‹ Profils de femmesChapitre 14 sur 16 · L'AMOUR CHEZ HENRI HEINE · texte numérisé non relu

L'AMOUR CHEZ HENRI HEINE

« L'amour est l'histoire de la vie des femmes, c'est un épisode dans celle des hommes. » A cet aphorisme de madame de Staël, Henri Heine s'est chargé d'opposer un éclatant démenti. Il a vu dans l'amour, non pas seulement un passe-temps de jeunesse, une occasion éphémère de rêve et d'illusion, une fête passagère du cœur et des sens, mais la grande fonction de l'homme ici-bas, le seul emploi sérieux de tous ses jours et de tous ses instants, l'unique chose enfin qui donne un prix à la vie.

Les dernières études publiées en Allemagne sur le poète de l'Intermezzo et quelques pages

inédites ajoutées récemment à sa correspondance ont apporté des éléments précieux à la connaissance de sa physionomie intime; je voudrais, à l'aide de ces documents nouveaux, marquer ici les caractères principaux de sa sensibilité, l'une des plus originales et des plus attachantes qui se soient produites en ce siècle.

Le trait le plus frappant de sa biographie morale est la précocité des émotions du cœur. Henri Heine avait onze ans à peine quand il s'éprit d'une enfant délicate et souffrante, qui n'avait même pas son âge, « la petite Véronique ». Rien de plus simple et de plus gracieux que ce début dans la vie sentimentale, rien qui montre mieux que pour une âme née tendre tout est occasion de s'attendrir et d'aimer : « Un jour d'été, en gravissant la colline, l'enfant jouait avec la fleur qu'elle tenait à la main ; c'était un brin de réséda. Tout à coup elle le porta à ses lèvres, puis me

l'amour chez HENRI HEINE. 277

Je donna. » Et c'est tout, et c'est assez pour faire éclore l'amour dans cette âme novice. La rencontre ne sera suivie d'aucune autre; Heine rentrera le lendemain même au collège de Dusseldorf et durant de longs mois ne reverra pas son amie; mais il ne cessera plus de rêver d'elle avec une émotion si douce, si subtile et si pénétrante que le poète plus tard ne pourra jamais la ressaisir ni la raconter.

Enfin les vacances reviennent et le jeune Heine accourt vers sa chère Véronique. Il trouve la maison tout en larmes : l'enfant vient d'expirer.

Avec mille précautions, il fut introduit dans la chambre funèbre. L'idée de la mort lui était si étrangère encore qu'il ne ressentit d'abord ni douleur ni effroi à voir sa pauvre amie immobile et si pâle ; elle lui paraissait au contraire plus jolie et plus séduisante que jamais dans son linceul : « Les cierges allumés qui étaient dressés autour d'elle jetaient leur clarté sur son petit visage pâle et souriant et sur les rosettes de soie rouge et les feuilles de clinquant d'or dont sa petite tête et sa petite chemise mortuaire étaient ornées. La pieuse

Ursule m'avait conduit le soir dans cette chambre tranquille, et en voyant ce petit cercueil, les cierges et les fleurs disposés sur la table, je crus d'abord que c'était une belle image de sainte en cire; mais bientôt, je reconnus cette figure chérie, et je demandai en riant pourquoi la petite Véronique était si tranquille. Et Ursule me répondit :

— C'est la mort qui fait cela.

Il eut ensuite un grand chagrin, — chagrin d'enfant, bientôt consolé. Mais jamais, de toute sa vie, il n'oublia la petite créature, souffrante et douce, qui la première lui avait fait battre le cœur. Sans cesse, comme une ombre légère, elle reparaît dans son souvenir et traverse son œuvre. Un jour, c'est une voix de femme qui soudain le trouble jusqu'au fond de l'être parce qu'il a cru reconnaître la voix de la chère disparue; une autre fois, c'est un visage de jeune fille entrevu qui l'émeut d'une tendresse et d'une pitié subites, parce que « dans ses yeux habitait l'âme de la petite Véronique ». Jusqu'à la fin de sa vie, le gracieux fantôme viendra se glisser ainsi << au travers de toutes les fluctuations de son cœur », et quand sa dernière

l'amour chez HENRI HEINE. 279

heure aura sonné, il suppliera sa plus fidèle amie de porter « un brin de réséda » sur sa tombe en souvenir de celte qui jadis lui avait révélé l'amour.

