perdue. — Où est le roi, où est l'armée ? s'écria-t-elle aussitôt. — Le roi, répondit l'officier, je ne sais ; l'armée, elle n'existe plus. »
La panique régnait à Berlin le soir où elle y arriva, car on connaissait depuis la veille le double désastre d'Iéna et d'Auerstaedl. Et même, dans la crainte où l'on était de voir apparaître les Français aux portes de la ville, on avait emmené à Schwedt sur l'Oder les enfants royaux.
Brisée de douleur et de fatigue, la malheu-
reuse reine repartit dès le lendemain matin pour les rejoindre.
L'ennemi s'avançant à marches forcées, Schwedt déjà n'était plus une retraite assez sûre. Il fallut chercher refuge à Stettin d'abord, puis à Giistrin.
Frédéric-Guillaume venait d'y entrer, dans le triste appareil d'un roi fugitif.
On était au 21 octobre. Donc, depuis que sur la route de Weimar ils s'étaient séparés, neuf jours à peine s'étaient écoulés, et tout n'était plus que ruine autour d'eux ; plus d'armée, la capitale abandonnée, la moitié du royaume envahi, les plus belles forteresses investies ou enlevées: neuf jours avaient suffi pour que l'œuvre du grand Frédéric s'effondrât jusqu'à la base.
Le roi était anéanti. Là-bas, à Auerstsedt, dans l'atmosphère stimulante de la bataille, il s'était comporté avec vaillance. A l'heure où la fortune l'abandonnait, il avait en vain cherché la mort. Par deux fois, il avait conduit à la charge le régiment des dragons de la reine, et chaque fois un cheval était tombé sous lui. Mais la défaite, la course affolée au milieu
des soldats jetant leurs armes, invectivant leurs officiers , Finsultant lui-même ; le contact, jour et nuit, de tout ce qu'il y a de misère et de lâcheté humaines dans une armée en déroute, puis cette traversée furtive de sa capitale, et la fuite reprise pour s'arrêter, Dieu savait où I c'était trop d'émotions pour un caractère aussi faible. Il voulait la paix à tout prix, implorait de Napoléon au moins un armistice, promettait de contremander l'arrivée imminente des Russes ses alliés, s'humiliait devant son vainqueur et offrait de se lier à lui « par une inaltérable intimité ».
Il était urgent pour l'honneur de la monarchie prussienne que la reine reprit place aux côtés de son époux. Quand tout le monde autour d'elle désespérait, quand les ministres non moins abattus que leur souverain ne parlaient que de traiter, quand des généraux comme le prince de Hohenlohe et Bliicher capitulaient avec les derniers débris de l'armée, quand des garnisons entières mettaient bas les armes sans combat, quand Spandau, Hameln, Nieubourg, Plassenbourg, Stettin, Ciistrin, Magdebourg, toutes les places fortes saisies d'un même ver-
tige, ouvraient leurs portes à la première sommation, quand tout ressort semblait brisé dans le cœur des hommes, la reine seule se dressait fi ère, inébranlable, et prêchait la résistance à outrance. On lui reprochait en vain d'être plus insensée encore qu'au mois de septembre quand elle avait fait déclarer la guerre, car ce qui était inopportun dans ce temps-là était devenu impossible aujourd'hui: elle se révoltait contre l'évidence des faits au nom d'une vérité supérieure dont elle prétendait avoir en elle l'éclatante révélation.
Elle apportait à la défense de ses idées une telle opiniâtreté, une foi si ardente, et les personnages qui l'entouraient étaient si peu maîtres de leurs pensées, si troublés dans leurs desseins, qu'elle finit par leur imposer sa volonté. Ce fut un éclair de joie pour elle dans ces jours sombres lorsqu'elle arracha au roi éperdu le retrait de sa demande d'armistice et l'ordre de continuer la lutte.
Quelle que fût sa fermeté d'âme, quelque confiance qu'elle affectât en ses inspirations, il semble pourtant qu'au lendemain de cette grave décision, la perspective des nouveaux
abîmes où elle lançait son pays l'effraya, et que, prise d'un doute horrible, écrasée sous le poids de ses responsabilités, elle eut une défaillance. C'était par un soir lugubre de décembre, à l'étape d'Ortelsbourg, tandis qu'elle fuyait avec son époux à travers les forêts de noirs sapins et les tristes plaines de la basse Pologne : elle fit un retour vers le passé, scruta sa conscience, s'accusa de tous les malheurs de son peuple, et faible, l'âme en détresse, fondit en sanglots. La crise finie, elle eut l'idée, afin d'en fixer le souvenir, d'inscrire sur un carnet qui ne la quittait jamais les beaux vers de Wilhelm Meister : a Celui qui jamais ne mangea son pain mouillé de larmes, qui jamais ne passa les tristes nuits assis sur sa couche et sanglotant, celui-là ne vous connaît point, ô puissances célestes I Vous introduisez une malheureuse créature dans la vie, vous la laissez devenir coupable, et vous l'abandonnez à sa peine, car toute faute s'expie sur la terre. »
Puis elle se releva apaisée, rassurée, et désormais inébranlable.
Mais si ses forces morales croissaient dans le maliieur, ses forces physiques commençaient à
s'épuiser. Sa santé, qui avait toujours été si délicate, ne pouvait résister aux épreuves de toute sorte qu'elle endurait depuis le début de la guerre.
En arrivant à Kônigsberg, le 9 décembre, elle fut saisie de frissons et d'une lassitude extraordinaire. Le lendemain, la fièvre typhoïde se déclarait et la mettait au plus mal. Vers le dixième jour de la maladie, dans un intervalle de conscience, elle s'informa des derniers combats, de l'arrivée des Russes, du progrès de l'invasion. On dut lui apprendre que, les Français n'étant plus qu'à quelques journées de marche de Kônigsberg, le roi allait être contraint de se séparer d'elle et de s'enfuir encore plus loin, à l'extrémité de ses États. A cette nouvelle, elle protesta de toutes ses forces qu'elle aussi voulait partir, opposant à tous les arguments du roi, des médecins, de ses dames d'honneur cette seule réponse : « J'aime mieux remettre mon âme à Dieu que tomber entre les mains de l'ennemi. » Cette pensée d'être captive des Français et de servir au triomphe de Napoléon lui causait une telle angoisse, ses supplications étaient si éloquentes,
sa voix brisée trouvait des accents si énergiques et exprimait une volonté si arrêtée, qu'il fallut lui céder. Le 5 janvier d807, par un froid terrible, elle partit presque mourante pour Memel, la dernière ville de la Vieille-Prusse, aux confins de la Lithuanie russe : on croyait qu'elle succomberait en route. Ce fut, en effet, durant trois jours et trois nuits, un voyage lamentable, le long de lagunes gelées, sous le vent glacial de la Baltique, dans une continuelle tourmente de neige. Un soir, la malheureuse reine n'eut d'autre abri qu'une hutte abandonnée, sans porte, sans fenêtre et sans feu. Un miracle, si elle respirait encore en arrivant à Memel !
A peine convalescente, elle poursuivit le rôle qu'elle s'était assigné désormais, celui de ne pas désespérer.
La petite ville de Memel offrit alors un spectacle d'une rare grandeur morale. Une pâle et faible femme portait dans son cœur la conscience nationale de tout un peuple. Jamais la patrie prussienne n'avait été aussi réduite : jusqu'au delà de la Yistule elle était envahie et soumise ; à peine entre le Niémen et la Bal-
tique une mince lisière de territoire échappait à la conquête. Et pourtant, en un sens, jamais elle n'avait été plus grande; car jamais elle n'avait encore évoqué dans une âme allemande une vision aussi haute.
Depuis près d'un demi-siècle, sous l'influence de l'école philosophique et littéraire qui fonda la supériorité de l'Allemagne dans l'ordre intellectuel, l'idée de la patrie s'était abolie : un humanitarisme vague s'y était substitué. Herder avait flétri les sentiments patriotiques comme « indignes de citoyens du monde ». Schiller s'écriait: <f Vous seriez fous, Allemands, de prétendre former une nation ; contentez- vous d'être hommes. » Et Goethe écrivait : « Le patriotisme, que Dieu nous en préserve 1 »
Si les esprits supérieurs pensaient ainsi et l'élite de la société avec eux, la masse du pays, incapable de transcendance, était tombée à la plus profonde apathie politique et au plus bas égoïsme. Indifférente à la triste équipée de 1792, elle avait salué avec joie l'humiliante paix de Bâle. Et maintenant elle assistait sans tressaillir aux désastres inouïs de la monar-
chie, à cet effondrement subit de tout l'État; elle acceptait sans révolte, sans explosion de douleur ni de colère, la domination étrangère et accueillait tranquillement les vainqueurs K
Ce fut donc par une inspiration subite et spontanée que la reine Louise, devançant les temps marqués pour le réveil de l'esprit national, conçut dans son âme l'idée sublime de la patrie. Elle avait enfin trouvé l'objet du grand amour que son cœur appelait et que les affections rencontrées ou ébauchées par elle jusqu'alors ne lui avaient point offert.
Du coup, ce qui est l'effet ordinaire de l'enthousiasme, elle devint insensible à tout ce qui pouvait atteindre sa croyance, et les événements n'eurent plus de prise sur elle. Ainsi, on reculait chaque jour d'échec en échec, et déjà l'on prévoyait qu'un lendemain de défaite, il faudrait abandonner le territoire prussien et
1. La Pi-usse était moralement si atteinte que, à part Humboldt, elle a du chercher hors de son sein les hommes qui l'ont relevée après Tilsit : Stein était IS'assovien et Scharnhorst Ilanovrien. De même elle n'a fourni personne à la brillante pléiade des créateurs du patriotisme allemand : Fichte et Koerner étaient Saxons; Niebuhr, Holsteinois; Saviyay, Hessois; Arndt, Suédois de Rùgen; Uhland, Wurtembergeois ; Rùckert, Bavarois, etc.
suivre sur le sol russe la fortune du tsar. Que lui importait, à elle? N'était-elle pas assurée du succès définitif? Partout où l'entraînerait sa destinée errante, à Wilna ou à Riga comme à Memel, elle retrouverait les mêmes raisons de lutter, d'espérer et d'entretenir l'espérance autour d'elle.
Aussi quand, le d3 février, après la sanglante et infructueuse bataille d'Eylau, Napoléon offrit à Frédéric-Guillaume, pour prix d'une paix séparée, la restitution immédiate de ses États jusqu'à l'Elbe, elle n'admit pas un seul instant qu'on pût accueillir ces propositions inespérées, et ce fut elle encore qui, contre le sentiment du roi, contre l'avis pressant de ses conseillers, par des prodiges d'énergie, fit congédier sans réponse le plénipotentiaire français *.
Le désastre même de Friedland (14 juin 1807) ne put l'abattre.
1. On lit dans la correspondance de Joseph de Maistre : K Saint-Pétersbourg, mars 1807. — La Prusse vient d'être tentée de nouveau. Le général Bertrand est venu offrir au roi les plus belles conditions s'il voulait faire la paix et se détacher de la Russie, mais il a tenu bon. A présent, il est ferme comme un roc, car le courage ne l'abandonne ni jour ni nmt... »
lf)0 PROFILS DE FEMMES.
Mais la nouvelle de la défection des Russes, suite de cet irréparable échec, la terrassa. Quand elle apprit que le tsar, abandonnant la cause de son allié, avait signé un armistice particulier et posé les armes, elle comprit que tout était fini et elle murmura ces mots : « Dieu juste, pourquoi nous avez-vous délaissés? Dieu pitoyable, quelles fins poursuivezvous donc en nous ? » Pendant plusieurs jours elle resta dans les larmes.
Cependant, l'heure critique de sa vie allait sonner et l'événement qui devait le plus contribuer à laisser d'elle une image idéale dans la mémoire de son peuple était commencé.
Depuis 1b 24 juin, Frédéric-Guillaume était allé rejoindre le tsar à Tilsit. Auprès du brillant Alexandre, il faisait une figure déplorable.
Objet de peu d'empressement de la part de Napoléon, témoin importun du subit enthousiasme de son allié de la veille pour leur commun vainqueur, les embarrassant tous deux, autant par sa présence indiscrète à leurs entretiens que par son inhabileté physique à les suivre durant leurs longues et rapides chevauchées sur les bords du Niémen; sans grâce
dans le malheur, toujours maussade au contraire, le teint brouillé, l'aspect lamentable, récriminant sur le passé ou cherchant maladroitement à s'en justifier, il négociait en vain depuis dix jours pour disputer les lambeaux de son royaume à la conquête.
L'énormité des sacrifices qu'on exigeait de lui et l'attitude impassible de Napoléon à son égard l'avaient jeté dans une de ces crises de prostration où l'infortuné souverain perdait jusqu'au sentiment de sa dignité. Le voyant en si fâcheux état, le comte de Kalkreuth eut l'idée d'appeler la reine à Tilsit ; elle seule, pensait-il, pouvait, dans cette conjecture suprême, sauver la situation: elle relèverait le moral de son époux, elle rappellerait au tsar les serments de Potsdam, elle intercéderait enfin auprès de Napoléon, et le grand charme qui était en elle, ce charme de séduction auquel nul encore n'avait résisté, agirait peutêtre sur l'âme du vainqueur.
Quand elle reçut, à Memel, la lettre par laquelle le roi la suppliait d'accourir à Tilsit, elle devint toute pâle, chancela et s'effondra en sanglots. Les personnes qui étaient là crurent
lo2 PROFILS DE FEMMES.
qu'elle venait d'apprendre quelque catastrophe nouvelle.
Napoléon lui inspirait, en effet, une telle horreur que la pensée d'aller l'affronter, de se présenter suppliante devant lui la bouleversait jusqu'au fond de l'être. Dans le vainqueur d'Iéna, ce n'était pas seulement le fléau de sa patrie qu'elle détestait, c'était aussi l'homme qui depuis deux ans l'avait elle-même si cruellement insultée. L'une des faiblesses de Napoléon était de couvrir de calomnies et d'outrages les adversaires dont le patriotisme lui faisait obstacle. Ni des hommes d'État tels que Hardenberg et Cobentzel, ni des femmes telles que l'impératrice d'Autriche et la duchesse de Saxe-Weimar n'avaient trouvé grâce devant lui. Mais à l'égard de la reine Louise, ses insultes avaient été particulièrement violentes. Dès l'entrée en campagne, le premier Bulktin de la Grande Armée l'avait dénoncée à la France et à l'Europe comme l'auteur responsable de la guerre: « ...La reine de Prusse est à l'armée, habillée en amazone, portant l'uniforme de son régiment de dragons, écrivant vingt lettres par jour pour exciter de toute part l'incendie. Il
semble voir Arinide, dans son égarement, mettant le feu à son propre palais, etc. » Presque chaque jour, les Bulletins suivants l'avaient reprise à partie, passant tour à tour de l'invective à la dérision, tantôt faisant d'elle, comme la Gléopâtre du poète latin, une sorte de fatale monstrum funeste au genre humain, tantôt raillant la frivolité de son esprit, ses goûts romanesques et le désordre oià l'on avait trouvé, à Gharlottenbourg, les papiers d'État et les portraits du tsar mêlés, dans ses tiroirs, aux chiffons et aux dentelles parfumées. Forçant le ton, les journaux à la solde du quartier impérial l'avaient traitée de fa(;on plus dure encore. Enfin l'empereur lui-même, publiquement, à tout propos, avait parlé d'elle et de son culte pour Alexandre avec des plaisanteries de corps-de-garde.
Chacune de ces attaques avait profondément blessé la reine, et tant de griefs personnels, ajoutés aux malheurs publics, avaient exaspéré sa souffrance.
Elle partit donc pour Tilsit, l'âme triste jusqu'à la mort, convaincue qu'elle marchait à un sacrifice, mais persuadée qu'une expiation était
nécessaire au salut de son peuple et qu'il était juste qu'elle en fût la victime.
Si, à distance, ces sentiments pouvaient paraître exagérés, qu'importe? L'impression de la souffrance est absolue pour celui qui l'endure, et la conscience de chacun est la seule mesure de ses émotions.
Le 6 juillet, dans l'après-midi, comme elle entrait à peine dans la petite ville lithuanienne où se réglaient alors les destinées du monde, on introduisit soudain aliprès d'elle l'empereur Napoléon. Elle lui adressa d'abord quelques paroles banales, car elle était très émue.
Mais, se reprenant bientôt, elle parla de l'objet de son voyage, qui était d'obtenir pour la Prusse une paix acceptable. « Comment, lui dit -il, avez-vous osé me déclarer la guerre? » Elle repartit avec dignité : « Sire, la gloire du grand Frédéric nous a trompés : elle était si illustre, que cette erreur nous était bien permise. »
Alors elle sollicita la restitution de la Silésie, de la Westphalie et de Magdebourg. Il protesta qu'une pareille demande était immodérée,
insensée, qu'il y songerait pourtant ; puis, détournant l'entretien, il lui fit compliment du goût de sa toilette et palpa, en s'informant du tissu, l'étoffe soyeuse de sa robe. Elle l'interrompit d'un geste un peu hautain : « Sire, parlerons-nous chiffons dans un moment aussi solennel ? » Les larmes lui montaient aux yeux.
Le soir venu, elle dîna, en grande cérémonie, entre l'empereur Alexandre et Napoléon . Celui-ci s'évertua pendant tout le repas à se montrer aimable. Certes, il était capable quand il le voulait d'exercer une puissante attraction, car il possédait au plus haut degré la chaleur entraînante et communicative du langage ; mais la qualité première du charme, le tact, lui manquait ; il savait subjuguer les âmes, il ne les séduisait pas.
