LA BIOGRAPHIE
On peut dire de Saint-Saëns qu'il a été un petit prodige. Mais il n'est pas devenu ce que deviennent le plus souvent \qs petits prodiges, qui, élevés en serre chaude, périclitent aussitôt qu'ils sont transplantés en pleine terre qu'ils arrivent à l'âge d'hommes. Adieu les culottes courtes, les longs cheveux tombant sur les épaules, les jaquettes serrées à la taille, que les parents tiennent à conserver pour prolonger l'émerveillement des masses ! Aussitôt l'attirail du petit prodige disparu, le talent s'évanouit également. Celui de Saint-Saëns a résisté aux mièvreries, aux faiblesses qui accompagnent ordinairement l'éclosion d'un talent apparaissant à l'aurore de la vie ; il avait en lui la force nécessaire pour vaincre l'atrophie, qui est la conséquence du chauffage à outrance d'une nature précoce.
>s'é le 9 octobre 1833, à Paris, rue du Jardinet, n" 3, en plein quartier latin, il porte bien la marque de son origine. D'un esprit vif et caustique, il a de la blague du gamin de Paris, et nous aurons à narrer, dans le cours de cette étude, quelques épisodes de haute fantaisie qui ^feront connaître un des côtés bien particuliers de son caractère.
Ayant perdu de fort bonne heure son père, qui était attaché à une administration, il fut élevé par sa mère, artiste peintre, et sa grand'tante. Sa santé était fort délicate, et ses deux tutrices s'ingéniaient à lui prodiguer les soins les plus intelligents; elles l'emmenaient souvent
passer la journée dans les bois do Clamait cl de Meudon. Ce fut sa grand'tante, excellente musicienne, qui lui révéla les principes de la musique. Il l'appelait sa bonne maman, et c'est à elle qu'il attribue le développement de ses qu'alités naturelles. Son influence sur lui fut la même que celle exercée sur Vincent d'Indy par sa grand'mère.
Ici se placent les anecdotes qui témoignent de la précocilé du jeune Camille (I). Bien que, dans certains cas, il y ait lieu de se défier de ces petits faits historiques, fabriqués malheureusement trop souvent pour les besoins de la cause, ceux qui concernent l'enfance de Saint-Saëns sont puisés à des sources trop certaines pour que nous fassions difficulté pour les admettre.
Sa mère racontait que « voyant son fils en quête des moindres sons, curieux de débrouiller et de retenir la tonalité de tous les bruits, elle s'ingéniait à régler les pendules de la maison, de telle sorte qu'elles sonnaient sans interruption, l'une après l'autre, les douze coups de midi. Le jeune Camille prêtait l'oreille à ces sonneries diverses, les comparait, les reproduisait avec la voix, cherchant les différences de vibration et de timbre. »
Et ces expériences étaient renouvelées fort souvent. Il jouait, un jour, dans une chambre avec sa mère, lorsqu'on introduisit un visiteur dans la pièce voisine. Saint-Saëns s'était mis immédiatement à l'écouter marcher, et, au bout de quelques secondes, il dit avec le plus grand sérieux : « Ce monsieur fait en marchant une noire et une croche. » Et il est de fait que le visiteur marchait d'un pas inégal.
11 a raconté lui-même, dans un de ses écrits (2), que sa famille prenait plaisir à développer ses dispositions précoces : « Dans mon enfance, j'avais l'oreille très déli:ate,
(1) La plupart des anecdotes concernant lenfance de Saint-Saëns ont été rapportées par Fonrcaud [Revue du Monde musical et dvomnikjue, 7 décembre 1878) et par Albert DavroUes [Figaro du l mars 1883).
(2) lîavmonie et Mélodie, paj,'C 241.
et l'on s'amusait à me faire désigner la noie produite par tel ou tel objet sonore; j'indiquais la note sans hésitation. »
N'étaient-ce point là des dispositions déjà bien marquées pour la musique descriptive, qu'il affectionna tout particulièrement plus tard et qui a été pour lui une des causes principales et les plus justifiées de ses succès? Aujourd'hui encore, Saint-Saëns a conservé la passion de prêter l'oreille aux mille voix de la Nature : la rumeur des éléments, le fracas du tonnerre, le bruissement des feuilles sèches secouées par le vent, le mugissement de la tempêle, la mélodie de la forêt, tout est pour lui un sujet d'observations. Aussi n'est-il point étonnant que, suivant l'exemple d'illustres devanciers, tels que Beethoven et R. Wagner, pour ne citer que les plus marquants, il ait introduit dans ses poèmes symphoniques des scènes descriptives qui n'étaient que le résultat d'observations personnelles et d'impressions prises au sein même de la nature.