Rien ne nous autorise à douter que le sentiment de Heine pour la petite Véronique ait été sincère et que ce fût déjà de l'amour. Une pareille précocité est assez fréquente en effet chez les poètes. Faut-il rappeler que Dante avait neuf ans lorsqu'il rencontra Béatrice et l'aima pour toujours? N'est-ce pas vers la dixième année aussi que Rousseau, Alfieri et Novalis ressentirent les émotions du cœur? N'est-ce pas au même âge enfin que Byron conçut sa passion pour la petite Mary Duff, — « passion si violente, écrira-t-il un jour, que je ne crois assurément pas en avoir plus jamais éprouvé une semblable? » Le cas de Henri Heine n'offre donc rien d'invraisemblable ni de trop anormal. D'ailleurs, il ne devait pas tarder à être plus sérieusement épris et troublé.

Quatre ans après la mort de la « petite Véronique », errant un jour dans la banlieue de Dusseldorf, il fit rencontre d'une étrange

créature, la fille du bourreau de Weslphalie. Elle avait seize ans au plus. « Mais, comme elle avait grandi subitement, sa taille élancée la faisait paraître beaucoup plus âgée. Cette soudaine croissance était aussi la cause de son extrême maigreur. Elle avait cette taille fine que nous remarquons chez les quarteronnes des Indes occidentales, et comme elle ne portait ni corset, ni douzaine de jupons, son vêtement qui lui collait au corps ressemblait à la draperie mouillée d'une statue. Aucune statue de marbre ne pouvait rivaliser avec elle pour la beauté, car elle était la vie même et chacun de ses mouvements révélait les rythmes de son corps, je pourrais même dire la musique de son âme. Aucune des filles de Niobé n'avait un profil plus noble; la couleur de son teint et de sa peau était d'une blancheur un peu changeante. Ses grands yeux très foncés semblaient procurer une énigme dont ils attendaient patiemment la solution, tandis que sa bouche, avec ses lèvres minces, aux coins retroussés, et les dents un peu longues, d'une blancheur de craie, semblaient vous dire : « Tu es trop bête, et tu chercheras en vain. »

l'amour chez HENRI HEINE. 281

Son nom était Josepha, mais on l'appelait Sefchen la Rousse, à cause de la couleur de ses cheveux, qui, lorsqu'elle les enroulait autour de son cou, lui donnaient « l'aspect d'une décapitée dont le sang coulerait à flots ».

L'infamie attachée à ses parents condamnait la pauvre enfant à une solitude presque absolue. Elle vivait hors la ville, dans la « maison franche » que le bailliage du Dusseldorf avait assigné pour logement au bourreau, masure sinistre, entourée de terrains vagues, et dont les passants se détournaient. Ces conditions d'existence avaient fortement réagi sur le caractère de la jeune fille. « De là lui était venue la timidité, ce tressaillement de sensitive que lui causait tout contact étranger, son état de rêve plein de mystère, uni au caractère le plus indépendant et le plus indomptable, à la sauvagerie la plus opiniâtre et la plus fière. »

Dès leur première rencontre, elle exerça sur Henri Heine une singulière séduction. Elle lui chantait les romances populaires dont on l'avait bercée, elle lui racontait les légendes que les familles de bourreaux se transmettaient de génération en génération, les pra-

tiques étranges de magie divinatoire et de sorcellerie amoureuse auxquelles elle assistait parfois la nuit, du fond de son lit, dans la masure maudite. Elle s'émouvait elle-même à ses récits, et un trouble pareil gagnait ces deux âmes adolescentes chez qui la sensualité nouvellement éveillée se tempérait encore de la pudeur enfantine. Un soir que Sefchen venait de chanter un vieux Lied tragique, « je fus, dit Heine, si frappé de son agitation et un tel trouble m'envahit moi-même que soudainement je fondis en larmes, nous tombâmes dans les bras l'un de l'autre, en sanglotant, et nous restâmes ainsi près d'une heure, sans dire un seul mot; les larmes nous coulaient des yeux, et nous nous regardions comme à travers un voile humide. » '£.