Ce soir-là, pendant la première partie du repas, il ne cessa de raconter en riant à ses convives les incidents, les moins flatteurs pour leur amour-propre, de la campagne qu'il venait de mener contre eux, trou\'ant plaisant, par exemple, de rappeler à la reine que, le jour d'Iéna, elle avait bien failli
être enlevée par les ' hussards de Murât \ Elle, au contraire, ne fut que charme et séduction. Tour à tour sérieuse et enjouée, pressante et insinuante, toujours maîtresse de soi, toujours consciente de son rang, de sa race et de sa beauté, elle se révéla aux yeux de Napoléon, étonné, une créature exquise et supérieure. A la fin de la soirée, elle l'avait visiblement captivé, elle le dominait, elle lui arrachait en souriant de bienveillantes assurances, de vagues promesses.
Quand elle prit congé de lui, personne parmi les assistants ne doutait qu'elle n'eût cause gagnée, et elle-même passa la nuit dans les plus grandes espérances.
Le lendemain, qui s'annonçait si radieux, fut un jour tragique. L'arrêt «de mort de la Prusse était depuis trop longtemps porté dans la pensée de Napoléon, pour qu'aucune volonté, aucune influence pût en suspendre l'exécution : le 8 juillet au soir, le démembrement de la
1. On lit dans les Mémoires de Ségur (III, chap. m) au récit de la liataiile d'Iéna : « Quand j'annonçai à l'empereur que nous avions failli prendre la reine, sa voix s'anima en me répondant: « C'eût été justice! Elle l'avait bien mérité. C'est elle qui est la cause de la guerre !....» É
monarchie prussienne élaiL consommé. Et Napoléon écrivait à l'impératrice Joséphine : « La reine de Prusse est réellement charmante, elle est pleine de coquetterie pour moi ; mais n'en sois pas jalouse ; je suis une toile cirée sur laquelle tout cela ne fait que glisser. Il m'en coûterait trop cher de faire le galant. » Vingt-quatre heures plus tard la reine quittait Tilsit. En recevant les adieux de Napoléon, elle lui dit ces simples mots : « Sire, vous m'avez cruellement trompée. » Sans se défendre, il lui offrit une rose qui s'épanouissait au balcon de la fenêtre. Un instant, elle hésita à l'accepter, mais, se ravisant subitement : « Au moins avec Magdebourg, murmurat-elle. — Je ferai observer à Votre Majesté, répondit-il durement, que c'est moi qui offre et Elle qui reçoit. » Ce furent leurs dernières paroles.
La supériorité de sa nature permit à la reine Louise de se retrouver intacte au lendemain d'une telle épreuve. Il y eut là chez elle un signe évident de noblesse et d'élection.
Une pensée, à l'exclusion de toute autre, occupa dès lors son esprit, le relèvement de la Prusse.
Un rare instinct de divination lui désigna immédiatement l'homme qui était seul capable d'entreprendre cette tâche écrasante, le baron de Stein.
C'est elle vraiment qui le ramena aux affaires. On l'avait disgracié quelques mois
auparavant à la suite d'un conflit avec le cabinet privé du roi, et l'orgueilleux conseiller ne voulait plus reparaître dans une cour qui avait méconnu ses services. A Nassau, où il s'était retiré, la reine le fit supplier, conjurer en son nom d'oublier le passé et de venir assumer auprès d'elle le lourd fardeau qu'elle lui destinait. Stein se rendit à ces instances. Elle l'accueillit comme un sauveur, et, en dépit des coteries hostiles, elle le fit investir d'une autorité jusqu'à ce jour sans exemple.
Ce fut alors entre ces deux esprits si différents, opposés même, à tant d'égards, une entente absolue parce qu'une seule pensée les inspirait tous deux.
Dès le début, elle fit à leur commun accord e sacrifice des principes et des préj ugés auxquels, ar naissance, elle était le plus attachée. La onviction de Stein était, en effet, qu'un grand loulèvement national pouvait seul sauver l'Alemagne et que, pour intéresser les masses populaires aux destinées de la patrie, il les allait appeler à la liberté civile et politique iont elles avaient été jusqu'alors exclues. Ni la
nouveauté, ni la hardiesse d'une telle réforme qui n'allait à rien moins qu'à renverser les anciennes distinctions de castes et à renouveler les bases séculaires de la société germanique n'arrêtèrent un instant la reine : elle fut la première à comprendre la grande idée d'où étaient sortis ces projets révolutionnaires, et, de toutes ses forces, elle s'appliqua à les faire réussir. Tandis que Stein, sans cesse sur la brèche, tenait tête aux furieuses attaques de ses adversaires, elle le défendait auprès du roi toujours prêt à trahir son ministre et à retomber sous l'influence de ses anciens serviteurs, ou bien elle le soutenait contre lui même aux heures de lassitude et de découragement.
En retour, elle lui demandait de s'attacher un peu à elle, de ne pas l'abandonner à sa solitude morale et de l'aider aussi dans la lourde tâche qu'elle s'était à elle-même assignée. Comme une pensée unique emplissait son âme, elle n'eut pas de secret pour son^ confident. L'extrême simplicité et l'étroitesse de l'existence qu'on menait à Memel facilitaient! d'ailleurs les rapports de la souveraine et du premier ministre : nul cérémonial, nulle
distraction, nul mouvement, un train des plus modestes, la Cour réduite à moins de vingt personnes.
Dans cette vie, la reine avait de grands loisirs, qu'elle employait à lire : Stein intervint dans ses lectures et les dirigea toutes vers l'histoire, celle de la Grèce et de Rome, celle de l'Allemagne surtout, dont jusqu'alors on ne s'occupait guère, même dans les universités.
Peu de jours se passaient sans qu'il s'entretînt avec elle du livre qu'elle avait entre les mains ; quand le surcroît de travail le retenait chez lui, il lui demandait les notes qu'elle avait prises et les lui renvoyait le lendemain avec ses impressions personnelles en marge. Il s'attachait principalement à lui montrer, dans le cours des âges, les peuples courageux survivant aux pires désastres et trouvant dans leurs défaites mêmes le principe d'une grandeur nouvelle; il convoquait à sOn aide les exemples et les arrêts de l'histoire pour lui prouver qu'une société est toujours telle que la font les millions de volontés individuelles qui s'exercent dans son sein, forte ou avilie, prospère ou misérable, selon qu'elles sont énergiques ou
lâches, et qu'en un sens donc une nation crée elle-nîème ses destinées. Ou bien elle le consultait sur la méthode à suivre pour élever ses fils. Leur éducation, qui l'intéressait fort peu autrefois, était devenue son plus cher souci. Puisque le défaut de sérieux avait attiré sur la génération présente de si épouvantables malheurs, elle voulait avant tout donner à ses enfants les qualités du caractère et de la conscience. Son rêve était qu'on pût dire d'elle dans l'avenir ; « Elle a donné le jour à des hommes dignes de régner sur la Prusse. » Stein la confirmait dans cette façon de comprendre sa mission éducatrice, car il pensait aussi que les qualités morales étaient seules précieuses à l'heure actuelle, et qu'il importait plus de préparer à la patrie des âmes que des intelligences. Et tandis que ces deux esprits se communiquaient leur flamme, quelque chose déjà de leur chaleur se propageait au dehors, et l'œuvre de la résurrection allemande germait obscurément.
La formation du Tugendbund en fut le premier symptôme. Cette idée d'une immense association qui réunirait tous les citoyens dans
la continuelle pensée et dans le secret effort de la revanche, fut accueillie avec enthousiasme par la reine. Elle eut le pressentiment immédiat de ce qui allait en sortir de grand et de fortifiant pour l'Allemagne, et quand elle vit, dès les premiers temps, l'empressement de tous, nobles et artisans, bourgeois et militaires, professeurs et étudiants à s'y enrôler, elle tressaillit d'allégresse. Très secrètement, avec toute la discrétion que lui imposaient son rang et les circonstances, elle s'institua la protectrice du Bund. Comme toujours, c'était auprès du roi qu'elle avait le plus à faire. Le malheureux Frédéric-Guillaume, qui croyait continuellement voir rôder autour de lui les espions de la police impériale, éprouvait une sorte de terreur dès qu'on lui parlait du rwgfenc/bimd. Elle parvint pourtant à lui arracher une approbation formelle des statuts, et même à obtenir l'envoi de quelque argent à la caisse de la Société. Elle se fit ainsi l'âme silencieuse et cachée de cette vaste conspiration du patriotisme qui, de proche en proche, gagna bientôt tous les pays germaniques.
Sous l'impression des nouvelles qui lui
venaient de toute part, elle se laissait aller déjà aux plus grandes espérances et croyait voir se rapprocher le terme de ses épreuves, quand soudain retentirent à Kônigsberg, où la Cour venait de se transporter, les accusations terrifiantes du Moniteur français contre Stein.
La reine connut alors la pire des hontes nationales : la soumission, en pleine paix, à un ordre venu de l'étranger.
Quand, pour conjurer le nouvel orage qui grondait sur sa tête, Frédéric-Guillaume eut sacrifié son ministre, dont il supportait d'ailleurs impatiemment l'énergique et audacieux caractère ; quand Stein, chassé de sa patrie, dépouillé de ses biens, poursuivi jusque dans ses affections intimes, fut allé chercher au fond de l'Autriche une retraite où ne put l'atteindre la haine clairvoyante de Napoléon, elle se sentit si seule et si accablée que, pour la première fois, vraiment elle désespéra.
L'arrivée inattendue de l'empereur Alexandre à Kônigsberg ne put la tirer de son affliction. Il revenait, encore enivré, des fêtes magnifiques d'Erfurth, et au passage il voulait donner à ses anciens amis une marque de sympathie.
Dans le malheur, la beauté delà reine Louise s'était non pas altérée, mais transformée. Son teint avait pâli, le sourire qui lui était habituel avait disparu de ses lèvres, même une légère teinte de bistre cernait ses yeux. Mais jamais elle n'avait atteint à un pareil charme d'expression. Ému de pitié devant cette triste et noble figure, troublé peut-être au fond de sa conscience par de vagues remords, le tsar lui exprima en la quittant le désir de la revoir bientôt à Saint-Pétersbourg avec son époux.
Cette invitation délivrait Frédéric-Guillaume d'un si cruel embarras, qu'il l'accepta sur-lechamp. Depuis plus de trois mois que sa capitale était évacuée, il n'osait ni y rentrer ni en demeurer plus longtemps éloigné; car, si les Français n'étaient plus dans Berlin, ils étaient encore tout autour, à Magdebourg, à Wittenberg, à Torgau, à Stetlin, à Gûstrin, à Stralsund et à Glogau. Or, d'aller s'enfermer dans ce cercle de fer, c'était s'exposer à être enlevé de son palais dès le moindre dissentiment et à subir le sort que le malheureux Ferdinand VII avait trouvé à Bayonne; et de rester à Kônigsberg sans motif plausible, c'était d'autre part
ris(|uer d'irriter Napoléon en le soupçonnant de déloyauté et de perfidie.
Un voyage en Russie, une visite au tsar, au meilleur ami de la France, offrait au roi une excellente occasion d'ajourner son retour à Berlin et de gagner du temps, ce qui était l'unique, l'éternelle ressource de ce triste esprit.
La reine se résolut avec peine à l'accompagner. Elle prévoyait les commentaires qu'on ne manquerait pas de faire si elle prenait part à ce voyage, et elle se refusait à les provoquer ^ ; mais les prières du roi finirent par la décider.
Parti de Kônigsberg le 27 décembre 1808, le couple royal arriva le 7 janvier 1809 à Saint- Pétersbourg.
1. Les commentaires, en effet, allèrent leur train. A Saint- Pétersbourg l'entourage de la princesse Narischkine, dont le tsar commençait à se détacher, tint les propos les plus désobligeants sur la reine Louise. Mais l'ambassadeur de France fut particulièrement grossier dans ses appréciations : a Caulaincourt, écrit Joseph de llaistre dans sa Cor/'espo/idance(5/17 janvier 1809), s'est peu gêné pour désapprouver le voyage. 11 a dit sans façon chez la princesse Dolgorouki : Il n'y a point de mystère à ce voyage, la reine de Prusse vient coucher avec l'empereur Alexandre. »
Ce fut, pendant un mois, une série ininterrompue de spectacles, festins, parades, bals masqués, illuminations sur la Neva, tout ce que l'imagination somptueuse d'Alexandre pouvait inventer pour faire oublier à ses hôtes leurs misères présentes et sa trahison passée. Au milieu de ces fêtes, la reine passait gracieuse, souriante, adorée, mais cette vie brillante ne la touchait plus guère : tant de splendeurs et d'hommages succédaient à trop de tristesses et d'humiliations.
Lorsque le 12 février 1809 elle se retrouva dans le vieux château de Kônigsberg, elle put écrire en toute sincérité à son amie madame de Berg: « Je suis revenue telle que j'étais partie. Rien ne m'éblouit plus, mon royaume n'est plus de ce monde. »
Elle entrait d'ailleurs dans une ère nouvelle d'angoisses, car l'Autriche tentait en ce moment un suprême effort pour secouer le joug formidable que depuis cinq années la domination napoléonienne faisait peser sur l'Europe. L'entrée des Français à Vienne, la victoire de Wagram, la paix de Schônbrunn et, conséquence honteuse de cette paix, le mariage de
Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise furent pour la pauvre reine de Prusse autant de coups qui la frappèrent au cœur.
Elle comprit alors que la résurrection de l'Allemagne ne s'accomplirait qu'après de longs efforts, et un secret instinct l'avertit qu'auparavant elle devrait mourir; mais sa foi dans l'avenir demeura intacte. « Certainement des jours meilleurs viendront, écrivait-elle à son père. Je ne puis croire que l'empereur Napoléon soit ferme et assuré sur son trône resplendissant. 11 n'agit pas d'après les lois éternelles ; son but n'est pas légitime, son ambition n'a d'autre tin que son intérêt personnel. Or la vérité et la justice seules sont immuables. Certainement des temps meilleurs viendront... mais sans doute je ne les verrai pas. »
Ainsi, après Wagram comme après Tilsit, quand partout en Allemagne les têtes se courbaient devant la force victorieuse et que les âmes les mieux nées, lasses de lutter, acceptaient la servitude, la reine Louise ne se résignait ni se décourageait ; elle ajourna ses espérances, elle ne les abdiqua pas.
Il fallait qu'elle eût en elle une force extraordinaire de volonté et de conviction pour ne pas désarmer en présence des faits accomplis ; car, depuis le départ de Stein, elle n'avait plus personne pour la comprendre, personne pour la soutenir, et tout le monde auprès d'elle, le roi plus que les autres, s'humiliait devant Napoléon. Sa grande consolation, sa seule aide morale, dans ces tristes jours, fut la lecture assidue des Psaumes, qu'elle appelait un « alléluia dans les larmes ». Ces incomparables productions du génie hébreu, ces beaux chants nés sur les bords de l'Euphrate au temps de la captivité lui allaient au cœur. Elle les lisait dans le ravissement et trouvait leur exquise poésie en merveilleux accord avec ses sentiments intimes. S'appropriant leurs plaintes ardentes et leurs fières assurances, elle en appelait, avec Israël, au grand jour de Jéhovah contre l'iniquité triomphante, contre le règne de la force et de l'orgueil, et son âme pleine de foi dans l'éternelle justice s'élançait résolument vers l'avenir.
Le 23 décembre 1809, après trois ans d'absence, elle fit sa rentrée dans la capitale. Elle
se promettait depuis longtemps une grande joie de ce retour à Berlin, elle n'y trouva qu'un sujet nouveau d'alarmes : des avis expédiés de Paris assuraient que Napoléon, impatient des retards apportés par la Prusse épuisée au paiement de ses contributions de guerre, se préparait secrètement à lui arracher encore un morceau de territoire.
Un besoin impérieux de repos la détermina, vers le milieu de juin, à aller passer quelques jours à Neu-Strélitz, chez son père. Le 2o juin 1810, elle quitta Charlottenbourg. Les personnes qui l'accompagnaient furent frappées de sa tristesse. Quoiqu'elle se dît heureuse de revoir sa famille qu'elle n'avait pas embrassée depuis six ans, elle ne cessa de pleurer tout le long de la route, soit qu'elle eût perdu la faculté du bonheur, soit que toute émotion ne pût désormais se traduire en elle que par des larmes.
A Hohen-Zieritz, résidence d'été du duc de Mecklembourg-Strelitz, l'accueil des siens lui donna un éclair de gaîté ; mais les premiers épanchements passés, elle retomba dans une profonde mélancolie, en proie à de sombres
pressentiments. Quelques jours après son arrivée, elle dut prendre le lit : des spasmes violents l'étouffaient. Bientôt elle éprouva une douleur à la poitrine et elle cracha le sang.
Le roi, mandé en toute hâte de Berlin, arriva aussitôt avec ses deux fils aînés. Elle le reconnut encore ; mais le mal avait fait de si rapides progrès et la torturait à tel point qu'elle n'avait plus la force de parler. Le 18 juillet, elle entra en agonie, et, le lendemain, dans un spasme, elle expira. Elle avait trente-quatre ans.
Mourir sans avoir abordé aux terres promises ni même les avoir saluées de loin, — cette dérision suprême de la fortune cruelle était le dernier coup réservé à la reine Louise : elle disparaissait à l'heure où son rêve allait se réaliser, à la veille de Moscou, de Leipzig, de Waterloo.
A la nouvelle de sa mort, un souffle, un tressaillement passa sur les pays germaniques, comme si son àme, devenue libre, sortait des étroites limites où la défaite avait confiné son essor et prenait possession d'un domaine où Napoléon n'avait plus de prise, celui des consciences de tout le peuple allemand. Aux jours de la revanche, Arndt et Kœrner l'invoquèrent dans leurs chants belliqueux ; son image sembla flotter encore en tête des régiments prussiens franchissant le Rhin, et, le 30 mars 1814, le premier cri de Blùcher découvrant Paris des hauteurs de Montmartre fut :
— Enfin, la reine Louise est vengée I
Puis l'oubli s'étendit sur elle. Après l'avoir sincèrement pleurée, le roi, qui vécut vieux, convola en secondes noces, et nul n'éveilla plus le souvenir de l'infortunée souveraine.
A l'apothéose tardive qu'on lui décerne aujourd'hui, des causes très diverses ont coopéré.