Nous ne remonterons pas à Louis XVI pour rechercher les influences héréditaires au point de vue musical, bien que nous ayons lu quelque part qu'un de ses grands parents, du côté maternel, au dix-huitième siècle, aurait inventé pour son usage un orgue à soufflet qu'il mettait en jeu avec des pédales. Nous préférons simplement constater que sa grand'tante possédait les connaissances musicales voulues pour influencer un enfant aussi bien doué.
Dès l'âge de trois ans, le jeune Camille prenait sa première leçon sur un vieux piano que la bonne maman avait fait remettre en état, et, quelques années après, il était à même de déchiff'rer une partition de Grétry. Ses premiers professeurs furent Stamaty pour le piano et Maleden pour la composition; il avait sept ans lorsqu'il fut conflé à leurs soins. Stamaty, bien qu'ayant commencé ses études musicales fort tardivement, avait acquis de Kalkbrenner la connaissance la plus parfaite
dos règles fondamculalcs do l'art; divers voyages en Allemagne , où il connut Mendelssohn et Schumann , avaient, en outre, accru son goût pour les œuvres classiques. Aussi, tous les élèves sortis de ses mains, Gottschâlk , Saint-Saëns , M"° de la Frégeollière et bien d'autres devinrent des exécutants fort remarquables, grâce aux excellents principes qu'il leur inculqua, surtout au point de vue du mécanisme, de la correction et de la pureté du style. Quant à Maleden, qui, après un séjour en Allemagne, à Darmstadt, près de Gottfried "SVeber, avait fondé une Ecole de musique à Limoges, sa ville natale, puis l'avait transportée à Paris, en 1841, on peut dire que sa plus grande gloire est d'avoir compté parmi ses élèves l'auteur à'Benry VIIJ.
Les progrès de Saint-Saëns furent très rapides : grâce à cette mémoire prodigieuse, qui a toujours fait l'étonnement de ses contemporains, il put apprendre et retenir avec une facilité incroyable les partitions les plus compliquées, les traités les plus ardus. Son inclination très marquée pour les sciences exactes lui fut également d'un grand secours pour l'étude de la partie aride de l'art musical. Bientôt, il entrait au Conservatoire dans la classe d'Halévy, où il eut pour condisciples Cohen, Jacoby, Lecocq... puis il fréquentait en même temps le cours d'orgue de Benoît; il y obtint en 1849 le second prix, et en 1851 le premier. Déjà pianiste hors ligne, il allait devenir un organiste remarquable; entre temps, il ne négligeait pas ses travaux de composition.
A cette époque, les élèves des classes de composition étaient exclus des répétitions générales de la Société des concerts. Ils étaient, dit Saint-Saëns lui-même (1), « privés du meilleur moyen qu'ils pussent trouver d'apprendre quelque chose, quand ce moyen était à leur portée. La tentation pour moi était irrésistible; je me faufilais dans les couloirs, je me blottissais dans les loges; j'arrivais
(1) Uarmo7iic et mélodie (page 194).
toujours à attraper quelques bribes de musique, et je rapportais dans les classes une odeur de Beethoven et de Mozart, qui sentait le fagot. » Le Jeune musicien finançais chantait alors les louanges de l'art allemand, et pensait probablement que la muse française avait tout à gagner, à fraterniser avec la muse allemande !
En 1852 (il avait dix-sept ans), il se présentait,- mais sans succès, au concours annuel de l'Institut pour le prix de Rome. Rapprochement bien curieux! Ce fut dans cette même année, le 18 décembre, que sa. premihe symphonie en mi bémol, envoyée sous le voile do l'anonyme (1), à la Société de Sainte-Cécile, que dirigeait Seghers (2) et reçue avec enthousiasme, fut exécutée avec le plus grand succès. Il faut lire dans les Mémoires de Berlioz ses amusantes révélations sur la manière dont étaient alors jugées à l'Institut les diverses cantates soumises à l'examen d'un jury, composé de peintres, statuaires, architectes, graveurs en médaille, graveurs en taille douce, au milieu desquels on voulait bien tolérer quelques musiciens! Saint-Saëns passa sous les fourches caudines de cet aréopage si expert ; on lui préféra probablement un musicien, amateur de la musique comme tout le mcnde doit en faille, selon l'adorable expression de Cherubini (;ii. Il est à remarquer également que sa première symphonie, si bien accueillie à la Société de Sainte-
(,lj Le manuscrit était accoiupagné d"une note à peu près ainsi conçue :
<( Comme cette symphonie n'est pas facile à exécuter et qu'elle nécessitera quelques répétitions supplémentaires, ci-joint un billet de : cinq cents. »
Ces deux derniers mots étaient accompagnés d"uu parafe. En signant ainsi, Saint-Saëns avait voulu faire un calembour; c'est bien là un des côtés de son caractère.