Ils continuèrent quelque temps leurs relations : lui, s'enhardissant bientôt à « étreindre les hanches délicates de son amie et à baiser ses lèvres fières », elle, se défendant avec une timidité audacieuse de vierge qui craint tout et désire tout.

Gomment finit le roman? Heine ne nous le conte pas, mais il est aisé de le deviner, —

l'amour chez HENRI HEINE. 283

comme finit le roman de Daphnis et de Ghloé, comme finiront tous les romans des êtres jeunes, vifs, libres de s'aimer dans la franchise de leur nature première.

Cet amour si ingénu et si troublant à la fois laissa une trace profonde dans l'esprit et dans le cœur de Henri Heine. C'est auprès de Sefchen qu'il acquit le goût et le sens de la poésie populaire; c'est elle qui, comme une Muse un peu sauvage, l'instruisit dans l'art naïf et pénétrant des anciens Liecler, des vieilles ballades, des courtes épopées vulgaires où pendant des siècles le trésor poétique de la race allemande s'est conservé ; c'est elle enfin qui, par ses récits d'aventures romanesques et do légendes tragiques, lui révéla la puissance mystérieuse, fatale et ensorcelante de l'amour passionné.

Ainsi, dès l'entrée dans l'adolescence, Henri Heine avait terminé son premier apprentissage sentimental, celte sorte de noviciat où s'essaient

et s'affirment les vocations de la vie passionnelle. La « Petite Véronique » lui avait enseigné la rêverie tendre; Sefchen l'avait initié au charme troublant des contacts féminins : il ne lui restait plus à connaître que le grand amour.

Il fréquentait en ce temps-là, à Hambourg, une fraîche, blonde et gracieuse cousine, la fdle du richissime banquier Salomon Heine. Elle s'appelait Amélie ou, de son diminutif familier, MoUy. Du même âge qu'elle, il l'avait connue tout enfant, puis perdue de vue. Quand, vers la dix-septième année, il l'eut retrouvée, il se mit aussitôt à l'aimer.

La jeune fille se prêta d'abord aux sentiments qu'elle inspirait. C'étaient les premières paroles de tendresse qu'on lui murmurait à l'oreille, et elles lui semblaient exquises à entendre, car elles disaient :

« Roses, lis, colombes, soleil, autrefois j'aimais tout cela avec délices; maintenant je ne l'aime plus, je n'aime que toi, source de tout amour, et qui es à la fois pour moi la rose, le lis, la colombe et le soleil.

» Quand je vois tes yeux, j'oublie mon mal

l'aMOUU chez HENRI HEINE. 285

et ma douleur, et quand je baise ta bouche, je me sens guéri tout à fait.

» Si je m'appuie sur ton sein, une joie céleste plane au-dessus de moi; pourtant si tu dis : ce Je t'aime! » soudain je pleure amèrement.

» Appuie ta joue sur ma joue, afin que nos pleurs se confondent; presse ton cœur contre mon cœur pour qu'ils ne brûlent que d'une seule flamme.

» Et quand dans cette grande flamme coulera le torrent de nos larmes, et que mon bras t'étreindra avec force, alors je mourrai de bonheur dans un transport d'amour. »

Bientôt les serments et les baisers avaient succédé aux aveux. La « petite » se laissait aimer, adorer, caresser et rendait serments et baisers. Mais soudain sur le bonheur de l'amant un nuage vint à passer, le pressentiment confus d'un malheur inconnu, d'une trahison effroyable : « Tu ne m'aimes pas, tu ne m'aimes pas... Tu vas me haïr, tu me hais déjà. »

Pourtant la chère Molly continuait de sourire, de jurer un amour éternel et de tendre

ses lèvres roses. Elle se trompait elle-même, elle ne le trompait pas ; avec la prescience des êtres qu'un grand sentiment domine, il avait désormais la certitude de son infortune prochaine : « Oh! ne jure pas, et embrasse-moi seulement; je ne crois pas aux serments des femmes. »

Et voici qu'en effet, du jour au lendemain, sans une hésitation, sans une larme, Molly se fiance à un autre.