Il a fallu d'abord un concours singulier de mémorables événements ; la suprématie de la Prusse a été fondée et l'empire d'Allemagne restauré par le propre fils de celle qui avait vu sa patrie vaincue à léna et démembrée à Tilsit.
Là est la raison première, la raison véritable et profonde du mouvement qui, de nos jours, porte les esprits à idéaliser la reine Louise. Une légende est nécessaire aux origines de la grande œuvre nationale où les Hohenzollern ont attaché leur nom, parce qu'il n'est pas d'exemple d'une grande fondation qui n'ait une légende à son début, et parce qu'il n'est pas de peuple qui, plus que le peuple allemand, ait subordonné sa narration historique à sa tradition poétique.
Le même instinct qui dans l'épopée germanique a toujours attribué aux femmes un rôle
actif et prépondérant, voulait aussi qu'une femme présidât au cycle glorieux des derniers Hoiienzollern. A cet égard, l'incomparable beauté physique de la reine Louise la servait merveilleusement et la désignait d'avance, pour ainsi dire, à la résurrection légendaire. C'est que, en effet, pour les personnages qui traversèrent la scène de l'histoire, les dons extérieurs, quand ils sont portés à un degré éminent, ne sont pas une vaine parure. Semblable aux sons harmonieux que la pensée prolonge et écoute après que l'oreille a cessé de les percevoir, la beauté parfaite ébranle encore les cœurs bien des siècles après qu'elle s'est évanouie. Les figures périssables qu'elle animait autrefois restent gravées en traits distincts dans la mémoire de la postérité ; elles conservent, de l'empire qu'elles exerçaient jadis, le pouvoir de s'imposer à l'imagination des hommes et d'incarner leurs rêves. Et, comme l'émotion esthétique ne naît jamais seule, elles éveillent aussitôt dans l'âme qu'elles visitent les deux sentiments qui ont créé toute la légende religieuse et poétique de l'humanité, celui du mystère et celui de l'infini.
Un autre avantage pour la reine Louise est d'avoir, de son vivant, fort peu agi. S'être trop appliqué à la réalité, avoir trop participé au gouvernement, qui est la chose pratique par excellence, est une mauvaise condition pour revivre dans l'imagination populaire. Un peu d'inconnu et de pénombre est indispensable pour qu'une auréole de fables puisse se former autour de la tête d'un héros. Or, malgré l'influence qu'elle exerça sur les destinées de son pays, la reine Louise, je l'ai marqué plus haut, n'eut rien de la femme politique en ce sens que, si elle inspira souvent, elle ne gouverna jamais.
Mais ces causes ne suffiraient pas à expliquer la consécration qu'elle reçoit de nos jours.
L'humanité n'accorde pas à si bon compte sa sympathie. Pour l'obtenir, une condition assez rare est obligatoire : avoir pratiqué le culte de l'idéal sous l'une des formes variées que comporte la religion des belles âmes.
La reine Louise n'y a pas manqué. Elle a servi l'idéal quand, au lendemain d'Iéna, elle créa en elle l'idée de la patrie; car ce fut là, je le rappelle, une création originale de sa
i76 PROFILS DE FEMMES.
grande âme. Elle l'a servi plus utilement encore quand, de Memel, elle donnait à tous l'exemple de la persévérance dans l'effort, de l'opiniâtreté dans l'espérance, de la foi dans l'avenir, et que, sauvant au fond de son cœur, ainsi qu'en un sanctuaire inviolable, une tradition nationale de plusieurs siècles, elle représentait seule les vertus d'honneur, de devoir et de courage de la race germanique, momentanément abolies dans tout son peuple. Bien plus, elle a été en contact, ne serait-ce qu'un instant, avec l'infini, le jour oii, sur l'appel du roi, elle se rendit à Tilsit comme elle eût marché, victime expiatoire, à un sacrifice; car il n'est pas de relation plus immédiate de la vie finie à la vie infinie que le sacrifice, c'està-dire la personne humaine volontairement immolée, l'oubli absolu de soi pour un objet supérieur. C'est en se dévouant ce jour-là au salut de son royaume qu'elle fonda vraiment la légende qui éclôt aujourd'hui.
Qu'on ne s'étonne pas, d'ailleurs, du long silence de soixante années qui a précédé cette résurrection poétique. Le sentiment des peuples hésite longtemps devant la mémoire des héros.
Des races plus spontanées que les nôtres, plus vives et plus idéalistes, ont mis des siècles à instituer leurs légendes nationales. Il a fallu cent cinquante ans pour que l'imagination du peuple suisse, se recueillant sur elle-même, dégageât de la réalité historique la légende de Guillaume Tell. Le même laps de temps s'est écoulé depuis l'époque où Wallace défendait sa chère Ecosse contre le roi Edouard, jusqu'à ce que le vieux ménestrel Harry l'Aveugle célébrât pour la première fois les exploits romanesques du héros des Highlands. Il serait donc surprenant que, dans nos civilisations vieillies, à notre époque d'exégèse et de positivisme, les mêmes phénomènes fussent prompts à se produire.
Quoi qu'il en soit, la légende est née maintenant et insensiblement elle va se développer. Elle n'imposera pas à la biographie de son héroïne de trop étranges déformations, parce que les habitudes critiques de l'esprit moderne l'obligeront à s'assimiler un grand nombre d'éléments historiques; mais, en dehors des faits généraux, l'imagination populaire reprendra tous ses droits.
178 l'HOFILS DE FEMMES.
Parmi les divers caractères qu'on se plaira ainsi à attribuer à la reine Louise, il en est un pourtant qu'on peut indiquer presque assurément, le caractère prophétique . Les nations ont toujours voué, en effet, un culte mystérieux aux personnages qui les ont exhortées, réveillées ou consolées aux jours de crise, et dont l'inspiration leur a révélé leur mission historique en les forçant à l'accomplir. Elles ont vu un don miraculeux de divination dans ce qui n'était qu'un simple phénomène de la vie de sentiment, une forme particulière de l'enthousiasme. Ainsi fit Israël pour les grands voyants qui ne le laissèrent pas désespérer de sa destinée et qui le réconfortèrent dans les mauvais jours. Ainsi en adviendra-t-il, sans nul doute, pour celle qui, aux plus sombres heures , affirma si hautement sa foi dans l'indestructible vitalité de son peuple. La nation allemande l'embaumera dans son souvenir, comme ces Yellédas fatidiques de la vieille Germanie, sur lesquelles le pays rhénan nous a conservé de si merveilleuses histoires, et le mot de Tacite sera toujours vrai : Vêtus apud Gerinanos mos quo plerasque feminarum fatidicas
et, augescente super stitione, arbitrantur deas. — « C'est, chez les Germains, une coutume antique de regarder la plupart des femmes comme des devineresses et, la superstition augmentant, d'en faire des déesses. »
C'est un rôle singulièrement délicat que celui qui incombe à la femme d'un auteur célèbre, d'un poète illustre, d'un éloquent philosophe. Dans cette étrange comédie qu'est la vie d'un grand homme de lettres, ce n'est pas généralement pour l'épouse que les belles tirades furent écrites : les passages à effet, les scènes qui enlèvent les applaudissements des contemporains et qui retiennent l'admiration béate de la postérité, sont accaparés par les
1. p. de Raynal, Les Correspondants de Joubert, 1 vol. in 18 ; Calmann Lévy, Paris. — Pailliès, Mémoires inédits de madame de Chateaubriand, 1 vol. in-S° ; Féret, Bordeaux.
rivales, par ce chœur d'héroïnes et d'amantes, plus ou moins sincères et désintéressées dans leur passion, que tout noble écrivain a rencontrées sur sa route et qui, cédant à la séduction du talent, à l'heureuse puissance du génie, viennent s'offrir à lui, comme Marguerite d'Ecosse déposait l'hommage de son baiser sur les lèvres d'Alain Chartier endormi.
C'est que, par nature, par condition, le personnage de la femme légitime d'un homme public est effacé et ingrat : elle représente la froide raison, les exigences étroites de la vie matérielle, la mesquinerie des soucis domestiques. Au milieu des succès bruyants qui entourent l'auteur à la mode, elle ressemble assez à l'esclave du triomphateur romain, elle est un perpétuel rappel à la réalité, à cette réalité quotidienne qui est presque toujours décolorée, banale, si médiocre par tant de côtés.
Il y aurait là, j'imagine, un curieux chapitre d'histoire morale et littéraire à écrire: on montrerait de quelle façon, suivant les temps et les mœurs, les femmes d'écrivains ont interprété le rôle difficile qui leur était dévolu, quel
parti elles en ont su tirer, quelle situation elles se sont assurée dans leur foyer, quelle figure elles ont faite dans le monde; on rechercherait dans quelle mesure leur influence s'est exercée sur leurs maris; on définirait leur participation, secrète ou inconsciente, dans les œuvres qu'elles ont vues naître près d'elles, et par là, on arriverait aussi à mieux comprendre l'auteur luimême, à mieux marquer les limites de son talent. Il faudrait, pour mener à bien cette étude, un esprit très large et demeuré fin dans les détails, habile à saisir les nuances, apte à pénétrer tout ce qu'un tel sujet laisse à deviner: Sainte-Beuve l'aurait admirablement senti ; mais, seul peut-être, Addison l'aurait écrit.
Sans me risquer au-devant de difficultés si délicates, je voudrais, afin de mieux éclairer l'étude qui va suivre, indiquer ici quelques traits généraux.
Il est, parmi les femmes d'auteurs célèbres, une catégorie que l'on peut écarter tout d'abord, je veux dire celles dont l'intelligence n'a jamais pu se hausser jusqu'à comprendre la supériorité, jusqu'à se douter même de la valeur de l'homme dont elles portaient le nom. Dans ce
cas, et par une contradiction singulière, il n'est pas rare que le divorce intellectuel ait eu pour résultat une entente domestique parfaite. Et l'on a vu alors l'étonnant spectacle de deux existences unies d'apparence et se déroulant l'une à côté de l'autre sans se confondre, comme les eaux de deux affluents qui couleraient dans le même lit sans se mêler. Telle fut cette Ghristiane Vulpius que Goethe épousa après dix-huit années de faux ménage, créature de basse extraction, nature ingrate et vulgaire, et qui ne parvint jamais à s'exalter au commerce intime de ce grand génie. Telle fut aussi la femme du divin poète de Vlntermezzo, cette Mathilde Heine qui savait bien, disait-elle, que son mari passait le temps à écrire, mais qui ignora toujours sur quels sujets.
A côté de ces inconscientes, il faudrait inscrire toute une classe d'âmes faibles, timorées, qui, écrasées par l'ascendant impérieux du génie, éprouvent le besoin de s'humilier devant lui.
Au premier échelon de cette classe, serait madame de Lamartine, qui tint à donner à sa propre tille le nom de l'immortelle mai-
MADAME DE CHATEAUBRIAND. 48o
tresse de son mari; au dernier degré serait l'infortunée et maladive épouse de Carlyle, qui fascinée, je dirais presque hypnotisée, par la nature extraordinaire de ce grand talent, se sacrifia, s'immola toute sa vie.
Ajoutons encore, dans un coin à part, les révoltées, telles que lady Byron, qui, trouvant la tâche trop lourde pour leurs épaules, l'ont rejetée en rompant les liens de la vie conjugale.
Aucune des femmes comprises dans les groupes qui précèdent (si intéressantes qu'elles aient pu être au point de vue de la psychologie personnelle) n'a exercé, à proprement parler, d'influence sur l'homme à qui sa vie se trouvait liée.
Venons donc à celles dont l'action sur leurs maris a été continue et appréciable, bienfaisante ou néfaste. Les unes, — et c'est le très petit nombre, l'élite, l'on en pourrait tout au plus nommer deux ou trois pour ce siècle, — ont vécu en parfaite intimité de cœur et de pensée avec leurs époux. D'une ouverture d'intelligence assez large pour comprendre leurs travaux et s'y intéresser activement, d'une
culture d'esprit assez vaste pour en saisir les idées générales, d'un tact assez réservé pour favoriser l'éclosion de leurs idées sans jamais la forcer, d'une modestie assez désintéressée pour toujours s'effacer dans le monde, elles se sont faites leurs confidentes intimes, leurs inspiratrices discrètes ; vivant à côté d'eux, pénétrant sans effort leurs plus délicates pensées, entendues elles-mêmes à demi-mot, critiquant d'un signe de tête à peine ébauché, approuvant non par des louanges bruyantes, mais par un imperceptible sourire ou simplement par un silence ému, très attentives dans leurs jugements à n'être pas dupes de leurs préférences personnelles mais à bien refléter, par anticipation, le sentiment du public tout entier, elles ont été une sorte de conscience littéraire, toujours présente, toujours fidèle. D'autres ont exercé leur influence propice dans une tout autre direction, dans une voie plus périlleuse et plus ingrate ; je fais allusion à celles qui s'appliquèrent à dissimuler les égarements ou à couATir les ridicules du grand homme grisé par les succès de salon, perdant le sens de la saine raison, compromettant le
sérieux de son âge et de sa situation ; quelquesunes ont accompli, dans cette partie de leur rôle, des prodiges de dévoûment ingénieux et d'habileté gracieuse pour continuer à leur mari dévoyé une heureuse audience dans le monde et sauvegarder la dignité de sa vie.
Par contre, il est enfin des femmes d'écrivain dont l'action fut néfaste en leur foj^er. Intervenant d'ordinaire à l'heure critique où le talent, ayant dépassé sa maturité, tourne à la manière et tend à se déformer, elles ont contraint un esprit, fatigué par l'âge, à produire dans des genres auxquels la vieillesse n'est pas propre ; elles ont artificiellement excité une inspiration épuisée, quand elles n'y substituaient pas leur inspiration personnelle. De là nous sont venues tant d'oeuvres défraîchies, tremblées et malsaines, où les qualités premières devenaient défauts, où le souffle manquait, où la passion prenait des allures honteuses, où les sourires étaient tout ridés et grimaçants. Ces femmes-là ont été les mauvais génies de leurs époux vieillis. Certaines même ont poursuivi leur influence funeste jusqu'après la mort du grand homme. Pour une veuve que guidait
188 pp. OFII.S DE FEMMES.
une piété conjugale sincère, combien en est-il qui, pour se tailler à elles aussi leur part de renommée, ont vidé les cartons de la succession, exhumé des pages de jeunesse, des pensées décousues, des notes hâtives, des souvenirs épars, et qui, reliant toute cette défroque avec une prose de leur façon, ont montré complaisamment au public ce que cachait d'hésitations, de procédés, de travail pénible et incertain, de contradictions même, une pensée qu'on croj'ait abondante, sûre d'elle-même et de plein jet !
La femme qui associa son existence à l'orageuse destinée de François-René de Chateaubriand ne peut rentrer dans aucune des précédentes catégories. La façon tout originale dont elle interpréta son rôle d'épouse de grand écrivain m'a paru offrir quelque intérêt ; je tenterai de le faire ressortir dans les pages qui suivent.
Céleste de La Vigne-Buisson, vicomtesse de Chateaubriand, descendait d'une famille appartenant à la petite noblesse de Bretagne \ Elle avait une sœur plus âgée qu'elle, qui épousa
1. L'anoblissement des La Vigne-Buisson était de date très récente, ainsi qu'en fait foi le document suivant, dont je dois l'indication au généalogiste breton , M. Pol de Courcy : « Extrait des registres des mandements adressés à la chambre des comptes de Nantes, t. LV. — Anoblissement de Jacques- Pierre-Guillaume Buisson de La Vigne, ancien capitaine de vaisseau de la compagnie des Indes, chevalier de Saint-Louis : mai 1776. — Règlement d'armes : d'argent à une fasce de gueules, chargée de trois étoiles d'argent et accompagnée au chef d'une ancre de sable. » — L'anobli de 1776 eut pour fils Alexis Jacques de La Vigne, qui fut le père de madame de Chateaubriand.
le comte de Plessis-Parscau, officier de la marine royale. Restées, en bas âge, orphelines de père et de mère, les deux jeunes filles furent élevées à Saint-Malo, chez leur grand-père, M. de La Vigne-Buisson, chevalier de Saint- Louis, ancien gouverneur de Pondichéry pour le compte de la Compagnies des Indes, ancien commandant de Lorient au service du Roi.
Céleste de La Vigne se lia de bonne heure avec mesdemoiselles de Chateaubriand, et se prit d'amitié pour Lucile ; elles se voyaient à Saint-Malo, dans l'intervalle des séjours de M. de Chateaubriand, le père, à Combourg.
Lucile était déjà l'âme délicate, rêveuse et tournée à la mélancolie qui devait inspirer l'Amélie de Mené ; mademoiselle de La Vigne était douée, au contraire, d'un esprit positif et mesuré, d'une intelligence vive que n'égarait aucun écart d'imagination, et de cette vue saine et juste des choses que les crises les plus graves de sa vie ne troublèrent jamais. Au physique, la voici telle que Chateaubriand luimême l'a dépeinte, dans la fraîcheur gracieuse de sa première jeunesse : « Elle était, nous ditil, blanche, délicate, mince et fort jolie; elle
laissait pendre , comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. » Un portrait d'elle, qui date de sa vieillesse, permet de l'évoquer en une vision plus précise : les traits sont fins et purs ; les yeux éclairent tout le visage d'une vive lueur ; le nez, légèrement aquilin, donne à la physionomie une expression un peu hautaine ; la bouche est petite, avec des lèvres très minces que semble chatouiller l'ironie.
Ce fut en 1791, pendant que leur frère voyageait en Amérique, que mesdemoiselles de Chateaubriand songèrent à lui faire épouser leur amie ; elle allait avoir dix-sept ans, il en comptait vingt-trois. Elles lui firent part de ce projet dès son retour en France, qui eut lieu au mois de janvier 1792: « Mes sœurs, écritil dans les Mémoires (Voutre-tomhe, se mirent en tête de me faire épouser mademoiselle de La Vigne. L'affaire fut conduite à mon insu. Je ne me sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes , rien n'était épuisé en moi ; l'énergie même de mon existence avait doublé par mes courses lointaines. J'étais tourmenté de la Muse. Lucile aimait
mademoiselle de La Vigne et voyait dans ce mariage l'indépendance de ma fortune: — Faites donc », dis-je.