(2) Seghers a été le précurseur de Pasdeloup. En fondant la Société de Sainte-Cécile, il avait jeté les bases de l'institution des grands concerts symphoniques en France.
(3) La cantate donnée au concours était : Le Retour de Virginie, paroles de M, Rollet. Le premier grand prix fut décerné à .M. Cohen et le second à M. Poise.
Cécile, lorsqu'elle fut présentée sans nom d'auteur, ne souleva plus un enthousiasme aussi grand, lorsque le public apprit qu'elle était l'œuvre d'un jeune homme de 17 ans! C'est bien un peu ce qui arriva à Berlioz, quand il eut l'heureuse idée de faire exécuter l'^'n/'rt/îce du Christ sous le nom de Ducré. Acclamée au début, elle fut vivement discutée aussitôt que le véritable nom de l'auteur fut connu. Bon public, véritable troupeau de moutons, voilà bien de tes coups!
Saint-Saëns était nommé organiste à l'église Saint- Merry en 1852 ou 1853 et ne quittait ces fonctions qu'en 1858 pour prendre le grand orgue de la Madeleine^ qu'abandonnait Lcfébure-Wély. En 1861, il était chargé d'une classe de piano à l'institut Niedermeyer où l'avait précédé sa réputation de pianiste et de compositeur. Il est de fait qu'il avait déjà entrepris à l'étranger ces voyages artistiques qu'il devait étendre encore par la suite et qui avaient contribué à le mettre en vue non seulement comme un exécutant de première force, mais comme un compositeur de grand avenir. La critique commençait à le placer sur la môme ligne que Rubinstein, Liszt, Ritter, Planté, Diémer. Delaborde... Aussi fut-il très apprécié et très recherché à l'institut Niedermeyer ; il y apportait des idées nouvelles et propageait les œuvres de Schumann, de Chopin, de Wagner. Un de ses élèves préférés était Gabriel F au ré.
Ses tournées en Europe, ses nombreux concerts, ses œuvres si variées par les genres adoptés (musique symphonique, de chambre, religieuse, descriptive, etc.) avaient tellement attiré l'attention sur lui qu'en 1859 Ilans de Bulow, le gendre de Liszt, le grand admirateur de Wagner, le pianiste bien connu, écrivait : « Il n'est pas de monument artistique de quelque pays, école ou époque que ce soit, que Saint-Saëns n'ait étudié à fond. Quand nous vînmes à causer des symphonies de R. Schu-
manu, je fus on ne peut plus surpris de les lui voir réduire au piano avec une facilité et une exactitude telles que je restai confondu, en comparant cette prodigieuse mémoire à la mienne, dont on fait pourtant tant de bruit... En causant avec lui, je voyais, que rien ne lui était étranger et, ce qui le grandissait à mes yeux, c'était la sincérité de son enthousiasme et sa grande modestie. »
A la Madeleine, il obtint un vif succès comme organiste. Sa passion pour l'orgue ne fit que s'y développer et il retira de l'étude approfondie de cet inslrument celte grande correction, cette largeur de style que l'on retrouve dans nombre de ses créations. Néanmoins, il n'est pas inutile de faire remarquer qu'il s'est un peu trop souvenu de l'orgue dans telles pages de ses œuvres symphoniques ou de musique de chambre, en y introduisant des traits et des effets qui sont absolument particuliers à cet instrument. Nous les indiquerons, lorsque nous analyserons ses diverses compositions.