Les parents de la jeune fille avaient brusquement mis le holà à ce qui jusqu'alors ne leur avait paru qu'une idj^lle enfantine. Admettre leur neveu comme gendre, ils n'y voulaient pas songer. Henri Heine était sans patrimoine. On avait en vain tenté de lui enseigner une profession lucrative; il avait aussitôt quitté tous les emplois qu'on lui avait procurés, prétendant ne subir d'autre règle que sa fantaisie, n'exercer d'autre métier que celui de poète.

C'était, on en conviendra, un triste parti pour la fille du banquier le plus cossu de Ham-f bourg. Quoi d'étonnant qu'on lui préférât un bourgeois sérieux, riche et médiocre, Jean.^ Fricdliinder, de Kœnigsberg? !)

l'amour chez HENRI HEINE. 287

Amélie Heine, nature insignifiante et neutre, obéit sans résistance aux injonctions de ses parents et accepta sur l'heure le mari qu'on lui donnait. La noce suivit de près les fiançailles, et le pauvre amant rebuté put voir passer, rayonnante de beauté dans sa parure nuptiale, celle qui venait de l'initier à la passion et à la souffrance.

De cette banale aventure est né le merveilleux poème d'amour qui a nom Vlntermezzo,

- poème unique, capricieux et charmant, ironique et tendre, mélancolique et passionné d'une grâce et d'une fraîcheur incomparables, où l'émotion du poète, encore toute frémissante, se communique invinciblement à nous, où sous chaque vers on sent battre un cœur et vibrer une âme : une de ces œuvres rares qu'on reprend sans cesse, qui émeuvent toujours et ne lassent jamais.

Et pourtant, on a mis en doute la sincérité des accents qui y résonnent. Une nièce du poète, la princesse délia Rocca, a prétendu que la soidisant passion de Heine pour sa cousine Molly était une amourette sans conséquence et que V Intermezzo n'est qu'une brillante narration sur

288 PROFILS DK FEMMES.

un thème de fantaisie. Plus récemment encore un de ses neveux, le baron Louis de Embden, a réédité cette affirmation et traité de « racontars sans fondement » la version généralement adoptée. « Il se peut, écrit-il, que quelques strophes éparses dans les poésies de Heine se rapportent à Amélie. Heine avait une grande admiration pour elle, mais leurs relations se bornèrent à un échange de sympathie tout amicale. » Rien de plus faux. Une lettre, écrite par Heine à son ami Christian Sethe dans l'automne de 1816 et publiée récemment, établit d'une façon indiscutable que le poète aimait alors sa cousine, qu'il la savait coquette envers lui et qu'il en souffrait cruellement.

Et, ne posséderions-nous pas ce témoignage authentique, Vlntermez::o porte en soi-même la preuve péremptoire de la sincérité. H est en effet tels accents dont le cœur seul a le secret et que l'imagination ne saurait inventer. Le sentiment vrai a, pour se révéler, des marques particulières échappant à toute définition critique, uniquement perceptibles à l'âme, mais contre lesquelles rien ne prévaut. Quand, par des procédés aussi simples que ceux de Heine,

l'amour chez HENRI HEINE. 289

par un art aussi naturel, par des traits aussi familiers, un poète fait vibrer aussi fortement vos fibres les plus intimes, abandon nez- vous sans défiance à l'émotion qu'il vous communique et répétez avec lui : « Ce poème est vrai ou je ne suis moi-même qu'un mensonge, »

Enfin, si les arguments qui précèdent ne paraissaient pas suffisants, n'en trouverions-nous pas un décisif dans cet autre poème qui fait pour ainsi dire suite à Vlntermezzo : le Retour ?