Au ton dégagé de ces lignes, on voit que le jeune vicomte de Chateaubriand se prêta sans enthousiasme au projet d'union préparé en dehors de lui par ses sœurs, et que les considérations de sentiment n'entrèrent point en compte dans son acquiescement. Il était, en effet, à cette heure inquiète de sa vie où ses rêves cherchaient à prendre corps, où les figures poétiques qu'il allait créer s'ébauchaient en lui, où commençaient de fermenter dans son cœur toutes les passions d'une nature grande et forte, impatiente de se déployer et de se donner espace.
Il apportait, en outre, dans l'ordre de la vie pratique, des ambitions puissantes, le désir ardent d'une action noble et chevaleresque et la volonté d'accomplir une haute destinée.
Dès son retour en France, l'occasion s'offrit à lui de mettre à l'épreuve la générosité de ses sentiments ; l'émigration était commencée depuis quatre mois, et l'armée de Gondé comptait déjà plus de dix mille nobles. L'honneur lui
commandait d'aller s'y enrôler aussi ; mais les moyens matériels, l'argent indispensable pour s'équiper et faire convenable figure dans les rangs des émigrés lui faisaient défaut. Il ne lui fallait pas compter, en effet, sur ses revenus personnels ; les ressources de sa famille, qui avaient toujours été fort modestes, se trouvaient presque anéanties par suite de la suppression des droits féodaux et de la radiation des bénéfices, et ce qu'il en pouvait rester était encore amoindri par l'effet de la dépréciation générale que le trouble des temps faisait subir à toutes les valeurs. L'union projetée avec mademoiselle de La Vigne eût donc singulièrement rétabli ses affaires : elle apportait en dot six cent mille francs.
Cette considération fut décisive, et, dans les derniers jours du mois de mars 1792, c'està-dire moins de trois mois après le retour d'Amérique, le mariage était conclu.
La célébration donna lieu à un incident, demeuré toujours obscur. Madame de Chateaubriand, la mère, avait exigé que la consécration fût donnée par un prêtre non assermenté, ce qui eut lieu en secret. Mais un oncle maternel
de mademoiselle de La Vigne, M. de Vauvert, qui s'était opposé au mariage, ayant été informé de cette irrégularité, porta plainte devant la juridiction civile, associa à sa demande le prêtre constitutionnel de la paroisse, et fit enfe'rmer la jeune femme dans un couvent de Saint-Malo jusqu'au prononcé' du jugement. Le tribunal ayant validé l'union au civil, madame de Chateaubriand sortit du couvent où Lucile s'était enfermée avec elle. Telle est la version qu'ont accréditée les Mémoires d outretombe. Mais il semble qu'en réalité les choses se passèrent de tout autre façon. Un autre oncle de mademoiselle de La Vigne-Buisson a raconté, en effet, que Chateaubriand n'avait rien moins imaginé que d'épouser sa nièce comme dans les comédies, par-devant deux de ses gens, dont il avait affublé l'un d'une robe de prêtre et dont l'autre jouait le rôle de témoin ; M. de La Vigne ajoutait qu'ayant pris connaissance de cette mascarade, il était parti aussitôt, muni d'une paire de pistolets et accompagné d'un vrai prêtre, et qu'ayant surpris les deux époux de grand matin, il leur avait tenu ce langage : « Trêve de plaisanterie,
MADAME DE CHATEAUBRIAND. 19b
ma nièce et mon beau neveu I vous allez vous marier maintenant et pour tout de bon. » Ce qui fut fait sur l'heure.
Sainte-Beuve qui le premier, a rapporté ces faits, en a fourni l'explication la plus vraisemblable : Chateaubriand , qui traversait à cette époque une crise de scepticisme et même d'irrévérence religieuse, n'aurait cherché, en improvisant cette bizarre comédie, qu'à se soustraire à la promesse faite à sa mère de recourir au ministère d'un prêtre non assermenté. En ce cas, c'est à cette erreur de jeunesse que feraient allusion ces lignes, jusqu'ici inexpliquées, des Mémoires d'outi^e-tombe: « Le souvenir de mes égarements répandit sur les derniers jours de ma mère une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j'avais été élevé. »
Quoi qu'il en soit, dès que leur mariage fut régularisé, les deux époux partirent pour Paris. Le séjour qu'ils y firent ne fut pas d'un heureux augure pour madame de Chateaubriand. En trois mois, elle eut l'avant-goût de toutes les amertumes, de toutes les épreuves que
l'avenir lui réservait: immédiatement délaissée pour les relations faciles et brillantes que le jeune chevalier avait nouées à son premier passage dans la capitale, en 1788, la voici presque aussitôt sans ressources. C'est que les fonds emportés pour le voyage sont déjà gaspillés et qu'un envoi d'argent sollicité de Bretagne tarde bien à arriver. Cependant, et comme le besoin presse, Chateaubriand emprunte dix mille livres à un notaire, qui les lui fournit en assignats ; il les risque au jeu et, sur un tour de carte, il perd toute la somme, à l'exception d'une cinquantaine de louis.
Le lendemain, au lieu de l'argent attendu, il reçoit de Saint-Malo la nouvelle de la confiscation de tous ses biens. Alors, subitement, le devoir d'honneur qui l'appelle à l'armée de Condé se représente à son esprit, et quittant Paris, il laisse madame de Chateaubriand retourner en Bretagne.
Il arrivait à peine à la frontière que la vicomtesse était arrêtée à Saint-Malo, comme femme d'émigré, et jetée dans les prisons de Rennes. Madame de Chateaubriand, la mère, Lucile et Julie ses filles, et deux de ses gendres, parla-
MADAME DE C If ATE AU BR I A N D . 197
gèrent le même sort. Leur captivité dura jusqu'au 9 thermidor.
Cependant, Chateaubriand était à Londres. Tombé malade dans la retraite des Prussiens après Valmy, abandonné dans un fossé du chemin, il avait pu, non sans peine, parvenir à Namur, gagner Bruxelles, puis passer en Angleterre. Il vivait là, découragé, sans ressources, aux prises avec toutes les misères de l'existence, mais travaillant sans relâche à la formation de son esprit et au développement de sa pensée. Quand il rentra en France, au printemps de 1800, les grandes lignes du Génie du christianisme étaient tracées déjà, et le manuscrit d'Atala prêt à imprimer.
Revenu à Paris, il y resta près de trois ans avant de songer à se rendre en Bretagne et à revoir madame de Chateaubriand. Et pourtant les dix années qui venaient de s'écouler depuis qu'il s'était séparé d'elle avaient été remplies de plus d'événements, de tristesses et de deuils que n'en comporte dans les temps ordinaires toute une existence humaine. Après avoir enduré toutes les angoisses de la captivité sous la Terreur, après avoir vu mourir
successivement madame de Chateaubriand mère, Julie de Farcy, sa belle-sœur, M. de Caud, mari de Lucile, et enfin la jeune madame de Chateaubriand, belle-sœur du chevalier et petite-fille de M. de Malesherbes, Céleste de Chateaubriand était demeurée seule, comme veuve et dans un état voisin de la misère. Elle n'avait d'autre société que celle de Lucile, qui déjà n'était plus l'amie tendre et bienfaisante des années de jeunesse. Sa raison ni son cœur, en effet, n'avaient pu résister à la violence des crises qu'elle venait de traverser : inquiète, déprise de la vie, tourmentée de maux imaginaires, assiégée de terreurs, elle était devenue violente, agressive, imposant à sa belle-sœur la tyrannie d'une humeur fantasque et les caprices d'une affection aussi jalouse que désordonnée.
Mais Pauline de Beaumont était entrée dans la vie de Chateaubriand, et le charme, encore nouveau, de cette affection, lui avait fait tout oublier.
Enfin, le 27 novembre 1802, au retour d'un voyage d'affaires qui l'avait appelé dans le Midi, il décida de passer par la Bretagne et de
faire visite à la vicomtesse. Il demeura tout juste vingt-quatre heures auprès d'elle. Quel accueil reçut-il ? Quelle fut la physionomie de cette courte entrevue? Aucun témoignage écrit ne l'a révélé. Mais nous savons, par Chateaubriand lui-même, quel en fut le résultat: « Madame de Chateaubriand devait aller me rejoindre à Rome, écrit-il dans les Mémoires d' outre-tombe, et M. Joubert parlait de l'y accompagner. »
Il venait, en effet, de solliciter un poste diplomatique ; on l'avait désigné pour les fonctions de secrétaire à l'ambassade de Rome, et, avant de s'y rendre, il avait, sur les conseils pressants de Fontanes et de Joubert, estimé convenable de régler sa situation conjugale en reprenant la vie commune. Ainsi s'expliquait ce voyage en Bretagne, entrepris à l'insu de madame de Beaumont.
Madame de Chateaubriand prit immédiatement ses dispositions de départ. Ses préparatifs terminés, elle allait se mettre en route, quand subitement elle apprit que sa place n'était plus à Rome.
Sans souffle, sans voix, se soutenant à peine.
madame de Beaumont l'y avait précédée.
Avant que de quitter la vie, elle avait voulu revoir celui qu'elle aimait d'un amour supérieur à tous les désenchantements, celui vers qui s'exhalaient les dernières ardeurs de son àme expirante. En vain ses amis l'avaient-ils dissuadée de cette folie suprême : elle s'y était acharnée avec l'obstination désespérée d'une agonisante.
La nouvelle de son départ pour l'Italie produisit grand émoi dans le cercle de la rue du Luxembourg. Fontanes qui avait recommandé Chateaubriand au choix du Premier Consul pour la place de secrétaire auprès du cardinal Fesch, en eut un vif mécontentement. « Pour comble de ridicule, écrivait-il à Guéneau de Mussy (o octobre 1803), madame de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Le maître s'est plaint hautement de ce choix. Je défends le mieux possible mon ami, mais que puis-je contre l'orage? » L'amitié plus tendre et plus indulgente de Joubert ne fut pas moins alarmée, et il fit entendre à madame de Beaumont, sous la forme la plus affectueuse, les plus doux reproches: « Nous parlons sans
cesse de vous dans tous les coins de la maison, mon frère, madame Joubert et moi. Je ne leur dis pas à eux-mêmes la moitié de ce que je souffre, et nous n'avons encore parlé à personne de ce quartier d'hiver qui nous désole. Vous mettez cette amitié que nous avons pour vous à une épreuve bien rude, en nous réduisant, par le parti que vous avez pris, à l'impossibilité de vous être bons en quoi que ce soit... Il y aurait eu peut-être plus de prudence ou de ménagements à me taire à cet égard; mais j'aurais trop blessé la vérité, et j'ose croire que vous aimerez mieux ma sincérité qu'une réserve qui, en vous laissant ignorer que vous m'avez affligé mortellement, vous aurait caché ce dernier et nouveau témoignage d'une affection sans bornes et que rien ne saurait diminuer le moins du monde. »
Un mois plus tard, le 6 novembre 1803, celle qui n'avait tenu à la vie que par les liens de l'émotion et de la souffrance, et dont la fragile nature rappelait « ces figures d'Herculanum qui coulent sans bruit dans les airs, à peine enveloppées d'un corps », Pauline de Beaumont s'éteignait à Rome.
Le lendemain des funérailles, Chateaubriand écrivit à Chênedollé : « Tout est fini pour moi : madame de Beaumont n'est plus ; je n'ai d'autre consolation que d'avoir honoré un peu ses cendres. » Et il ajoutait : « Je serai à Paris au mois de janvier et en Bretagne peu de temps après. » Il ne se rendit pas en Bretagne, mais ce fut madame de Chateaubriand qui, sur ses instances, vint le retrouver à Paris. Cette fois, sa résolution était fermement arrêtée, et la vie commune allait reprendre entre eux, après douze années d'interruption.
C'est donc à cette date de février 1804 que la vicomtesse de Chateaubriand fit son entrée dans la société parisienne, où l'auteur d'Atala tenait la première place. Madame de Beaumont n'y était plus, mais le salon qu'elle avait formé et dont elle était l'âme ne s'était pas dispersé. Les personnes distinguées qui s'étaient groupées autour d'elle étaient restées unies, comme si le charme de son influence eût continué d'agir : c'étaient Joubert, le penseur délicat, au cœur pur et tendre; Fontanes, poète à ses heures, causeur plein de verve et d'imprévu, critique d'un goût très sûr bien
qu'un peu étroit, dévoué à ses affections et du commerce le plus aimable ; Ghênedolié, âme rêveuse, nature d'élite, dont toute la vie intérieure se concentrait sur un seul sentiment et dans une seule pensée (sa passion pour Lucile) ; Guéneau de Mussy, d'un cœur charmant sous des apparences graves et apprêtées, d'un esprit sérieux, réfléchi et tourné vers la religion ; Mole, nature ambitieuse, froide jusqu'au dédain, mais unissant en lui les dons très rares d'une autorité sans raideur et d'une séduction qui s'imposait ; M. Pasquier enfin, très apprécié déjà pour le bel équilibre de ses facultés et les qualités de son caractère. On y voyait aussi, parmi les femmes, madame de Duras, madame de Lévis, madame de Custine et madame de Vintimille. Introduite dans cette société, madame de Chateaubriand fut à même de développer dans tous les sens sa nature intelligente, de l'affiner même, de l'aiguiser au frottement continuel de tout ce qu'elle fréquentait de considérable et de distingué.
Pendant la belle saison, M. et madame de Chateaubriand se rendaient à Villeneuvesur-Yonne, où Joubert allait, chaque année,
chercher un peu de sohtude et de repos. Ils y goûtaient mieux encore qu'à Paris, l'aménité de son esprit, la tendresse ingénieuse de son cœur, son dévoùment à l'amitié, et la philosophie sereine qui s'exhalait de cette âme haute et pure. Ce fut pendant un séjour chez leur ami qu'ils reçurent la nouvelle de la mort subite de Lucile : elle avait succombé, le 9 novembre 1804, à un mal mystérieux; on pensa même qu'elle s'était tuée. Chênedollé, qui avait conçu pour elle une passion désespérée et qui recevait les confidences de ce cœur blessé, en eut aussi l'idée : « Il me vient, écrivait-il dans ses Souvenirs, une pensée effroyable... Je crains qu'elle n'ait attenté à ses jours... Ayez pitié d'elle, ô mon Dieu, ayez pilié d'elle I Elle n'a point trouvé d'âme qui fût en harmonie avec la sienne ; ce cœur si vivant, et qui avait tant besoin de se répandre, a d'abord tué sa raison et a fini par dévorer sa vie. »
Ce deuil tranchait le dernier lien qui rattachât madame de Chateaubriand au passé :
quoi qu'elle eût enduré de l'humeur tyrannique de Lucile, elle lui restait reconnaissante de ses sentiments anciens. Et le souvenir des
jours heureux de Gombourg, de tant d'émotions partagées, de tant d'épreuves communes, effaçait les impressions amères.
Entre les séjours à Paris et les villégiatures à Villeneuve, M. et madame de Chateaubriand entreprirent, à cette époque, des excursions dans le Dauphiné, en Suisse et en Savoie. Un jour, se trouvant de passage à Genève, ils reçurent la visite de madame de Staël, qui leur arracha la promesse de venir, au retour de Ghamounix, demeurer quelques jours à Goppet. Les Souvenirs inédits de la vicomtesse de Chateaubriand rapportent, à cette occasion, un incident assez piquant : « Je ne sais, dit-elle, ce qui nous empêcha d'accomplir la promesse que nous avions faite à madame de Staël. Elle en fut très mécontente ; et d'autant plus qu'ayant compté sur notre visite, elle écrivit d'avance, à Paris, les conversations présumées qu'elle avait eues avec M. de Chateaubriand , et dans lesquelles elle l'avait, disait-elle, converti à ses opinions politiques. On sut que nous n'avions point été à Goppet et que la noble châtelaine avait fait seulement un roman de plus. »
Deux années de vie commune, de vie tranquille, c'était plus que madame de Chateaubriand ne devait espérer de sa destinée. Dans le printemps de 1806, Chateaubriand résolut d'entreprendre le grand voyage d'Orient qu'il projetait depuis longtemps. La vicomtesse, qui avait souhaité de partir avec lui, ne fut autorisée à l'accompagner qu'à Venise. Le besoin d'activité, la curiosité de sensations et d'émotions nouvelles qui avaient conduit autrefois « René » en Amérique^ l'entraînaient maintenant vers la Grèce, la Syrie et la Palestine : il y retremperait, disait-il, son génie poétique à des sources plus hautes, « il s'approvisionnerait d'images », il remplirait sa mémoire d'impressions vives et originales, de visions brillantes et colorées pour l'ouvrage des Martyrs dont les grandes lignes s'esquissaient déjà dans son esprit. Peut-être espérait-il aussi, par cette fuite vers l'Orient, échapper enfin à l'incurable ennui qui fut la plaie secrète de sa nature morale. Mais, d'autres raisons encore, intimes et mystérieuses, qu'il devait révéler plus tard, l'appelaient vers Jérusalem et lui imposaient le long retour par les pays bar-
baresques et l'Espagne; il lui fallait le prestige d'un voyage aventureux et lointain, d'une sorte d'odyssée grandiose, pour toucher une âme que sa gloire littéraire n'avait pu éblouir, l'âme de femme la plus fière qu'il eût encore rencontrée.
