Soror Marianna. Lisbonne
son père, qu'en 1660 elle était déjà professe au couvent de la Conception, ayant sans doute prononcé ses vœux vers la seizième année, âge fixé par les statuts canoniques *. Enfin, nous acquérons la certitude qu'elle se trouvait au couvent, lors du séjour des Français dans l'Alem-Tejo en 1667. Aucun indice particulier n'a été relevé quant au roman intime de la Religieuse. Il est curieux pourtant de noter que, en cette même année 1667, les habitants de Béja sollicitèrent de Dom Pedro l'éloignement de la cavalerie française, et que l'Infant prescrivit à Schomberg de faire droit à leur requête. Ne serait-ce pas Francisco Alcoforado qui prit l'initiative de cette démarche? D'autres scandales s'étaient-ils produits dans la ville? On l'ignore. Mais la coïncidence est au moins singulière.
1. Le couvent Xutre-Dame de la Conception de Béja, fondé en 1647, par les infants dom Fernand et dona Brites, appartenait à l'ordre de Sainte Claire et relevait de la juridiction spirituelle des Franciscains. Du xvi^ au xviii" siècle, il fut l'une des plus magnifiques fondations religieuses du Portugal, et compta parfois jusqu'à trois cents religieuses. Aujourd'hui, ce n'est plus qu'un triste bâtiment, aux cloîtres délabrés, aux fresques eifacées, où quelques sœurs donnent asile à des jeunes filles pauvres.
A partir de l'année 1668, on ne sait plus rien de Marianna , jusqu'à l'année 1709, On la retrouve alors, âgée de soixante-neuf ans, vieillie dans la pénitence et la prière, Un scrutin étant ouvert pour l'élection d'une abbesse, elle réunit quarante-huit voix contre cinquante-huit données à dofia Joanna Vellosa de Bulhào, qui fut proclamée. Enfin, elle s'éteint, accablée d'années, le 28 juillet 1723, et le registre obituaire du couvent constate sa mort en ces lignes :
« Le vingt-huit du mois de juillet mil sept cent vingt-trois, est décédée, en ce royal couvent de Notre-Dame de la Conception, la Mère D. Marianna Alcaforada, à l'âge de quatre-vingtsept ans ; elle les employa tous au service de Dieu. Elle fut assidue au chœur et au chapitre, et, en toutes choses, elle s'acquittait de ses obligations et était très exemplaire. Personne n'eut à se plaindre d'elle, car elle était très douce avec toutes. Pendant trente ans, elle fit de rudes pénitences, et elle souffrit de grandes maladies et avec beaucoup de conformité à la volonté divine, désirant avoir davantage à souf-
frir; et sentant que sa dernière heure était arrivée, elle demanda tous les sacrements, qu'elle reçut en parfaite connaissance, rendant beaucoup de grâces à Dieu de ce qu'elle les avait reçus, et ainsi elle finit avec tous les signes de la prédestination, parlant jusqu'à sa dernière heure. En foi de quoi, moi, D. Antonia-Sophia-Baptista de Almeida, greffière du couvent, ai fait cet acte, que j'ai signé le môme jour, mois et an iit suprà. »
Nul doute n'est désormais possible sur l'existence de la Religieuse portugaise. Si pourtant, il s'en produisait encore, on trouverait dans les Lettres mêmes, le plus efficace, le plus irréfutable des arguments, celui qui suffit à lui seul et défie toute critique : l'accent inimitable de sincérité (|ui s'échappe d'elles. Ces pages portent elle-mêmes témoignage de l'âme qui les a inspirées. Si parfaite que soit une œuvre d'art ou de littérature, elle n'est jamais qu'une copie de la vie : elles sont la vie même.
Ce n'est plus de raisonnement qu'il s'agit ici, c'est de sentiment. Il faut lire et relire les Lettres non plus avec l'esprit, mais, si je puis dire, avec le cœur. Plus de doute alors que l'amour n'ait passé par là : sa flamme y est encore toute vive. Pour peu qu'on ait le don de s^'mpalhie, on sent naître cette émotion particulière, faite de pitié, de tendresse, de retour mélancolique sur soi-même, qu'appelle du fond de notre être la confidence d'une grande douleur. Pour peu qu'on incline au rêve, la douce vision, depuis si longtemps évanouie, semble s'éveiller à la vie, à cette vie idéale qui est peut-être plus vraie que la réalité même. On se plaît à la suivre, d'une pensée recueillie, dans la voie douloureuse, où, lambeau par lambeau, elle laissa tout son cœur, et l'on croit assister au long tourment de cette àme en détresse.