Le recueil publié sous ce titre est le journal des impressions ressenties par Henri Heine lorsque, dans l'été de 1823, il revint à Hambourg pour assister au mariage de sa sœur Charlotte avec Maurice Embden. Depuis près de sept années, il n'avait pas revu les lieux où s'était déroulé le drame de son cœur. H avait mené à Gœttingue et à Berlin la vie d'étudiant, fréquentant plus volontiers la brasserie que l'Université, adonné sans mesure aux distractions médiocres et aux amusements vulgaires, mais sentant toujours sa blessure saigner au fond de sa poitrine et d'autant plus attaché, semble-t-il, à son cher souvenir qu'il le profanait davantage. Ses amis, qui savaient bien ce que

sa dissipation cachait de tristesse accumulée et de sensibilité étouffée, avaient en vain tenté de le détourner du voyage à Hambourg. Dès son arrivée, en effet, il écrivait à l'un d'eux : « La vieille passion éclate encore une fois dans sa violence. Je n'aurais jamais dû venir à Hambourg. »

C'est que l'influence des lieux a aussitôt agi sur lui. La magie des souvenirs l'a saisi, et, dans son âme de poète, les tableaux du passé ressuscitent avec une intensité extraordinaire. H erre, la nuit, au hasard, à travers la ville endormie, et d'eux-mêmes ses pas le conduisent devant la maison fatale. La nuit est silencieuse, les rues sont calmes; c'est dans cette maison que demeurait ma bien-aimée ; il y a longtemps qu'elle a quitté la ville, mais la maison est toujours à la même place.

» C'est étrange ! H y a là un homme debout, les regards fixés au ciel, et qui se tord les mains dans les transports de sa douleur. Je frémis en le voyant... A la clarté de la lune, j'ai reconnu que c'était moi.

» 0 toi, pâle et somnambule compagnon 1 pourquoi imites- tu ainsi ces souffrances

l'amour chez HENRI HEINE. 291

d'amour qui, à cette même place, m'ont torturé jadis pendant tant de nuits? »

Et les émotions, les troubles, toutes les joies et toutes les douleurs des anciens jours renaissent dans une suite de tableaux charmants, de visions étranges et passionnées.

Voici pourtant qu'il revoit, non plus en songe, mais en réalité, la bien-aimée d'autrefois. C'est à la campagne, sur les bords de l'Elbe, dans la banlieue de Hambourg; l'été splendide exhale ses parfums, et les fleurs saluent le poète comme un ancien ami. Introduit dans une pièce à demi obscure, il aperçoit celle qui fut Molly. (f Êtes-vous Molly? » demandai-je, surpris moi-même de la fermeté de ma voix. Et une voix de marbre, une voix sans timbre, répondit : « Ainsi m'appelle le monde. »

Elle était là devant lui. Il avait jadis pressé ses lèvres, rêvé contre son cœur, vécu dans son amour. Mais il ne la reconnaissait pas; elle n'avait plus « ces grands yeux de violette » où tant de fois il avait miré son âme; elle n'était plus cette merveille de grâce coquette et fine, si douce, si fraîche et si par-

fumée. Elle avait les mains vulgaires, mal soignées, les hanches lourdes, toute la personne déformée par les grossesses et par les besognes du ménage.

Silencieux ou n'ayant que des paroles banales à la bouche, ils sortirent, s'en allant tous deux vers les prés qui bordent l'Elbe. Le soir tombait, des souffles tièdes flottaient dans l'air, et les rayons du soleil couchant, filtrant à travers les branches, mettaient sur le visage de « la pauvre créature flétrie », suspendue à son bras, un dernier éclat de grâce et de jeunesse. Alors, émue, reconquise peutêtre par le passé, elle laissa « de sa douce voix d'autrefois » tomber ces mots : « Gomment as-tu su que je suis si misérable, ainsi que je l'ai lu dans tes Lieder sauvages? »

C'était la dernière fois qu'il devait la voir, mais il l'aima toujours et la blessure qu'elle lai avait faite au cœur ne se cicatrisa jamais. Que, par la suite, il ait eu d'autres amours, qu'importe? Et pourquoi la sincérité de ses sentiments en serait-elle infirmée ? N'est-ce pas le propre des natures sentimentales d'avoir une vie complexe, illogique et contradictoire?

l'amour chez HENRI HEINE. 293

La passion, pour peu qu'elle dure, est fatalement inégale et intermittente, car il est un certain degré de tension que les fibres de l'âme ne peuvent longtemps supporter. De là, dans la vie du cœur, ces flux et reflux continuels d'impressions, ces phases alternantes de fièvre et d'atonie, ces réveils imprévus et ces indifférences soudaines qui, certains jours, nous rendent méconnaissables à nous-mêmes et incompréhensibles aux autres.