Quand il se fut embarqué à Venise, madame de Chateaubriand sentit renaître en elle plus vive que jamais l'affection qu'elle lui avait vouée et dont il lui savait si peu gré. Tandis qu'elle rentrait à Paris, sa pensée ne pouvait se détacher de l'Adriatique et des mers d'Orient. Elle se désolait sans cesse de ne pas recevoir de nouvelles. « On me donne ici, écrivait-elle à Joubert, autant de mauvaises raisons que j'en veux pour me prouver que cela ne doit pas m'inquiéter. Ensuite vient la raison par excellence : Que voulez-vous qu'il lui arrive? Hélas ! ce qui arrive tous les jours, — de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, enfin je meurs de tout. » — Elle ne resta pas à Paris, non qu'elle craignît d'y vivre isolée, mais pour se soustraire aux empressements indiscrets ou aux compassions malignes. Ce fut naturellement vers les Jou-
bert qu'elle tourna ses pas ; leur amitié l'appelait avec instance à Villeneuve, et elle y passa tout l'automne et l'hiver. Elle trouvait dans leur société une sorte d'apaisement moral, des heures douces et un charme d'intimité qu'elle ne pouvait goûter dans son propre foyer toujours délaissé. Sous leur influence, sa nature, très sensible malgré des dehors de froideur et d'ironie, se livrait, se répandait dans ce qu'il y avait de tendre, de convaincu et d'affectueux en elle; elle jouissait vraiment des sympathies dont elle se sentait enveloppée, et, dans cette chaude atmosphère, son cœur s'épanouissait en pleine confiance; son esprit s'abandonnait aussi à sa verve primesautière, dans toute la franchise et la vivacité de son mouvement naturel. Il dut y avoir, j'imagine, dans le petit salon de Villeneuve, entre ces trois personnes d'une si haute distinction morale, de charmantes causeries, de ces entretiens où, comme le disait Joubert, « l'âme et le corps prennent part », où l'on s'exprime « du fond de son cœur et de son humeur », — tout le contraire de ces conversations « où il n'y a ni abandon, ni gaîté, ni
épanchement, ni jeu; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation ; enfin 011 l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce ».
Mais ce calme, si bienfaisant à la vicomtesse de Chateaubriand, ne dura guère, et les soucis lui revinrent bientôt : d'abord, elle fut gravement malade et demeura plusieurs mois alitée; ensuite l'absence de toute nouvelle du voyageur la rendit à ses anciennes tristesses. Pendant huit mois, pas une lettre ne lui parvint.
Enfin, dans le printemps de 1807, un court billet, daté d'Algésiras parvint à Villeneuve : M. de Chateaubriand se bornait à annoncer qu'il avait heureusement accompli son voyage d'Orient et qu'avant de rentrer en France, il visiterait encore l'Espagne. Ce qu'il ne disait pas, c'est qu'il allait toucher au but secret de sa longue pérégrination. Le prestige de l'éloignement avait été souverain, le cœur qu'il avait voulu soumettre s'avouait vaincu enfin, et on l'attendait à Grenade.
Ce n'est pas une des moindres singularités
de la vie de madame de Chateaubriand qu'ayant été liée à l'une des destinées les plus orageuses, les plus tourmentées, les plus romanesques du siècle, elle ait compté par ellemême si peu d'événements importants et ne se soit déroulée pour ainsi dire (en exceptant toutefois l'époque de la Terreur) qu'à travers des crises morales. Les grands faits qui marquèrent comme autant d'étapes dans la vie brillante et agitée de « René » ne sont donc que des sortes de jalons, des points de repère dans le développement intime de la femme distinguée que le sort avait unie à lui. C'est un ordre d'idées dont il ne faut point abandonner la vue, dans une biographie de la vicomtesse de Chateaubriand, si on veut la saisir dans son vrai jour et dans la demilumière qui lui convient.
On sait que, peu de mois après le retour d'Espagne (juillet 1807), M. de Chateaubriand fut exilé de Paris, en raison d'un article publié par le Meixure et qui se terminait par ces mots : « Lorsque dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur, l'historien
paraît chargé de la défense des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'empire. » Napoléon se trouvait à Tilsit quand cet article parut; irrité de l'allusion évidente qui était faite à sa personne, il interdit à l'auteur le séjour de la capitale. M. de Chateaubriand a raconté que « Bonaparte avait menacé à cette occasion de le faire sabrer sur les marches de son palais ». Une lettre connue de Joubert avait déjà réduit l'incident à des proportions plus modestes ; les Souvenirs écrits de madame de Chateaubriand en enlèvent aussi tout élément dramatique. La police impériale apporta même, dans l'exécution de l'ordre de bannissement des formes dont elle n'était pas coutumière : l'exil ne serait qu'à ' deux ou trois lieues de Paris, on laisserait à M. de Chateaubriand le temps nécessaire pour choisir et installer sa nouvelle résidence.
C'est alors qu'il acquit au prix de vingtquatre millefrancs la Vallée-aux-Loups, propriété abandonnée, située entre Sceaux et Chatenay. Le pays était pittoresque, sauvage et presque désert à cette époque; l'habitation était toute
délabrée. Les travaux de restauration et d'aménagement exigèrent trois mois, que l'exilé continua de passer à Paris en toute liberté. c( Enfin, dans les derniers jours de novembre, raconte très gaîment madame de Chateaubriand, voyant que les réparations de notre chaumière n'avançaient pas, nous prîmes le parti d'aller les surveiller nous-mêmes. Nous arrivâmes le soir à la Vallée-aux-Loups par un temps épouvantable : les chemins du côté d'Aulnay, très difficiles en tout temps, sont impraticables dans la mauvaise saison. Nous entrâmes par une grille qui n'est pas l'arrivée ordinaire. La terre des allées, fraîchement remuée et démêlée par la pluie, empêchait les chevaux d'avancer, et, par un effort qu'ils firent pour dégager les roues des ornières, la voiture versa. Nous ne nous fîmes aucun mal. Mais Homère^ que je tenais dans mes bras, passa par la portière et se cassa le cou. »
M. de Chateaubriand ne tarda pas à se prendre d'un goût très vif pour la Vallée-aux- Loups, pour ce sa chère Vallée ». Son talent, réveillé et comme rafraîchi par le voyage d'Orient, se déployait dans rJtinéraire, dans
les Martyrs, dans le Dernier Abencérage. Et puis, il était plus entouré, plus adulé que jamais : les visites se succédaient sans interruption à la Vallée ; on était retenu à dîaer, on demeurait à coucher. En dehors de ceux qu'un sentiment d'amitié vraie y conduisait, il était de bon ton, dans le monde qui commençait à fronder l'empire, de fréquenter chez M. de Chateaubriand exilé. C'était une opposition peu dangereuse : on allait à Aulnay comme, trente-sept ans plus tôt, on fût allé chez le duc de Ghoiseul à Chanteloup.
L'exil, d'ailleurs, fut de courte durée, moins d'un an. Et, dès l'automne de 1808, M. et madame de Chateaubriand revinrent s'établir à Paris, conservant la Vallée-aux -Loups comme résidence d'été.
Les années qui suivirent durent être, j'imagine, une continuelle et lassante épreuve pour la vicomtesse. C'était, en effet, le temps oii « René » recueillait ses plus grands succès : sa renommée littéraire s'était encore accrue , son prestige mondain était à l'apogée. Il marchait dans une sorte de songe glorieux, entour-é d'hommages, comblé d'honneurs et de flatte-
ries, assise d'instances passionnées, se donnant à toutes les femmes qui s'offraient à lui, ne cherchant dans leur amour qu'une occasion de les troubler et de sentir qu'il les enchantait. Il allait ainsi , s'absentant pendant des mois entiers, de Méréville au château de Fervaques, de Fervaques au château d'Ussé, partout où l'appelait quelque ancien attachement ou quel que intrigue nouvelle. Madame de Chateaubriand semblait n'exister plus pour lui.
La vie conjugale n'eût peut-être pas duré à ce train de lx)nnes fortunes, si les événe ments de 1814 n'avaient jeté brusquement M. de Chateaubriand dans un tout autre cou rant d'idées et de passions. Son entrée dani la vie publique, en créant aux deux époui un intérêt commun, amena une sorte de rap prochement dans leur union. La vicomtesse d( Chateaubriand avait toujours professé, en effets un goût très vif pour les choses de la politique ; elle en avait le sens et l'entente , et son esprit pratique aimait à s'y exercer. Elle fui dès lors, sur ce point du moins, la confidenU de son mari et souvent son inspiratrice. C'est ainsi qu'elle l'accompagna à Gand, pendant leS:
MADAME DE CHATEAUBRIAND. 2l8
Cent Jours, lorsqu'il suivit la cour fugitive, et qu'elle assista, en observatrice très avisée, aux négociations embrouillées qui précédèrent le retour des Bourbons à Paris. Et durant toute la Restauration, elle continua son rôle de conseillère dans toutes les questions où le grand polémiste s'engagea avec l'impétuosité de sa nature et l'ardeur de ses rancunes.
Quand la faveur de la fortune politique
appela successivement M. de Chateaubriand aux
ambassades de Berlin et de Londres (1821-
1822), elle ne put aller prendre auprès de lui
la place qu'elle y eût dignement tenue : sa
santé, qui avait toujours été délicate, était
devenue très chancelante, et l'obligeait à de
continuels ménagements. D'ailleurs, un intérêt
nouveau était entré dans sa vie et la retenait
à Paris. Elle venait de créer, dans une maison
le la rue d'Enfer, un asile pour les femmes
ruinées par la Révolution et pour les prêtres
\gés, — l'Infirmerie de Marie-Thérèse, — et
lie se consacrait à cette œuvre avec un dévoû-
nent et une activité rares, visitant ses hôtes,
'informant de leurs besoins, procédant elle-
Qème à ses enquêtes d'admission, recueillant
des souscriptions et des dons, ne craignant pas de descendre aux derniers détails pour réaliser une économie ou accroître les ressources de l'établissement. Elle trouvait là une diversion à ses soucis intimes et un aliment pour toute une partie de son âme.
Mais lorsque M. de Chateaubriand fut nommé ambassadeur à Rome, elle entendit s'y rendre à ses côtés. Tenait-elle à y effacer par sa . présence les souvenirs que, vingt-cinq ans | plus tôt, madame de Beaumont avait atta- i chés au nom de son mari? Craignait-elle les séductions trop faciles de la société romaine, , qui jetait alors le plus brillant éclat? Toujours est-il que, le 14 septembre 1828, elle partit! avec lui pour l'Italie. *
Le jour même de son départ, M. de Chateaubriand adressait un dernier adieu à madame Récamier, la suppliant de venir le retrouver à Rome, ce qu'elle se garda de faire d'ailleurs : « Tous les torts, si vous ne venez pas, seront de votre côté, lui écrivait-il ; car je vous aimerai tant, mes lettres vous le diront tant, je vous appellerai à moi avec tant de constance, que vous n'aurez aucun prétexte de
MADAME DE Cfl ATE AUBhl AN D. 217
m'abandonner. » — « Songez, ajoutait-il, qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie ; mais prenez-le , et si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui seront tous pour vous. » Commencé sous cette impression, le reste du voyage ne fut qu'une longue évocation des souvenirs de madame de Beaumont. Quand ils arrivèrent à Rome, madame de Chateaubriand était très souffrante, M. de Chateaubriand avait déjà pris sa mission en dégoût, et tous deux étaient de fort méchante humeur. La suite du séjour se ressentit de ce début. Madame de Chateaubriand ne put ni s'accoutumer au climat romain, ni se plaire dans la société que sa situation d'ambassadrice l'obligeait à fréquenter. Dans l'isolement où elle cherchait à s'enfermer, son caractère s'aigrit; elle devint taquine, laissant percer une joie maligne quand elle entendait M. de Chateaubriand se plaindre du séjour de Rome où ses poses habituelles produisaient moins d'effet que chez madame Récamier, et regretter Paris, où une crise parlementaire venait précisément
d'ouvrir de vastes perspectives à ses ambitions politiques. On eût dit qu'elle était heureuse de le tenir enfin sous son autorité, et qu'elle lui faisait expier ses infidélités passées.
Les Souvenirs du comte d'Haussonville qui était alors attaché à l'ambassade de France près le Saint-Siège, nous tracent un tableau assez piquant de l'intimité des deux époux : ce TSotre chef, écrit-il, avait la plupart du temps cet air profondément ennuyé de la vie, dont il était coutumier... La compagnie de madame de Chateaubriand était-elle pour quelque chose dans cette tristesse ? Je ne sais. Toujours e>t-il que, au dire de beaucoup de personnes, l'obligation à laquelle il n'avait pu se soustraire d'emmener sa femme avec lui , pour faire, dans la capitale du monde chrétien, les honneurs de son salon, avait été une charge de sa nouvelle position et qu'il avait eu quelque peine à l'accepter ; c'était comme une sorte de drawback dont il aurait bien voulu être dispensé. Quant à madame de Chateaubriand, qui avait beaucoup d'esprit, qui avait, je crois, passionnément aimé son mari, qui l'aimait encore d'une affection toujours souffrante et
devenue un peu aigrie, elle se rendait parfaitement compte de ses dispositions actuelles à son égard. Elle jouissait, à ce qu'il m'a semblé, mais sans se faire aucune illusion, de la place importante que, pour la première fois, il lui était donné d'occuper au foyer conjugal. Peutêtre faudrait-il ajouter que, par une rancune toute féminine, elle abusait tant soit peu, à l'occasion , dans son intérieur, des avantages de sa situation présente. Afin de venger d'anciens griefs, dont la source était bien loin d'être tarie, il ne lui déplaisait pas de faire montre, parfois assez puérilement, malgré toute sa finesse et son goût, de ses privilèges de maîtresse de maison. C'est ainsi qu'elle prenait plaisir à contredire tout doucement, mais péremptoirement, les assertions souvent un peu risquées de l'auteur du Génie du christianisme, ou de redresser ses souvenirs personnels trop fantaisistes, en leur opposant des faits positifs, accentués d'une voix basse et comme indifférente, mais toutefois assez sèche et très nette. Cette taquinerie prenait parfois une autre forme. M. de Chateaubriand venait-il à se plaindre qu'il fît bien chaud dans l'appar-
tement, madame de Chateaubriand ne disait rien; peu de minutes après, il n'était pas rare de la voir mettre la main à la sonnette pour commander à un domestique de mettre une bûche de plus au feu. Etait-ce contre le froid et les courants d'air que son mari réclamait, le même jeu se reproduisait, et les gens de la maison ne tardaient pas à recevoir l'ordre de tenir les portes du salon grandes ouvertes, ou d'entre-bâiller les fenêtres du palais. M. de Chateaubriand avait conscience de cette petite guerre intime et de ces procédés intentionnellement offensifs, mais il ne semblait même pas s'en apercevoir. Son altitude était celle d'un mari très patient, résigné et plutôt complaisant. 11 avait tant à expier! »
A la vérité , sa pensée était ailleurs. Elle allait vers madame Récamier, à qui, presque chaque jour, il adressait les missives les plus passionnées ; elle allait aussi, plus secrète mais non moins ardente, vers les objets nouveaux qui, depuis son arrivée à Rome, sollicitaient son insatiable besoin d'aimer. Une personne fort séduisante et mystérieuse, dont le pseudonyme de madame de Saman nous est
seul connu, l'occupait en particulier. Il ébauchait avec elle, dans le cadre magnifique de la cité latine, le roman qui devait « enchanter » ses derniers jours. D'autres femmes encore, parmi lesquelles la comtesse del Drago, la Palestrina et la gracieuse Falconieri, le distrayaient de ses rêves et charmaient sa fantaisie. Enfin, c'étaient les jeunes étrangères de passage à Rome, qui venaient déposer aux pieds de l'auteur d''Atala l'hommage de leur admiration enthousiaste et de leur culte passionné.
Après la mort de Léon XII et l'élection de Pie Vlll, M. de Chateaubriand fut, sur ses instances , rappelé de son ambassade , et , le 27 mai 1829, il rentra à Paris. Tandis qu'il développait à madame Récamier, avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, « un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié, les arts, » et que, presque le même jour, il prodiguait à « l'enchanteresse » de Rome qui était venue le retrouver, les marques d'une tendresse brûlante, madame de Chateaubriand reprenait la direction de son infirmerie.
Sa vie allait donc recommencer comme par
le passé, active, ordonnée, remplie, mais sujette aux mêmes souffrances de cœur et d'amourpropre. La révolution de 1830, tout en ne l'atteignant pas très cruellement dans sa foi légitimiste (elle était alors assez hostile aux Bourbons), lui fut pourtant une cause de graves soucis : la carrière politique de M. de Chateaubriand était brisée, et la pension qu'il touchait comme ministre d'État cessait de lui échoir.
Ce dernier point, en particulier, était de nature à réveiller toutes les inquiétudes de la vicomtesse. De quels revenus allaient-ils vivre désormais? Si M. de Chateaubriand n'avait jamais eu la fortune assurée, du moins elle s'était, tout le long de sa vie, offerte à lui. La littérature lui avait apporté, en surcroît de la gloire, d'importants bénéfices ; les fonctions et dignités publiques dont la monarchie l'avait revêtu avaient été largement rétribuées, les Bourbons avaient par deux fois soldé ses dettes, l'arriéré de la pension attaché au titre de ministre d'État (dont il avait été privé de 181G à 1822) lui avait été restitué. Et cependant, vers 1830, il se trouvait dans une gêne voisine de
l'indigence. C'est que, de tout temps, il avait dépensé sans compter, incapable de régler le train de sa vie ordinaire, de ses voyages ni de ses réceptions, semant l'or dès que sa bourse était pleine, non qu'il eût des besoins personnels, mais pour que le cadre où il se mouvait fût grandiose et digne de lui, employant ainsi le traitement d'un semestre à une fête d'ambassade, consacrant le revenu d'une année de ses œuvres littéraires à quelque galanterie royale. Les conseils de ses amis ne parvenaient pas à l'arrêter dans cette voie de dépenses irréfléchies. Madame de Chateaubriand avait beau arranger, liquider, déployer à ce soin sa remarquable faculté d'action et son entente des affaires : le gouffre se creusait chaque jour plus profond.
La situation à laquelle il se trouva réduit après la révolution de Juillet ne tarda pas à provoquer une crise où le sentiment de l'honneur subit en lui une passagère défaillance et où le cœur de madame de Chateaubriand dut souffrir d'une angoisse mortelle.