Nous avons vu qu'en 18o2, Saint-Saëns avait concouru pour la première fois à l'institut pour le prix de Rome. Il se représenta en 1864, c'est à-dire douze ans après; il avait alors 29 ans et était dans la pleine maturité de son talent. On pouvait donc supposer qu'il obtiendrait le prix d'emblée. Point 1 il fut admis en loge; mais, après la composition faite, le jury, cet aréopage panaché de peintres, sculpteurs, architectes, graveurs etmusiciens(l), jugeant un peu tard que le jeune compositeur se trouvait dans des conditions de talent trop supérieures à celles de ses concurrents, le plaça pour ainsi dire hors concours. C'est du moins le motif qui a toujours été donné de l'échec ou plutôt de l'exclusion de Saint-Saëns. Le prix de Rome fut décerné à Victor Sieg.
Trois ans plus tard, en 1867, un concours était ouvert pour la composition d'une can'ate qui devait être exé-
(1) D'importantes moditications oui été apportées en ISGo à la composition du jury.
— Oi —
cutée h l'inauguration de rExposition universelle de Paris. Saint-Saëns arriva bon premier avec les lYoces de Prométhée\ l'œuvre fut acclamée. Voici ce qu'écrivait au sujet de cette cantate, Berlioz à son meilleur ami Humbert Fen'and, le li juin 1867 : (1) « Je vous écrivais ces quelques lignes au Conservatoire, oii devait se réunir le jury dont je fais partie pour le concours de composition musicale de l'Exposition. On m'a interrompu pour entrer en séance et donner le prix. On avait entendu, les jours précédents, cent quatre cantates et j'ai eu le plaisir de voir couronner (à l'unanimité) celle de mon jeune ami Camille Saint-Saëns, l'un des plus grands musiciens de
notre époque
Je suis tout ému de notre séance du jury !
Comme Saint-Saëns va être heureux ! j'ai couru chez lui lui annoncer la chose. Il était sorti avec sa mère. C'est un maître pianiste foudroyant. EnQn I voilà donc une chose de bon sens faite dans notre monde musical. Cela m'a donné de la force; je ne vous aurais pas écrit si longuement sans cette joie » (Si. Nous n'ajouterons aucun commentaire à cette lettre, écrite en toute intimité, qui n'était pas destinée à voir le jour et qui met pour ainsi dire à nu le cœur profondément affectueux de Berlioz pour ceux qu'il chérissait. Mais, que pensez- vous d'un jury qui, en 1864, ne reçoit pas sous un fallacieux prétexte un compositeur du talent de Saint-Saëns, alors qu'il n'avait pour concurrents que quelques jeunes gens de son âge, tandis que, trois ans plus tard, un autre jury proclamait à l'unanimité la supériorité du même Saint-Saëns sur cent quatre musiciens de tout âge, qui
(1) Lettres 'mtimes de Herlioz (page 304).
(2) Le Moniteur du 12 juin 18(57 contenait la note suivante : « Le comité de la composition musicale a décerné aujourd'hui, à l'unanimité et au premier tour de scrutin, le prix uni(iue à la cantate présentée au concours international de musique par -M. Camille Saint-Sacns. Ce prix lui a été disputé par cent deux concurrents. » (Berlioz, dans sa lettre du 11 juin 1867, donne le chiffre de cent quatre.)
avaient concouru pour la composition de cette cantate de lExposilion universelle de I86T ?
Pendant le siège de Paris par l'armée allemande en 1870, Saint-Saëns fut incorporé dans le bataillon de marche de l'Elysée et alla souvent aux avant-postes dans le sud de Paris, à Montrouge, Arcueil-Cachan... Lorsque son service le lui permettait, il jouait assez fréquemment dans les concerts organisés au bénéfice des blessés, concerts dans lesquels les artistes, soldats d'occasion, paraissaient la plupart du temps en uniforme. Il parle encore avec beaucoup de bonne humeur de ce temps déjà lointain et des camaraderies du bataillon.
Il passa la période de la Commune à Londres,
Si Sainte-Beuve et de Pontmartin ont eu leurs causeries littéraires du lundi et du samedi, Saint-Saëns eut ses réunions musicales du lundi. Lorsqu'il demeurait rue du Faubourg-Saint-Honoré, il recevait déjà quelques intimes, Jadin, Bassine, Regnault, Clairin, etc.. et les initiait non pas seulement à sa musique mais à celle des Maîtres d'autrefois. Peu à peu, le cercle s'agrandit; nombre d'amateurs, de musiciens français et étrangers étaient très désireux d'assister à ces soirées artistiques et même de s'y faire entendre. Quand il vint s'établir avec sa mère rue Monsieur-lc-Prince, n° 14 (en 1876, nous avons lieu de le croire), les fameux lundis étaient fort suivis.