Que ses joies furent courtes I Quelle faible trace elles ont laissée dans sa correspondance ! A peine quelques réminiscences, entre lesquelles se détache, avec une précision singulière, le souvenir du jour où pour la première fois elle aperçut riiomme qu'elle allait adorer
LA RELIGIEUSE PORTUGAISE. 3d
et où elle commença de l'aimer en secret. C'est la seule indication de date et de fait que renferment les Lettres portugaises; mais comme elle est véridique! N'est-ce pas le propre de l'amour de graver en nous, dans les moindres détails, la mémoire de l'heure et l'image du lieu où il est né? On ignore parfois comment ont fini des passions que toute une existence semblait ne devoir jamais épuiser : elles se sont perdues dans l'ombre, dans l'éloignement, dans la banalité, dans l'oul^li, comme ces grands fleuves mystérieux qui, fatigués d'un trop long cours, dispersent leurs eaux lentes et sablonneuses à travers mille embouchures vagues et sans nom. Mais les souvenirs d'un amour à son début sont pareils aux impressions de l'enfance, ils ont une persistance extraordinaire, ils ressuscitent toujours. C'est ainsi que la Religieuse écrit : « J'étais sur ce balcon le jour fatal que je commençai à sentir les premiers effets de ma passion malheureuse. Il me sembla que vous vouliez me plaire, quoique vous ne me connussiez pas : je me persuadai que vous m'aviez remarquée entre toutes celles qui étaient avec moi. Je m'imaginai que^
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lorsque vous vous arrêtiez, vous étiez bien aise que je vous visse mieux, et que j'admirasse votre adresse et votre bonne grâce lorsque vous poussiez votre cheval. J'étais surprise de quelque frayeur lorsque vous le faisiez passer dans un endroit difTicile; enfin, je m'intéressais secrètement à toutes vos actions, je sentais bien que vous ne m'étiez pas indifférent, et je prenais pour moi tout ce que vous faisiez. » Quel charme de sincérité et de mélancolie dans le souvenir des premières illusions : « J'étais jeune, j'étais crédule; on m'avait enfermée dans ce couvent depuis mon enfance ; je n'avais vu que des gens désagréables: je n'avais jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment ! » Quelle vérité aussi dans cette déclaration : « Il me semblait que je vous devais les charmes et la beauté dont vous me faisiez apercevoir ! » Et dans celle-ci : « Vous me parûtes aimable avant que vous m'eussiez dit que vous m'aimiez; vous me témoignâtes une grande passion, et je m'abandonnai à vous aimer éperdument. »
Dans de telles conditions morales, l'on aime et l'on croit d'avance parce que l'on a besoin de
croire et d'aimer. L'âme éprise ne voit jamais dans l'objet de son culte que les qualités dont elle le pare elle-même. Toujours dupe de son rêve, elle cherche des prétextes et non des raisons d'être persuadée.
Quant aux souffrances de la Religieuse, elles furent peu communes. Marianna Alcoforada était de ces âmes nobles qui ne se donnent qu'une fois et ne se reprennent jamais. Du jour où elle ne s'appartint plus, elle comprit clairement qu'il s'agissait désormais pour elle d'être aimée ou de mourir. Quand elle se vit trahie, elle souffrit tout ce que peut endurer une créature humaine. Un long supplice tortura son cœur, et le cher cilice qu'elle avait posé sur sa poitrine délicate la meurtrit jusqu'au sang. L'étrange volupté que l'excès même de la douleur procure parfois aux êtres d'une sensibilité trop exquise fut l'unique allégement de ses maux; elle la goûtait avec délices. Cette âme, faite pour toutes les ardeurs et les jouissances de la vie, trouvait une suavité infinie à « se sentir mourir d'amour ». Les accents qu'elle rendit alors demeureront éternellement touchants et pathétiques dans leur simplicité.
Une rare fierté la soutenait aussi dans ses épreuves. A la différence des amantes vulgaires qui tirent vanité de la passion qu'elles inspirent, elle plaçait tout son orgueil dans la puissance de l'amour qui remplissait son être, de cet amour dédaigné, mais dont elle sentait le prix. « Je vous assure, écrivait-elle à son amant, que vous ferez bien de ne plus aimer personne. Vous trouverez peut-être plus de beauté (vous m'avez pourtant dit autrefois que j'étais assez belle), mais vous ne trouverez jamais tant d'amour, et tout le reste n'est rien. » Elle écrivait encore, certaine d'avoir imprégné à jamais de son souvenir le cœur de l'homme qui l'avait abandonnée : « Je vous défie de m'oublier entièrement. Je me flatte de vous avoir mis en état de n'avoir plus sans moi que des joies imparfaites. » Elle croyait enfin de sa dignité, « de son honneur et de sa religion », d'aimer toujours parce qu'elle avait commencé d'aimer, et elle se condamnait à souffrir toujours plutôt que de jamais oublier.