Il était en Suisse, près de Genève, presque sans ressources, pressuré de dettes. Là, un
soir, se trouvant seul avec la vicomtesse, il fit un retour sur lui-même et fut tout d'un coup effrayé de l'avenir qui l'attendait, de la vieillesse qui venait et dont l'idée seule lui avait toujours fait horreur, de la misère qui le saisissait déjà et qui sans doute ne le lâcherait plus jusqu'à la mort : alors, dans un accès de révolte et de désespoir, il écrivit ces lignes :
« Oh! argent que j'ai tant méprisé!...
quand on ne t'a point, on est dans la dépendance de toutes choses et de tout le monde. Deux créatures qui ne se conviennent pas pourraient aller chacune de son côté ; eh bien 1 faute de quelques pistoles, il faut qu'elles restent là, en face l'une de l'autre, à se bouder, à se maugréer, à s'aigrir l'humeur, à s'avaler la langue d'ennui, à se manger l'âme et le blanc des j^eux, à se faire, en enrageant, le sacrifice mutuel de leurs goûts, de leurs penchants, de leur façon naturelle de vivre; la misère les serre l'une contre l'autre, et, dans ces liens de gueux, au lieu de s'embrasser, elles se mordent... »
Ainsi, à cette heure douloureuse, M. de Chateaubriand déclarait que la misère était le seul lien qui l'unit désormais à sa femme et (( qui les serrât l'un contre l'autre dans des liens de gueux » ; que la vie commune dans l'indigence était un supplice, et que, s'ils eussent été libres tous deux, « ils s'en seraient allés chacun de son côté ».
Cette pensée de séparation fut-elle sérieuse de part ou d'autre? Je ne le crois pas. En ce qui concerne madame de Chateaubriand, toute sa vie en serait le démenti. Cette marque d'ingratitude n'était pas la première épreuve qui lui vînt de son mari; elle en avait subi, depuis que leurs destinées étaient unies, et de plus cruelles, et de plus intimes ; mais jamais l'idée d'une rupture ne s'était présentée à son esprit. Ce n'était donc pas à l'heure précise où l'avenir apparaissait plus sombre et imposait à son dévouement conjugal de plus lourdes responsabilités qu'elle pouvait songer à rejeter le fardeau de l'existence commune. Quant à lui, je veux croire en effet que, dans un accès de colère, le cœur débordant d'amertume, il ait accepté un instant la pensée de
226 PROFILS DE FKxMMES.
reprendre sa liberté, et qu'il s'y soit même assez longtemps arrêté pour la formuler par écrit : l'égoïsme était le trait dominant de son caractère, et tout autre sentiment s'effaçait en lui quand sa personnalité était en jeu. Mais, cette crise de désespoir passée, ses idées, comme il lui arrivait toujours en pareil cas, prirent une tout autre direction. Il eut alors la vision très nette du genre de vie qui lui était réservé désormais, et de la part, sinon de bonheur, du moins de tranquillité et de bienêtre, que ledévoûment de madame de Chateaubriand lui pouvait apporter encore; la raison lui revint, et cette pensée mauvaise, qu'il n'avait écrite que pour soulager son cerveau, « de même qu'on se fait percer les veines quand le sang afflue au cœur ou monte à la tête », n'eut aucune suite. D'ailleurs, la publication de VEssai sur la littérature anglaise et de VHistoire du Congrès de Vérone, puis, peu de temps après, la cession des Mémoires doutretomhe à une société financière, en assurant le ménage contre la misère, y ramenèrent bientôt l'entente.
Ils retournèrent à Paris et reprirent, avec
un train plus modeste encore, leur vie des dernières années de la Restauration. Mais, pour M. de Chateaubriand, ce n'étaient que les apparences de cette vie brillante où tout était réglé pour sa gloire comme dans une apothéose. On le rencontrait encore, aux mêmes heures, se rendant chez madame Récamier ; il y allait, toujours vêtu avec élégance et la fleur à la boutonnière, avec les mêmes désirs de conquête, avec la même soif d'adulation, mais d'une démarche incertaine et pesante, la taille toute voûtée, le front tout ridé. Et quand il arrivait à l'Abbaye-aux-Rois, on l'entourait de plus de respects que d'admiration. Lamartine, qui l'y rencontra vers cette époque, nous l'a montré « avec ses yeux qui semblaient deux charbons mal éteints », dissimulant derrière un écran ou un fauteuil la disgrâce de son corps fatigué, cherchant à reconnaitr les visages, répétant ses phrases, se survivant à lui-même. Bientôt il lui fut impossible de se rendre chez madame Récamier; alors ce fut elle qui vint le voir. Elle était entrée depuis longtemps en rapports avec madame de Chateaubriand, et, par la suite des années,
leurs relations étaient devenues, de courtoises confiantes, d'intermittentes presque quotidiennes. Chaque jour donc, madame Récamier venait passer plusieurs heures auprès de son fauteuil ou au chevet de son lit, et madame de Chateaubriand leur tenait compagnie. Ces deux femmes vivaient ainsi, très unies maintenant, parlant librement du passé, se rappelant leurs amis disparus , tandis que lui, silencieux, affaissé, toutes ses facultés obtuses, les écoutait à peine, « ne pouvant plus suivre une idée deux minutes de suite » . Quand la mort vint, elle frappa d'abord celle que l'âge avait le plus épargnée : madame de Chateaubriand mourut, le 9 février 1847, après une courte maladie. M. de Chateaubriand s'éteignit dans le courant de l'année suivante (4 juillet 1848), Madame Récamier ne lui survécut que peu de mois.
Considérée dans Tordre de l'esprit, la femme distinguée dont je viens de rappeler la vie avait pour qualités maîtresses la droiture du sens et la sûreté du jugement. Ces qualités ne procédaient, en elle, ni de l'expérience, ni du raisonnement, ni d'une discipline acquise ; mais elles faisaient le fonds même de son tempérament intellectuel, et l'on peut croire qu'elle arriva, par instinct et tout de suite, au plein exercice de ces facultés. Elle était de ces esprits qui saisissent la réalité des choses et des personnes à leur premier aspect, sans prisme ni verre grossissant. Antipathique à
230 l'ROFILS DE FEMMES.
tout ce qui était artifice ou procédé, allant droit au fond et au fait, elle n'aimait que le vrai et voulait qu'on restât toujours soi-même, en parfaite sincérité de cœur et de langage. On juge par là de l'éloignement, du mépris plutôt, que lui inspiraient les grands mots, l'emphase sonore et la fausse exaltation qui furent le vice commun de son époque et le défaut capital de Chateaubriand.
Ajoutez à ces qualités le don de l'observation, une curiosité très éveillée, et l'indépendance d'une pensée qui se formait en toute chose de ses propres jugements.
En revanche (et comme de raison), aucune imagination. Peu d'esprits, je crois, furent moins doués que le sien de ce côté, moins tournés à la rêverie, plus en garde contre l'enthousiasme. Ce fut là, si l'on voulait comparer M. et madame de Chateaubriand, le point où se marqua le plus nettement la différence de leurs natures morales : chez lui, l'imagination était tout, envahissait tout; chez elle, au contraire, la vie laissait des impressions simples, claires, très nettes, très distinctes, qui ressortaient sur le fond de son
esprit comme se détachent, sur la rétine de l'œil, les plans successifs d'un paysage par une matinée limpide de printemps, quand il n'y a dans l'air ni vapeur ni poussière en suspens.
C'est à cette façon de sentir et de refléter en elle le monde extérieur qu'elle dut de traverser, sans y rien laisser de soi, les dures épreuves qui formèrent, pour ainsi dire, la trame même de sa vie. Les inquiétudes de toute sorte, les amertumes, les blessures d'amour-propre, les maladies du corps et les souffrances du cœur, les soucis matériels s'étaient succédé sans trêve pour elle depuis les premiers déboires du mariage jusqu'aux angoisses des dernières années; mais, la crise passée, elle retrouvait aussitôt cette humeur facile, cette gaité légère qui n'était chez elle que le mouvement d'une âme saine, égale et tempérée.
Après la droiture du jugement, le trait le plus saillant du caractère de madame de Chateaubriand fut le sens pratique : elle était d'une incroyable activité physique et intellectuelle, toujours en mouvement, aimant passionnément l'action , non pas celle qui
cherche à se manifester par l'influence morale, l'exemple et les conseils, mais celle qui se satisfait par des œuvres positives, et bien réelles.
Son activité s'exerça dans deux voies très différentes : la politique et la religion.
De tout temps, ainsi que nous l'avons vu, elle s'était intéressée à la politique. Comme Pauline de Meulan, comme tant d'autres femmes de la même famille d'esprits qui étaient entrées dans la vie, — dans la vie intelligente, — aux approches de 1789, elle avait gardé de cette époque de sa jeunesse le sens et le goût des questions politiques. Bien qu'elle n'apportât pas, dans sa façon de s'y appliquer, la nature impétueuse, l'ardeur impatiente et ambitieuse de Chateaubriand , les opinions qu'elle professa ne furent ni moins nombreuses ni moins contradictoires que celles du grand polémiste. On pourrait alléguer pour son excuse, s'il en était besoin en telle matière, qu'elle vivait dans un temps où la logique n'était pas ce qui réglait les convictions et où se vérifiait tous les jours le mot de Labruyère : « Il ne faut pas vingt années
accomplies pour voir changer les hommes d'opinion sur les choses les plus sérieuses comme sur celles qui leur ont paru le plus sûres et le plus vraies. »
Par son tempérament comme par ses traditions de famille et de race, la vicomtesse de Chateaubriand était indépendante et portée secrètement vers l'opposition, sous quelque régime que ce fût. On aurait pu lui appliquer ce que les Mémoires d'outre-tombe nous rapportent de M. de Chateaubriand le père : « Le sang breton le rendait frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour. » L'impression qu'elle avait gardée de la Révolution était celle d'un affreux spectacle, dont le sanglant souvenir ne s'altéra jamais dans sa mémoire. Aussi, quand le 18 Brumaire mit fin à l'ère révolutionnaire, toutes ses sympathies allèrent à l'homme qui personnifiait désormais les destinées de la France. Elle fut d'abord comme éblouie de son génie; « elle l'admira sans restriction ». Le meurtre du duc d'Enghien, qui fournit à M. de Chateaubriand (alors ministre dans le Valais) l'occasion de se retirer, par une sortie
éclatante et digne de lui, d'une carrière dont les débuts l'avaient découragé, ne diminua pas l'enthousiasme qu'elle ressentait pour Bonaparte : non qu'elle ne le jugeât, en soi, très sévèrement, mais fascinée qu'elle était par l'éclat de sa gloire. Si jamais sa nature, par ailleurs si maîtresse d'elle-même et si pondérée, subit quelque entraînement, ce fut pour la personne du Premier Consul, bientôt Empereur. « Les fêtes en se succédant, écrit-elle, achevèrent de tourner les têtes, et ce fut au commencement de l'année ISOo qu'eurent lieu les plus grandes défections. Le Saint-Père avait posé ses mains sur la tête de l'Empereur, et ses victoires achevaient de le rendre irrésistible. » Et elle ajoute avec malice : « Cette année, je pense, ou en 1806, MM.*** et *** furent nommés auditeurs; ils jurèrent de ce moment fidélité à toutes les monarchies présentes et futures. »
La mesure de rigueur qu'attira sur M. de Chateaubriand la publication de l'article du Mercure commença de la désabuser ; l'exécution sommaire de son cousin, Armand de Chateaubriand, compromis, en 1810, dans une
conspiration royaliste, la jeta franchement dans l'opposition. Quand, le 6 avril 1814, le Sénat appela les Bourbons au trône, elle eut d'abord un cri de joie. « Ce devait être pour nous, écrit-elle dans ses Souvenirs, un jour de délivrance; ce fut celui d'un mécompte complet. Il fut suivi de vexations d'autant plus pénibles qu'elles faisaient autant la joie que l'étonnement des ennemis. Aussitôt qu'on eut la certitude que le lion était enchaîné et que les souverains entraient à Paris, il n'y eut pas assez de cris pour maudire celui qu'on avait encensé. Chacun, en allant au-devant des étrangers, semblait revenir de Coblentz... » La voilà désormais légitimiste, mais frondeuse, mais peu respectueuse, très indépendante dans ses jugements, très mordante dans ses propos. Il faut l'entendre conter le voyage de la cour à Gand, où, pendant les Cent-Jours, elle accompagna M. de Chateaubriand, à qui le roi venait de confier le portefeuille de l'intérieur. Jamais la vie ne lui offrit spectacle plus amusant ni mieux fait pour exercer sa verve malicieuse que celui de cette cour transfuge, qu'elle voyait de la coulisse même. Les mille incidents qui
s'y succédèrent sous ses yeux laissèrent une trace si nette dans son esprit, que lorsqu'elle en fit le récit, dix ans plus tard, elle les raconta avec un aussi vif sentiment que s'ils se fussent passés de la veille. Dans l'affolement général, dans le débordement des colères triomphantes et des haines victorieuses qui se déchaînèrent après Waterloo, elle sut garder la juste mesure. Ainsi, le général La Grange ayant été insulté violemment par des officiers de la garde royale, sous le prétexte de sa fidélité à l'Empire, la vicomtesse, qui s'était trouvée témoin de l'incident, le note dans ses Souvenirs, en ajoutant cette remarque : « Rien n'était plus plaisant que l'intolérance que nous affichions pour des opinions qui n'avaient au fond rien de déshonorant, lorsque nous nous arrangions si bien des plus honteuses et des plus criminelles, et que nous eussions pressé sur notre cœur Robespierre lui-même, s'il était venu nous baiser les mains. »
Mais quand Louis XYIIl appela Fouché aux affaires et que M. de Chateaubriand se vit écarté des conseils du roi, elle fut outrée, accusa les Bourbons de bassesse et d'ingra-
JIADAME DE CHATEAUBRIAND. 237
tîtude, et leur devint franchement hostile. Pendant la Restauration, ses sentiments furent tour à tour ceux de la faction royaliste pure et ceux du groupe libéral ; certains jours, elle allait même jusqu'à regretter l'Empire. Les retours de faveur dont M. de Chateaubriand se vit l'objet en 1821 et 1829 ne la rallièrent pas, et les brusques disgrâces qui les suivirent ne tirent que la mieux confirmer dans son aversion pour Louis XVIII, Charles X, le pavillon de Marsan et toutes les choses et les gens de la cour. La Restauration tombée, quand M. de Chateaubriand, toujours à la recherche des rôles à effet, déclara que la monarchie de Juillet ne devait pas compter sur son dévoùment, la vicomtesse conserva de même sa foi légitimiste; mais elle entretint soigneusement dans son cœur ses antipathies de personne, ses méfiances et ses rancunes. Le mot des Mémoires d'outre-tombe exprime bien ses sentiments à l'égard de la dynastie déchue ; ce Nous ne lui devions que notre fidélité; elle l'a. »
Dans les dernières années du règne de Louis- Philippe, nouvelle évolution des opinions poli-
tiques de madame de Chateaubriand. La voilà prête à accepter la République, dont elle pressent l'avènement. « Républicaine, pourquoi non? disait-elle un jour, vers 1844. Je n'ai pas d'antécédents politiques, moi ; je puis, dès qu'elle arrivera, accepter la République; et vous autres, hommes d'État du présent et du passé, vous avez tous fait et vous faites trop de bèlises pour qu'elle n'arrive pas. »
Mais ce fut peut-être dans sa façon de comprendre la religion et d'en observer les devoirs qu'apparut le plus nettement la disposition active et pratique du caractère de madame de Chateaubriand.
Tout d'abord, la religion que professait l'auteur du Génie du christianisme, cette religion créée par l'imagination plutôt que sentie par le cœur, n'était pas son fait: sa foi était plus simple, plus sincère, et la magnificence de la pompe sacrée n'y était pour rien. Elle ne faisait point parade de ses sentiments religieux, elle n'en parlait pas, elle aurait cru les profaner en les exploitant comme un sujet de thèse littéraire; les plus belles pages des Martyrs devaient à cet égard, froisser quelque fibre intime de son cœur.
Même dans ses croyances, cet excellent esprit savait trouver la juste mesure^ et le caractère même de sa piété lui faisait honneur, — une piété sans tristesse ni âpreté, sans excès mystique ni rigorisme ultramontain, qui ne donnait ni dans les écarts de madame Swetchine ni dans ceux des Missions, une piété comme on la pratiquait au xvii^ siècle, comme Fénelon voulait qu'elle fût, « sans rien de faible ni de gêné, qui élargit le cœur, qui est simple et aimable, qui se fait toute à tous pour les gagner tous ».
Mais la dévotion pure ne lui suffisait pas : la charité pouvait seule satisfaire aux exigences de sa nature positive et toujours tournée vers l'action. L'infirmerie de Marie-Thérèse, qu'elle ouvrit après 1815, était une œuvre originale, dans le temps qu'elle la fonda; les institutions charitables de cet ordre étaient loin d'avoir alors, par le nombre et l'importance, le développement qu'elles ont reçu depuis. L'idée de madame de Chateaubriand était neuve, juste et féconde. Elle consacra, à la réaliser, son temps et ses forces, toutes les ressources de sa bourse, qui était rarement pleine.
i240 PROFILS DE FEMMES.
toutes celles de son esprit, qui était ingénieux, entendu, admirablement doué pour l'administration et l'économie. Elle fit plus encore, elle y mit tout son cœur : on peut dire que, pendant près de trente années, son asile et les malheureux qui y trouvaient refuge furent, après M. de Chateaubriand, sa seule pensée. Elle y songeait tout le jour; elle en parlait à tout venant, avec l'accent d'une sollicitude presque maternelle. Elle y dépensa la part de tendresse que toute femme porte en soi, et qu'à défaut d'un enfant sur qui la fixer, elle avait, pour ainsi parler, économisée tout au long de sa vie. Ce fut pour elle une sorte de passion, une de ces passions où la sensibilité longtemps contenue s'abuse en se portant vers un objet auquel elle n'était pas destinée.