C'est ainsi qu'à travers toutes les aventures de son âme, Henri Heine conservera toujours vivant le souvenir de Molly et que, moribond, après trente années de séparation et de silence, il répondra, par ce cri passionné, à un mot de banale sympathie reçu d'elle : « Ta lettre a été pour moi un de ces éclairs d'orage qui illuminent subitement la nuit d'un abîme. Elle m'a montré, avec une clarté effrayante combien mon malheur est profond, combien il est profondément horrible.

» Toi-même, te voilà émue de compassion, toi qui dans le désert de ma vie te tenais là, silencieuse, pareille à une statue, belle comme le marbre, froide aussi comme le marbre !

» 0 mon Dieu! faut-il que je sois misérable! Elle se met à me parler, des larmes coulent de ses yeux, la pierre elle-même a pitié de moi! »

Au lendemain du voyage de Hambourg, Henri Heine subit une crise profonde de mélancolie et d'abattement. Rien ne l'intéressait plus; il croyait de bonne foi sa vie perdue pour toujours, son cœur clos et refroidi à jamais; il n'avait môme plus le désir d'être heureux, et le monde entier lui semblait « exhaler un fade parfum de violettes desséchées ».

La poésie lui offrit alors ses consolations; par sa bienfaisante influence, il se sentit peu à peu renaître et respirer, il éprouva sur luimême l'efficacité du remède tant recommandé par Gœthe : traduire poétiquement sa douleur pour l'apaiser. Et bientôt il connut la douceur secrète de la convalescence morale, ce bien-être intime et vivifiant qui accompagne

l'amour chez HENRI HEINE. 295

le retour des forces de l'âme et la transformation de la souffrance en souvenir. C'est l'impression que traduit cette strophe charmante :

« Ne soyez pas trop impatient si parfois les accents de mes douleurs d'autrefois résonnent dans mes nouvelles chansons.

» Attendez ! il se dissipera, cet écho de mes douleurs, et un nouveau printemps de poésie jaillira de mon cœur convalescent. »

De jour en jour l'amélioration s'accentue, un sang plus chaud circule dans les veines du poète, des clartés plus vives passent devant ses yeux, son âme renaît à l'espérance, et il s'écrie :

« Mon cœur, ô mon cœur, ne soit plus triste I Supporte ta destinée ; un nouveau printemps te rendra ce que t'a enlevé l'hiver.

» Et que de biens te restent encore! Le monde est si beau 1 Et puis, mon cœur, tout ce qui te plaira, tu peux l'aimer. »

Le printemps n'est pas loin quand on le salue par de tels accents. Et voici qu'en effet, par un clair matin d'avril, l'amour s'insinue à nouveau dans le cœur du poète. La surprise de cet émoi le pénètre à la fois de crainte et

d'allégresse : « Ah 1 la douce misère et l'amère volupté de l'amour, je les sens qui se glissent, ô torture exquise! dans mon âme à peine guérie. »

Et soudain cet amour s'épanouit dans son cœur comme la végétation naissante après la première nuit chaude de mai. Rien de plus frais, de plus jeune et de plus spontané n'est sorti de l'imagination de Heine que le poème du Nouveau Printemps, où il nous raconte ce retour inattendu de son âme à l'amour.

Ces vers sont comme imprégnés d'un parfum de verveine et de réséda, de cytise et de chèvrefeuille; un tapis de pervenches se déroule sous nos pas; des chants d'oiseaux, des murmures d'eaux ruisselantes semblent traverser l'air. Le poète communique à tout ce qui l'entoure la puissance de vie et de désir qu'il retrouve en lui, et le charme de ses impressions personnelles se mêle si intimement à la féerie de la nature, qu'on ne sait plus si c'est le réveil du cœur qu'il célèbre ou le renouveau de l'année.

Par instants, cependant, un souffle de mélancolie passe sur son bonheur, comme un nuage

Page 1