Un jour pourtant, elle eut une défailllance. Brisée de douleur, elle exhala cette plainte : « Quand est-ce que mon cœur ne sera plus
déchiré? Quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras cruel? » Et, près de succomber, elle murmura ces mots : « ]\ravez-vous pour toujours abandonnée? Votre pauvre Marianne n'en peut plus, elle s'évanouit en finissant cette lettre. Ayez pitié de moi. » Quelle grâce dans cette faiblesse passagère, dans cet appel désespéré d'une créature jeune, aimante et qui se sent mourir! Sa courageuse nature n'en est en rien diminuée ; car les consciences les plus fortes de l'humanité ont eu aussi, au moment des épreuves suprêmes, leur angoisse intime; mais elle nous révèle ainsi qu'elle n'avait pas seulement les ardeurs et les fiertés de l'amour, et que les orages de la passion ne lui avaient pas desséché le cœur.
Le mystère, qui enveloppe les débuts de cette destinée mélancolique, en recouvre aussi la fin, et le charme de cette histoire amoureuse s'en accroît encore. Les souffrances par lesquelles la Religieuse portugaise a acheté le droit de survivre au passé eurent-elles le sort habituel des sentiments humains et s'apaisèrent-elles d'elles-mêmes dans l'oubli? Ou bien eut-elle l'âme assez forte et assez généreuse
pour conserver pieusement sa douleur et la consacrer par le temps? Je croirais plutôt que , les exercices réguliers de la vie religieuse ne firent d'abord qu'entretenir sa flamme ; que sa passion grandit encore; qu'elle se consuma jusqu'aux cendres, et que, près de s'éteindre, elle se ralluma sous la forme d'un autre amour, éternel, infini, de l'amour qui ravissait sainte Thérèse d'Avila en de sublimes extases. C'est ainsi qu'on aime à se figurer, dans la solitude de sa cellule, la nonne de Béja, récitant comme une douce litanie ces paroles de ïlmitation qui versèrent leur baume consolateur à tant de cœurs blessés : «Il n'est au ciel ni en la terre rien de plus doux que l'amour, rien de plus fort, rien de plus haut, rien déplus étendu, rien de plus joyeux, rien déplus rempli, rien de meilleur; car l'amour est né de Dieu et ne se peut reposer qu'en Dieu par-dessus toutes les choses créées. Mon Dieu, mon amour, vous êtes tout à moi et moi tout à vous. »
Lorsqu'on s'est laissé quelque temps aller au charme de cette évocation, lorsqu'on a largement respiré le parfum de tendresse qui, après deux siècles écoutés, s'exhale encore des lettres
de la pauvre amante, on n'hésite plus à affirmer que la Religieuse portugaise a vraiment existé. On se dit même que, si la vie se mesure à la conscience de vivre, peu de femmes furent plus vivantes, car il n'en est guère qui aient plus souffert et plus aimé. On se dit encore que cette frêle créature était douée d'une telle vitalité morale qu'elle aurait eu, s'il eût dépendu d'elle, le courage de recommencer l'existence. Ce serait là, si on la pouvait tenter, la grande épreuve des âmes. Combien en est-il qui, une fois délivrées du fardeau de la vie, consentiraient à le reprendre pour rentrer dans le cercle des vicissitudes humaines?
Lorsque le héros de Virgile, descendu aux Champs élyséens, vit les mânes se presser vers les eaux du Léthé afin d'y puiser, avec l'oubli, le principe d'une nouvelle vie, son cœur s'émut de pitié pour ces pauvres ombres, si follement avides de la clarté des cieux : Quœ lucis miseris tam dira cupido ! Ah 1 qu'une telle compassion irait plus équitablement aux âmes qui, près de revivre, refuseraient d'oublier le passé !
Les plus nombreuses d'entre ces âmes-là ne
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seraient pas sans doute celles pour qui le voyage de la vie fut riant et prospère; car ce sont presque toujours les privilégiées du sort qui se disent le plus lasses vers la fin de la route et qui souhaitent le plus ardemment de n'être jamais éveillées du sommeil de la tombe, mais plutôt celles que la réalité a meurtries, les âmes nobles et tendres, les esprits délicats, les consciences pures et timorées, et les cœurs rares qui ont la piété du souvenir. C'est à cette généreuse élite que se rallierait la Religieuse portugaise; car certes elle n'eût voulu revivre que pour sentir éternellement peser sur elle la mémoire tragique, torturante et sacrée, des jours disparus.