Cet amour de la vie pratique nous explique, sans doute, que madame de Chateaubriand, malgré son goût pour l'observation et bien qu'elle ait eu l'occasion de l'exercer en tant de circonstances mémorables, ait écrit si peu. Outre sa correspondance, qui n'est guère fournie pour une époque où les habitudes épisto-
laires étaient encore très développées, on ne possède d'elle qu'un cahier de Souvenirs dont j'examinerai plus loin la valeur et l'importance. Ce qui fait le grand charme du petit nombre de pages qui sont sorties de sa plume, c'est qu'elle écrivait comme elle pensait, c'est-à-dire d'une façon naturelle, avec netteté, sans affectation ni pédantisme. L'allure de sa prose est alerte, souple, élégante, admirablement propre au commerce de la correspondance ; peu d'images, d'ailleurs, ou les plus familières et les plus soudaines, et, de-ci de-là, quelques traits vigoureux pour décrire à la rencontre les hommes et les choses. Comme spécimen de la narration vive et familière qui était sa façon, voici quelques lignes parmi les mieux tournées :
« Madame de Coëlin était ce qu'on appelle illuminée. Elle croyait à toutes les rêveries de Saint-Martin, et ne trouvait rien au-dessus de ses ouvrages. Il est vrai qu'elle n'en lisait guère d'autres, excepté la Bible qu'elle commentait à sa manière, qui était un peu celle des Juifs. Elle était, du reste, d'une complète ignorance, mais avec tant d'esprit et une si grande habi-
tude du monde que, dans la conversation, on ne pouvait s'en apercevoir; elle ne savait pas un mot d'or/ographe (sic), et cependant elle parlait sa langue avec une pureté et un choix d'expressions remarquables. Personne ne racontait comme elle; on croyait voir toutes les personnes qu'elle mettait en scène.
» Ses commentaires sur la Bible étaient semés de grec et de latin dont elle ne savait pas un mot; mais comme elle avait à cœur de prendre la traduction de l'Écriture en défaut, elle avait appelé à son aide un vieux Juif qui lui expliquait le texte comme un rabbin et la volait de même. Ce Juif, appelé Noë, fut un jour arrêté pour avoir volé des perruques. Madame de Coëlin, furieuse de l'insulte faite à son maître, alla trouver M. Pasquier, alors préfet de police, et qu'elle détestait de vieille date. Elle lui fit une scène terrible. Elle soutint que Noë n'avait point volé les perruques, mais qu'il les avait achetées; elle le prouva même en les payant; et l'affaire n'eut d'autre suite qu'une rancune qu'elle garda à M. Pasquier, sur lequel, depuis, elle avait toujours quelque histoire à raconter. »
Cette silhouette féminine n'est-elle pas tracée >avec une vivacité charmante et toute personnelle?
La correspondance de la vicomtesse est écrite dans le même mouvement de style, avec la même indépendance de pensée et de jugement. Quelques-unes de ses lettres (dans les meilleures pages, il est vrai) font songer à certains billets de madame de Sévigné. La comparaison est juste, en effet, à la condition d'en bien marquer les limites et de se rappeler qu'une même façon de s'exprimer peut traduire des états d'esprit très différents. Par l'allure de la phrase, par la sincérité de l'expression, par une certaine grâce aimable, il est telle lettre à Joubert qui pourrait être rapprochée de telle autre à Bussy; mais rien que je sache, dans ce qu'a écrit madame de Chateaubriand, ne porte la marque de cette imagination toujours jeune, de cette tendresse large et bienfaisante, et de cette fraîcheur savoureuse du cœur et de l'esprit qui furent le privilège de la délicieuse marquise.
Pour indiquer le tour habituel aux lettres de madame de Chateaubriand, je citerai ce billet adressé à Joubert, qui attendait la vicomtesse à Villeneuve.
Mardi, 30 aoiit 1806.
« Écoutez la triste aventure, bien triste en effet, puisqu'elle me retient à Paris. Hier, à quatre heures, le matin, je partais gaîment pour Villeneuve, lorsqu'à Charenton je me suis aperçue que l'on avait volé ma malle. Je ne pouvais décemment arriver chez vous sans chemises. Il a donc fallu revenir à Paris, où tout le jour je n"ai fait autre chose que courir de chez le commissaire de police à la grande police, de la grande police à la petite, et de la petite police je ne .sais où. Enfin, on voulait ce matin me faire courir encore et me faire sortir de ma chère paresse ; il faut être pire que les voleurs pour cela.
Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter.
» Mais il n'en sera pas ainsi, je ne l'abandonnerai que pour reprendre la route de Villeneuve, qui est cependant une chienne de route, quoiqu'elle conduise au paradis. Julie jette les hauts cris ; elle regrette surtout une chanson qui était dans la poche de son tablier noir, elle a donné cela comme renseignement
au commissaire de police. Il faut que je reste ici pour rhabiller cette princesse, qui a perdu beaucoup plus de choses qu'elle n'en possédait, et pour m'acheter des chemises. Ainsi je ne sais plus quand je vous reverrai ; mais j'espère que ce sera à la fin de la semaine, si messieurs les voleurs veulent le permettre. »
Et cette lettre encore, qu'elle adressait également à Joubert :
La Vallée, vendredi soir.
« Le Chat est revenu mardi de Verneuil, et il est reparti aujourd'hui pour Ghanday, chez madame de Caumont ; il y trouvera madame d'Aguesseau, il ne vaudra rien à son retour. Pour moi, je m'ennuie à mourir dans ma chère solitude ; je n'y ai d'autre occupation que de m'inquiéter et d'avoir peur, occupation au surplus dont je m'acquitte à merveille. Si vous étiez une personne comme une autre, c'est-à-dire comme une autre meilleure que vous, vous, madame Joubert et le petit monstre, vous viendriez me voir dimanche, lundi même ; c'est le jour que le Chat revient
du Sabbat et il ne serait pas fâché de vous trouver ici à son arrivée. Ah I que tous ces jours-ci j'ai regretté mon serviteur Glausel. Car, vous le savez, hors le lundi qu'il consacrait aux affaires de sa province, le mardi à Cambacérès, le mercredi à M. de Montesquiou, le jeudi au Cercle, le vendredi à l'abstinence, le samedi à la pénitence et le dimanche à Dieu, le reste de son temps était à mon service.
» Si vous venez, je vous conterai deux jolies histoires ; de plus, vous me ferez un grand et très grand plaisir. Je vous enverrai le cabriolet, ainsi ne vous mettez point en peine d'une voiture. Quel jour le voulez-vous?
» Ma chère madame Joubert, venez, c'est à vous que je me recommande. »
On a dit que madame de Chateaubriand avait collaboré aux Mémoires d'outre-tombe ; on a même prétendu (et c'est l'avis de M. G. Pailhès, éditeur des Mémoires de la vicomtesse) que sur les points où cette collaboration se serait exercée, les retouches, additions et suppressions faites de la main de Chateaubriand lui-même, ont gâté l'œuvre première qu'il copiait.
Posées dans ces termes, ni l'une ni l'autre de ces assertions ne sont exactes. A y regarder de près, en effet, et sans parti-pris, que vo5^ons-nous dans les Mémoires rédigés par madame de Chateaubriand? Et d'abord par l'étendue et l'ordonnance du récit, par la suite des faits qui y sont rapportés, sont-ce bien A.%s, Mémoires ? « Ils se composent, nous apprend M. G. Pailhès, de deux cahiers, l'un relié en maroquin rouge, l'autre revêtu de papier vert. Celui-ci (pour l'écarter tout de suite), ne contient que des réflexions à l'état de notes, où sont fort malmenés les personnages qui ont occupé la scène à la fin du règne de Charles X. Puis, de 1831 à 1844, date extrême mentionnée dans le cahier vert, silence complet... Pendant cet intervalle de douze à treize ans, le cahier n'avait pas cessé de recevoir les confidences de madame de Chateaubriand; mais en 1848, à la mort de Chateaubriand, survenue après celle de sa femme, une main brutale, exécutant la consigne dictée par une prétendue raison d'Etat, a déchiré les pages qui concernaient le règne de Louis-Philippe. »
Le cahier rouge, le plus important des deux
et le seul d'ailleurs qui soit publié, renferme des souvenirs dont le plus ancien date de 1804 et le dernier de 1825. Imprimé, il représente environ soixante-huit pages de texte in-8''. Pour les années de 1804, 1805 et 1806, le manuscrit ne relate qu'un très petit nombre d'événements ou d'impressions personnelles : la mention en est faite d'une façon sommaire, un peu sèche, sans la moindre composition; les notes datées de 1807 et 1808 sont au contraire très détaillées et nous font entrer dans la vie journalière de la Vallée-aux-Loups ; rien pour l'année 1809; huit pages seulement de 1810 à 1814; enfin, trente-sept pages du l^'" janvier 1814 au 8 juillet 1815. On le voit, les proportions restreintes du récit et les lacunes qu'il renferme font paraître bien ambitieux le titre de Mémoires qu'on a voulu inscrire en tête de ces Souvenirs. N'était la relation du voyage de Gand pendant les Cent- Jours, qui est presque un chapitre d'histoire, ce ne seraient même, à proprement parler que des « Notes » utilisées plus tard dans la composition des Mémoires d'outre-tombe.
Ce point dûment établi, quel parti Chateaubriand a-t-il tiré des documents mis ainsi à sa
disposition par sa femme? Y a-t-il eu vraiment collaboration de la vicomtesse? Nullement, si l'on entend par ce mot le travail commun de deux intelligences appliquant leur activité à la conception d'une œuvre, à l'établissement de ses lignes générales et à la composition de toutes ses parties. Or, dans le cas présent, rien de pareil : il y a eu apport de quelques souvenirs, et rien de plus. Les emprunts faits aux notes de madame de Chateaubriand sont au nombre de cinq : le très joli récit du voyage à la Grande- Chartreuse (tome IV) et la description de la Vallée-aux-Loups (tome V) sont copiés presque textuellement dans le cahier rouge ; par quelques coupures ou de légères corrections, Chateaubriand a mis l'ordre qui manquait dans la narration originale. Pour la période des Cent-Jours, les emprunts sont plus considérables, mais les retouches de style sont plus importantes. Je ne citerai qu'un seul passage; on saisira bien, dans la divergence des textes, la différence des imaginations et des procédés de composition *.
1. Voici le texte des Mémoires d' outre-tomhe (t. IV, p. 28) : — ot Avant de quitter Saint-Denis, je fus reçu par le roi et j'eus
2o) PROFILS DE FEMMES.
« Le lendemain, 8 juillet 1815, le roi fit dire de nouveau à mon mari de venir lui parler. La première chose qu'il lui dit fut :
» — Eh bien! monsieur de Chateaubriand?
» — Eh bien ! Sire : Votre Majesté renvoie ses régiments et prend Fouché?
» — Oui, reprit le roi, il le faut. Voyez, depuis mon frère jusqu'au bailli de Grussol, et celuilà n'est pas suspect, tous disent que nous ne pouvons pas faire autrement. Mais bon pour les deux premières choses : il y a remède. Pour la cocarde, c'est une autre affaire. Je ne céderai jamais sur ce point. Qu'en pensezvous?
» — Hélas ! Sire, la chose est faite. Permettezmoi de me taire.
avec lui cette conversation : — Eh bien I me dit Louis XVIIl, ouvrant le dialogue par cette exclamation. — Eli bien! Sire, vous prenez le duc d'Otrante. — Il Ta bien fallu ; depuis mon frère jusqu'au bailli de Crussol (et celui-là n'est pas suspect), tous disaient que nous ne pouvions pas faire autrement. Qu'en pensez-vous? — Sire, la chose est faite; je demande à Votre JLnjestc la permission de me taire. — Non, non, dites; vous savez comme j'ai résisté depuis Gand. — Sire, je ne fais qu'obéir à vos ordres; pardonnez à ma fidélité: je crois la monarcliie finie. — Le roi garda le silence ; je commençais à trembler de ma hardiesse, quand Sa Majesté reprit : — Eh bien ! monsieur de Ciiateaubriand, je suis de votre avis. — Cette conversation termine mon récit des Cent-Jours. »
y> — Non, non, dites. Vous savez comme j'ai résisté depuis Gand. Dites, qu'en pensez-vous?
» — Vous le voulez, Sire, je ne sais dire que la vérité ; et puisque Votre Majesté la pardonnera à ma fidélité j je crois que la monarchie est finie. Pardon, Sire, vous le pensez comme moi; c'est ce qui m'a donné la hardiesse de vous exprimer ma pensée.
» Il tremblait cependant de cette hardiesse, quand le roi reprit:
» — Eh bien! mon ami, je suis de votre avis.
» Le fait est vrai à la lettre. »
Tels qu'ils sont, ces Souveni?\s justifient l'appréciatioa que Chateaubriand a portée sur celle qui les a rédigés : « Je ne sais, dit-il, s'il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme: elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause. La tromper en rien est impossible. D'un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, elle raconte à merveille. »
Après cet éloge très mérité on lit ces mots:
« Madame de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages. » Nous touchons ici à un point des plus délicats. Est-il vrai que la vicomtesse de Chateaubriand n'ait rien lu des œuvres de son mari ? Et, s'il en est ainsi, comment expliquer que, de toute la société où elle fréquentait et où on la tenait pour distinguée par l'esprit et le goût, elle ait été la seule à ignorer Atala, René, les Martyrs?
Qu'elle ait toujours été étrangère à la vie littéraire de M. de Chateaubriand, cela ressort très clairement, à la première lecture, de sa Correspondance et de ses Souvenirs. On s'attend à y trouver ces révélations que nous cherchons dans les alentours d'un auteur et que nous demandons à ceux qui l'ont connu dans lo privé de sa vie, ces indications précieuses qui expliquent la conception d'une œuvre, en marquent les formes successives , en dévoilent le sens intime et nous font assister, pour ainsi dire, au travail intérieur dont elle est le produit. On n'y relève, au contraire, que des mentions vagues et banales, comme celle-ci : « M. de Chateaubriand s'occupe des Martyrs ; »... et celleci encore : « Je ne me rappelle plus à quelle
MADAME DE CHATEAUBRIAND. 2o3
époque M. de Chateaubriand imprima son Itinéraire... » Cette indifférence semblerait donc justifier à première vue la singulière assertion des Mémoires d^ outre-tombe. On ne peut admettre cependant que madame de Chateaubriand n'ait jamais rien lu des oeuvres écloses près d'elle. Tout d'abord, un témoignage très précis et digne de foi, celui de madame Lenormant, auteur des Souvenirs de madame Récamier, affirme qu'on surprit plus d'une fois la vicomtesse lisant à la dérobée quelqu'un de ces volumes dont elle protestait n'avoir jamais tourné les pages. Ensuite, le goût très vif que madame de Chateaubriand avait pour la lecture, la curiosité très étendue de son esprit, l'intérêt qu'elle prit toujours à ce qui concernait son mari, toutes ces considérations et bien d'autres encore qu'il n'est même pas besoin d'énumérer, contrediraient l'affirmation que nous discutons, si un plus attentif examen n'y découvrait un sens caché dont la révélation éclaire d'un jour assez nouveau la nature morale de madame de Chateaubriand,
Cette ignorance où elle prétendait être des œuvres de son mari n'était qu'affectée; c'était
une attitude qu'elle s'était imposée à l'égard du monde, pour deux raisons très judicieuses, très sagement délibérées et qui procédaient d'un haut sentiment de sa dignité.
La première de ces raisons est qu'elle ne voulait pas critiquer des œuvres que sa conscience et ses goûts désapprouvaient. A bien prendre, en effet, que trouvait-elle au fond de chacun de ces récits qui passionnaient sa génération, d'Atala, de Bené, des Mai-tijrs, et surtout des Mémoires d'outre-tombe? Elle n'y rencontrait rien qui ne froissât violemment sa nature saine et droite, son amour du vrai, son esprit critique si délié, si attentif à n'être dupe ni des mots ni des apparences. C'est qu'elle le voyait de trop près, le merveilleux enchanteur, pour que le charme pût agir sur elle ; il eût fallu plus de recul, le lointain de la scène, la séparation de la rampe. Son sens très fin l'avait percé à jour : elle démêlait très bien ce qu'il entrait d'éléments divers et contradictoires dans sa personnalité, singulier composé de puissance géniale et de faiblesse humaine, de grandeur et de mesquinerie, de générosité et d'égoïsme ; elle savait qu'il exis-
tait en lui deux hommes, l'un qui agissait, parlait, écrivait pour le public, et l'autre qui, le masque tombé, se manifestait dans le déploiement de sa vraie nature, dans le sens de ses penchants, dans la sincérité de son âme. C'était ce dernier qu'elle voyait le plus souvent : il se montrait dans l'abandon familier de la vie quotidienne, et surtout aux jours de déception, de dépit, d'insuccès, aux heures de soucis matériels et de maladie. Alors apparaissaient ce qu'il y avait de faux et d'artificiel dans le personnage public, les dessous du rôle, le convenu des gestes et des poses, tout ce que recouvrait la pompe des phrases sonores et cadencées, je veux dire les exigences d'une ambition insatiable, des rancunes misérables, d'incroyables préoccupations d'amour-propre et toutes les mesquineries d'une âme en apparence haute et fière.
Quand, par exemple, se posant en croyant, en descendant des Croisés, il écrivait dans la préface de Y Itinéraire : « Je serai peut-être le dernier des Français sorti de mon pays pour voyager en Terre Sainte avec les idées, le hut et les sentiments d'un ancien pèlerin ;... » quand
2oG PROFILS DE lEMMES.
il trarait ces lignes, elle savait de science certaine, et bien avant que les Mémoires l'eussent appris au monde, qu'il n'était allé chercher en Orient qu'une illustration plus brillante pour toucher l'àme insensible de madame de Mouch3^ « Mais ai-je tout dit dans V Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémona et d'Othello ? Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seule pensée m'absorbait ; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Cartilage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves?...»