La quantité d'artistes de talent de toutes les nations qui ont traversé ce salon hospitalier est considérable. Nous citerons au hasard: Rubinstein, Madame Viardot, Gounod, Massenet, la princesse de Metternich. le comte Zichy, Bizet, Lalo et Madame Lalo, G. Fauré, Madame Trélat, Vincent d'Indy, Ghabrier, Duparc, Messager,
Marsick, Pagans, Sanrasate, Lasserre, Lebouc, etc
Rien de plus patriarcal, de plus simple que ces réunions
cosmopolites; aucun programme arrêté à l'avance. La conversation amenait-elle à parler de l'œuvre d'un compositeur, quel quil fût, on l'exécutait immédiatement.
La musique commencée à neuf heures finissait généralement à onze. Saint-Saëns se prodiguait beaucoup et donnait à tous des preuves de sa prodigieuse mémoire, de sa dextérité en exécutant à première vue les partitions les plus compliquées, arrivées tout récemment d'Allemagne, notamment celles de Wagner qui intéressaient alors vivement les véritables artistes. On les lisait et les étudiait avec passion et le maître de la maison était un des premiers à les analyser et en signalait les beautés grandioses. Il faisait là, on peut le dire, une sorte d'apostolat et enseignait à tous la parole... ^vagnérienne !
Son excellente mère apparaissait au milieu de tout ce monde comme un charmant portrait de femme des premières années de ce siècle avec son costume à la mode de 1820 à 1830, ses cheveux frisés autour des tempes, sa physionomie pleine de droiture et en même temps d'affabilité.
Certains lundis d'humeur joyeuse, la scène se transformait. La Muse lyrique cédait la place à une muse plus légère ; on secouait un peu les grelots de la folie en jouant la Belle Hélène du maestro Offenbach (1). Les costumes étaient do rigueur : Uegnault ou Bizet remplissait le rôle de la Belle Hélène, Jadin celui du beau Paris, Saint-Saëns celui de Galchas. C'était une véritable succursale des Bouffes ou des Variétés ! Le maître du logis trouvait là une occasion de donner cours à sa verve parisienne, à sa nervosité, à sa vivacité d'esprit d'atelier. Il avait composé lui-même le texte et la musique d'une charge à fond de train contre l'Opéra sérieux italien,
(Il II est ù remarquer que 1<" créateur tli' l'opcrotto, celte scorie de l'art musical, qui a pris de si fortes racines dans le beau pays do France, n'est pas un Français, mais un Prussien.
Gahriella di Vet-gy il . La donnée de cette bouffonnerie en un acte reposait sur la légende du Croisé qui, au retour de la Palestine, surprend sa femme en galante aventure et imagine, comme vengeance, de faire manger à l'épouse infidèle le cœur de son amant. Il y avait là certaine chanson à boire d'une verve et d'une virtuosité ébouriffantes! Saint-Saënsne craignait pas de dévoiler ce côté fantaisiste de sa nature chez ses amis, Bizet, Ghabrier, Madame Viardot... C'est ainsi qu'un jour, dans le salon de cette dernière, il interpréta en costume, au milieu d'une charade, le rôle de Marguerite du Faust de Gounod scène des bijoux). -^
Et cependant, il était loin dètre un partisan de l'opérette, de l'opéra bouffe 1 Yoici ce qu'il disait de ce genre bâtard dans un article sur Offenbach (2) : « Quand on voit quelle importance l'opérette a prise dans le monde, dans le monde entier, on croit assister à un vaste accès de folie du genre humain, à une ronde désordonnée que mène un Mephistophélès blagueur, artisan de la décadence. L'opérette a pris à tâche de tout rapetisser, de tout avilir, et elle a réussi. Elle a fait plus encore : elle a donné à l'univers civilisé, le goût, le désir, presque la passion de tout ce qui est vil et petit. . . . .-..-,-..- ^^^^..^r.
» Assurément, l'illustre fondateur de l'opérette n'en avait pas prévu les hautes destinées, et même on ne saurait prétendre avec justice qu'il ait médité froidement et préparé de longue main son œuvre néfaste ».