L'histoire n'est plus à écrire des contradictions éclatantes dont toute l'existence de Chateaubriand fut remplie, et du divorce qu'il y eut toujours en lui, entre l'homme public et l'homme privé: Sainte-Beuve s'en est chargé et de telle sorte qu'il n'est pas besoin d'y revenir.
MADAME DE CHATEAUBRIAND. 2o7
Mais un autre ordre de considérations faisait à la vicomtesse de Chateaubriand une règle de conduite et la plus sûre sauvegarde de sa dignité dans le monde, de déclarer qu'elle n'avait jamais lu deux lignes de son mari.
Qu'on veuille bien, en effet, se rappeler que, toute sa vie durant, madame de Chateaubriand fut la plus abandonnée, la plus trompée des femmes, et que l'œuvre entière de Mené n'est que la glorification des infidélités dont elle fut la victime. Tantôt l'allusion aux rivales de l'épouse est voilée et vaporeuse, comme cette «sylphide» qu'il aimait à évoquer, créature de songe faite de toutes les femmes qu'il avait entrevues ou rêvées : « Il me semble que je vois apparaître ma sylphide des bois de Combourg. Me viens-tu retrouver, charmant fantôme de ma jeunesse ? As-tu pitié de moi ? Tu le vois, je ne suis changé que de visage ; toujours chimérique, dévoré d'un feu sans cause et sans aliment... Viens t'asseoir sur mes genoux; n'aie pas peur de mes cheveux, caresse-les de tes doigts de fée ou d'ombre ; qu'ils se rembrunissent sous tes baisers I... Viens ! emporte-moi comme autrefois, mais ne me rapporte plus. »
Tantôt, la vision se précisait, au contraire ; le fantôme prenait corps, l'aveu se faisait indiscret et troublant, comme dans le passage cité plus haut, à propos du voj^age d'Orient, comme encore dans la scène grandiose de la prière du soir en mer, clans le Génie du Christianisme: « Était-ce Dieu seul que je contemplais sur les flots?... Non; je voj^ais une femme et les miracles de son sourire... » comme enfin dans le récit de la promenade nocturne où s'attardent, « à la clarté douteuse de la lune, » les deux amants de l'Alhambra, dans le Dernier Abencérage. » On comprend maintenant que madame de Chateaubriand ait toujours tenu à paraître ignorer des œuvres qui, par tant de points, avivaient ses plus secrètes blessures. C'était aussi le seul moyen qu'elle eût de couper court aux allusions déplaisantes et de déconcerler les curiosités malignes. Et cela nous amène à préciser des contours laissés jusqu'ici dans l'ombre sur le portrait que nous essayons de tracer, c'est-à-dire à définir la vicomtesse de Chateaubriand comme femme et dans l'ordre du sentiment.
Madame de Chateaubriand portait jusque dans les choses du sentiment la mesure qu'elle mettait dans son jugement et dans la pratique de sa vie. Le mot, d'une franchise hardie et presque brutale, par lequel madame du Defïand s'est dépeinte un jour, aurait pu lui être appliqué : « Ni tempérament ni roman. » Mais si elle n'était pas faite pour ressentir la passion avec les grands mouvements d'âme et les crises morales qu'elle comporte, son cœur, du moins, n'était pas dépourvu de la puissance d'aimer. Et, de fait, elle aima son mari d'un amour profond et raisonné, d'un amour que
les désenchantements ne pouvaient atteindre et qui survécut à toutes les infidélités, parce que l'imagination n'y était pour rien, parce que l'illusion ne l'avait jamais revêtu de son charme, parce qu'il était naturel, sincère et sans mélange. Toute sa correspondance nous révèle la profondeur de son dévoùment et l'inaltérable constance de ses sentiments : « M. de Chateaubriand est parti hier au soir (pour l'Orient), écrit-elle de Venise à la date du 29 juillet 1806. Je le pleure déjà comme mort ; il ne me reste qu'autant d'espérance qu'il en faut pour me donner une agitation plus insupportable que la douleur. » Quelques années plus tard, en 1814, alors que M. de Chateaubriand écrivait sa fameuse brochure de Bonaparte et les Bourbons, elle crut en avoir égaré le manuscrit dans la rue : a Si cette brochure avait été saisie, nous dit-elle, le jugement n'était pas douteux : la sentence était l'échafaud... Je vois déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté ; je tombe sans connaissance au milieu du jardin des Tuileries. De bonnes gens m'assistèrent et ensuite me reconduisirent à la
maison, dont j'étais peu éloignée. Quel supplice, lorsqu'en montant l'escalier je flottais entre une crainte qui était presque une certitude et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la brochure 1 En approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir. J'entre enfin. Rien sur la table. Je m'avance vers le lit ; je tâte d'abord l'oreiller; je ne sens rien. Je le soulève et vois le rouleau de papier. Le cœur me bat chaque fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été si grand si je m'étais vue délivrée au pied de Téchafaud, car enfin c'était quelqiCun qui ni'était plus cher que moi-même que j'en voyais délivré. » Elle écrivait encore, en 1818, au cours d'une convalescence : « M. de Chateaubriand est à la messe ; j'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car, en vérité, il est trop parfait pour habiter cette terre et trop pur pour être atteint par la mort. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie ! Quelle patience ! quelle douceur 1 Moi seule je ne suis bonne à rien dans ce monde. Cependant, quand on ne
vaut rien du tout, on n'a pas des amis comme ceux que j'ai... » Enfin, dans les dernières années, quand l'époque de la gloire et des succès fut passée, quand la vieillesse fut venue pour celui qui avait tant demandé à la vie et qui en avait tant reçu, madame de Chateaubriand se montra admirable de dévoùment et de piété conjugale.
Pourquoi donc, malgré tant de qualités de l'esprit, malgré cette sensibilité qui savait être vive et profonde, malgré cet attachement qui ne se démentit jamais, la vicomtesse de Chateaubriand n'occupa-t-elle qu'une place si étroite dans le cœur de son mari ?.
A cette question il n'est qu'une réponse, mais elle est décisive : le charme lui a manqué. Elle n'avait pas le don de la tendresse caressante, de la grâce indulgente et aimable, ni de cette douceur secrète qui s'exhale comme un parfum mystérieux de l'âme et sans laquelle les plus forts sentiments sont vains et stériles. Elle ne pouvait certes donner à son époux la passion exaltée que la froideur de son tempérament lui interdisait de ressentir, mais elle aurait pu ménager autour de lui, dans l'inti-
mité du foyer, une atmosphère plus calme, plus tiède, où ce grand génie inquiet se fût détendu, apaisé. Et cette lacune sentimentale était d'autant plus grave chez madame de Chateaubriand, qu'elle eut précisément pour rivales deux femmes qui, à leur heure, personnifièrent au plus haut degré le charme féminin: madame de Beaumont et madame Récamier.
Au contraire des admiratrices de « René », qui le considéraient toutes comme un être exceptionnel, comme un demi-dieu condescendant à partager les passions humaines, elle s'amusait, par esprit de taquinerie, à le rabaisser au niveau des communs mortels. Elle le plaisantait sur ses « belles dames », elle lui marquait le ridicule de ses succès mondains : « M. de Chateaubriand, écrit-elle dans une de ses lettres, dîne chez deux femmes d'un rare esprit, qui ne veulent pas qu'il mange autre chose que des feuilles de rose humectées de rosée; autrement il ne serait pas l'auteur de tant de beaux ouvrages pleins de sentiment et d'imagination, etc. Ces deux femmes sont mesdames de Damas et de Vogué. » Toute son attitude envers lui, sa
manière d'être journalière, ses reproches plus ou moins voilés, ses allusions plus ou moins ironiques et mordantes, exprimaient trop clairement ce qu'écrivit, un jour, à Rousseau, dans un accès de dépit, une de ses correspondantes qui avait été parmi les plus éprises : « Allez ! vous êtes fait tout comme les autres hommes ! »
Les Souvenirs du comte d'Haussonville, on l'a vu plus haut, nous l'ont dépeinte très finement dans ce jour et sous cet aspect de son caractère, à l'ambassade de Rome.
Pour être juste, il faut reconnaître que, toute sa vie durant, la patience de madame de Chateaubriand fut soumise à la plus rude épreuve, et que son dévoùment dut être d'essence rare pour survivre à tant d'infidélités. La liste fut longue, en effet, des passions que « René » souleva sur son brillant passage et auxquelles il se donna ou plutôt se prêta tour à tour : madame Récamier mise hors de cause, combien de noms à y inscrire, depuis la touchante Charlotte Ives, depuis madame de Beaumont, jusqu'à mesdames deCustine et de Mouchy, jusqu'à la duchesse de Cumberland, jusqu'à « madame
de Saman », jusqu'à la jeune fille inconnue qui s'offrit à lui quand l'extrême vieillesse l'avait déjà frappé, et qui lui arracha cette confession déchirante : « Objet charmant, je t'adore, mais je ne t'accepte pas !... Hier pourtant, quand tu penchas ta tête charmante sur mon épaule, quand des paroles enivrantes sortirent de ta bouche, quand je te vis prête à m'entourer de tes mains comme d'une guirlande de fleurs, il me fallut tout l'orgueil de mes années pour vaincre la tentation de volupté dont tu me vis rougir. Souviens-toi seulement des accents passionnés que je te fis entendre, et quand tu aimeras un jour un beau jeune homme, demande-toi s'il te parle comme je te parlais et si sa puissance d'aimer approcha jamais de la mienne. »
Quelle attitude la vicomtesse de Chateaubriand observa-t-elle à l'égard de son mari infidèle, quelle figure prit-elle dans le monde sous le feu des regards ironiques ou malveillants, quel accueil eut-elle pour ses rivales quand elle ne put éviter de les rencontrer? Le sentiment très vif qu'elle avait de sa dignité lui inspira, dans ces conjonctures délicates.
une conduite noble et fière. Elle n'affecta ni les dehors . de la jalousie, ni ceux de la résignation, mais elle feignit de ne rien voir, de ne rien comprendre. A quelque profondeur de Tâme que ses douleurs aient pénétré, elle ne les a jamais traduites par une expression indiscrète ni violente, « elle ne se plaignit jamais » ; c'est Chateaubriand lui-même qui le déclare. Eut-elle des révoltes intérieures, des appels désolés, des tristesses désespérées? On ne sait ; ses détresses demeurèrent toujours secrètes et silencieuses. Sauf à Joubert, cet ami délicat qui pouvait tout entendre et savait tout comprendre, elle ne s'ouvrit à personne, par pudeur d'abord, par calcul aussi sans doute, car, sur ce point, elle était femme à penser, avec madame du Deffand, « qu'il n'y a pas une seule personne à qui l'on puisse confier ses peines sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux ».
Les relations qu'elle entretint avec madame Récamier furent empreintes d'un caractère assez original et marquées d'une nuance bien délicate à définir. C'est en 1818 que M. de Chateaubriand avait commencé de fréquenter chez
madame Récamier, et, dès ses premières visites, il avait subi le prestige de beauté souveraine de la grande séductrice. Mais bientôt le charme tout-puissant qu'il avait tant de fois exercé lui-même avait agi à son tour, et l'Abbaye-aux-Bois était devenue son sanctuaire, un temple élevé à sa gloire : on l'y encensait, on l'y adorait, il n'y avait pas une pensée, pas une admiration qui ne montât vers lui. Quand l'ivresse du début se fut un peu dissipée (c'était en 1822), il témoigna à madame de Chateaubriand le désir de la présenter chez son illustre rivale, et elle y donna son consentement. J'imagine que ce fut une journée célèbre et féconde en observations piquantes, comme on commençait à les aimer alors, que celle où la vicomtesse de Chateaubriand parut chez madame Récamier. On voyait en présence les deux types de femmes les plus opposés qu'on pût imaginer, différentes par l'esprit et par le cœur, par les dehors physiques et par la nature morale, antipathiques d'instinct Tune à l'autre, alors qu'il n'y eût pas eu entre elles de motif particulier d'éloignement. Les contemporains ne nous ont rien appris de cette pre-
mière entrevue; mais ce qui nous permet d'en deviner la physionomie, c'est qu'elle fut suivie de beaucoup d'autres, et que des relations fréquentes s'établirent entre les deux rivales. Dans cette circonstance mémorable de sa vie, madame de Chateaubriand put croire sincèrement n'avoir fait aucune concession, et elle ne dut pas sentir le poids du sacrifice auquel elle se prêtait en se rendant à l'Abbaye : elle céda, elle aussi, à la séduction de celle à qui personne ne résista jamais. Par un singulier privilège, en effet, le charme de madame Récamier agissait avec autant d'efficacité sur les femmes que sur les hommes. Malgré les jalousies, malgré les rivalités d'amour-propre et de cœur, malgré les animosités de toute sorte que ses succès soulevaient autour d'elle, ses amitiés féminines furent aussi nombreuses et non moins fidèles que les autres. Même dans ses relations avec les femmes, avec la reine Caroline de Naples et la reine Hortense, par exemple, elle savait mettre une nuance de coquetterie qui donnait un agrément tout particulier à son accueil.
Plus d'une l'aborda avec les préventions
les plus défavorables, qui s'en retourna subjuguée. Madame Swetchine nous apporte sur ce point le témoignage positif que la Correspondance et les Souvenirs de madame de Chateaubriand nous laissent à deviner : Madame Swetchine avait toujours jugé très sévèrement madame Récamier, dont elle n'aimait ni le caractère ni les allures, et en qui elle voyait, d'ailleurs, une redoutable rivale ;■ d'influence mondaine. Et elle ne lui épargnait, à l'occasion, ni les propos mordants ni les allusions ironiques. Mais quand elle la rencontra à Rome, en 1824, elle fit comme les autres, elle tomba sous le charme et n'essaya jamais de s'y soustraire : « Je me suis sentie liée avant de songer à m'en défendre, écrivait-elle sous le coup de sa première impression. Madame Récamier me manque comme si nous avions passé beaucoup de temps ensemble, comme si nous avions beaucoup de souvenirs communs. » Ainsi fit également madame de Chateaubriand ; et des relations confiantes, bientôt même affectueuses, s'établirent entre elle et madame Récamier.
Si c'en était le lieu, si les témoignages écrits
étaient plus nombreux et plus précis, il serait curieux de rechercher d'où vint à madame Récamier le désir de connaître la vicomtesse de Chateaubriand et quelle fut la source vraie de l'attachement qu'elle lui marqua par la suite. On approcherait de la vérité, je crois, en essayant d'établir que ce désir naquit chez madame Récamier du jour où elle, à son tour, ne régna plus seule sur le cœur de « René », et que le mouvement de sympathie qui la porta vers madame de Chateaubriand eut pour origine la communauté de leurs griefs.
Un dernier point reste à éclaircir pour terminer cette étude : quelle part d'estime et d'affection madame de Chateaubriand a-t-elle reçue de son mari? A la considérer dans l'ensemble de sa vie, il serait paradoxal d'avancer qu'elle eut la meilleure part des sentiments de son époux. Mais, à la comparer avec chacune de ses rivales, on est en droit d'affirmer que, tout compte fait, c'est elle qui a reçu la plus forte somme. Chateaubriand était, en amour, l'inconstance même ; ses passions brûlaient et brillaient, mais ne duraient pas, et, dans l'intervalle, il revenait toujours à la vicomtesse.
Il avait parfaitement conscience de ses torts envers elle ; on en trouve l'aveu fréquent dans les lettres datées de la seconde moitié de sa vie, et il n'a pas craint de le répéter, en toute franchise, dans les Mémoires d'outretombe. « Ai-je reporté à ma compagne, se demande-t-il, tous les sentiments qu'elle méritait et qui lui devaient appartenir? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d'une affection qui ne s'est jamais démentie? » Et il se répond en ces termes : « Quand l'un et l'autre nous paraîtrons devant Dieu, c'est moi qui serai condamné... Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l'attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m'inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs. Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l'Empire, les disgrâces de la Restauration, et n'a point trouvé dans les joies maternelles le contrepoids de ses chagrins. Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l'In-
firmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles? Qu'est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne »
Telle fut, dans les traits principaux de sa phjsionomie intellectuelle et morale, la femme distinguée dont le nom est inscrit en tète de ces pages ; telle, à peu près, elle s'évoque dans la pénombre où il nous est permis d'entrevoir les figures du passé.
Si, sans s'arrêter à ce qu'une telle recherche a de vain, on se demandait maintenant quelle moralité on peut tirer de l'étude qui précède, voici celle que j'indiquerais, quelque singulière qu'elle paraisse dans le cas présent: c'est que le bonheur ou le malheur d'une vie est moins le résultat des circonstances extérieures que l'effet des qualités morales, tenues de nature ou acquises par discipline. Les circonstances à travers lesquelles s'est déroulée la vie de madame de Chateaubriand lui furent presque toujours adverses, mais elle avait reçu en partage un ensemble de qualités propices qui auraient suffi à en neutraliser l'action, si deux dons ne lui avaient été refusés. Elle apportait, en effet, dans la vie, les éléments les plus
efficaces du bonheur^ c'est-à-dire un esprit sain et droit, un jugement sûr et mesuré, des goûts susceptibles de satisfactions très diverses et des exigences très modérées, une sensibilité tendre sans excès, une rare puissance d'attachement, un admirable équilibre intellectuel et moral. Mais, comme le charme lui a manqué, elle n'a pu retenir près d'elle son époux inconstant, et elle n'a pas su se créer une de ces affections qui consolent de tout et font tout oublier. Mariée, elle a vécu plus isolée que les veuves ; femme, elle n'a pas eu d'amant. Quand les secrets les plus douloureux de la vie lui furent révélés, elle souffrit seule, et nul ne pansa les plaies de son cœur. Et comme l'imagination n'avait point de prise sur son esprit net et positif, elle n'a connu ni les enchantements du rêve ni ceux de la piété mystique, ces enchantements suprêmes qui, dépassant toutes les réalités, apaisant les plus vives douleurs, firent trouver à quelques âmes privilégiées une douceur infinie dans la souffrance.