Lorsque la Société nationale de musique se constitua
■\) Cette Pochade mi-caremo carnavalesque, en parodie d'un opéra italien, composée paroles et musique) par un ancien organiste (œui.re de jemiesse;, — tel est le titre de la pièce, — .i été jouée en 1883 à la Trompette. M""" Paulme Viardot tenait le piano, J. Franckla harpe ; Marsick faisait le ténur, Lepers le Ijarytou et .M™<= Couneau la prima donna.
(2) Harmonie et Mélodie, page 218.
le 25 février 1871, sous la présidence de Romain Bussine, Saint-Saëns accepta les fonctions de vice-président, et il fut un des membres les plus actifs de cette société qui avait pour but spécial de propager les œuvres, pour la plupart inédites, des compositeurs français. La première séance eut lieu le 17 novembre 1871 dans les salons de la maison Pleyel et Wolf. Le nombre des adhérents, qui n'était au début que de trente, s'élevait déjà à cent soixante-dix en 1873. Il donna son concours à bien d'autres réunions musicales, notamment à la Trompette, pour laquelle il composa son fameux Septuor (op. 65) pour trompette, deux violons, alto, violoncelle, contrebasse et piano.
Ce fut en 1871 qu'il perdit sa grand'tante, cette bonne maman qui avait si bien dirigé, dès le principe, son éducation musicale; elle était âgée de quatre-vingt-neuf ans.
Il est impossible de suivre Saint-Saëns dans ses pérégrinations artistiques en France et à l'étranger, tant le •nombre en est considérable. En cela, il prit pour modèles Brahms, Rubinstein, Liszt, notamment les deux derniers et il sut, tout en cueillant de nombreux lauriers, ne pas encourir le reproche qui a été fait à quelques compositeurs déjouer le rôle ou de faire le métier de commisvoyageurs en musique. Ces voyages à travers l'Europe prirent même une telle extension qu'en 1877 il fut forcé de renoncer à ses fonctions dorganisle à la Madeleine; il eut pour successeur Théodore Dubois. Une seule fois, nous devons le dire, Saint-Saëns fut assez mal accueilli à l'étranger. Dans un concert donné à Berlin le 22 janvier 1886 par la Société philharmonique et où il se faisait entendre comme pianiste, de nombreuses et bruyantes protestations éclatèrent à son apparition. Elles étaient motivées par le bruit qui avait transpiré de son opposition sourde aux représentations projetées de Lohengrin à Paris. Dans la tournée qu'il entreprit en 1887 en Russie avec MM. Taflanel, Turban et Gillçt, il fu( adr^irablenient
reçu et applaudi comme pianiste et compositeur à Saint- Pétersbourg et à Moscou.
Nous ajouterons que, parmi les grands musiciens français et étrangers qui lui furent très sympathiques, on peut nommer en première ligne : Berlioz, Reyer, Gounod; — Wagner, Rubinstein, Liszt, Tschaïkowsky et Hans de Bulow. C'est hLelio que Saint-Saëns dut de faire la connaissance de l'auteur de la Damnation de Faust.
Saint-Saëns a été fait chevalier de la Légion d'honneur après l'exécution de sa cantate, les Noces de Prométhée, et promu au grade d'ofBcier après Hem^y VIII.
Grand admirateur de Mozart, il adressait le 12 octobre 1887 la lettre suivante au directeur du Pam illustré qui, à propos du centenaire de Don Juan à l'Opéra (26 octobre), avait eu l'idée de demander aux maîtres de l'école française leur appréciation sur Mozart :
« Cher Monsieur, n J'avais cinq ans lorsqu'un ami de ma famille me fît présent de la partition d'orchestre de Don Juan. J'ai été nourri de ce chef-d'œuvre ; de là sans doute le culte que j'ai conservé pour Mozart en dépit des tempêtes qui ont bouleversé le monde musical,
» Agréez l'expression de ma considération la plus distinguée.
» C. Saint-Saens. »
A l'exposition des Souvenirs de Mozart, organisée à l'Opéra à l'occasion de ce centenaire, Saint-Saëns a envoyé un médaillon de Mozart par Ingres, que lui avait donné le peintre de la Source, et un manuscrit du maître de Salzbourg (marche pour deux violons, alto, violoncelle et deux cors).
Une grande franchise de nature, un appétit des choses de l'art, de la science même (peinture, littérature, ma-
thématiques, astronomie), en un mot de tout ce qui est intelligent, une gaieté pleine de la blague du gavroche éclatant à l'improviste, un grand cœur et une vive sensibilité sous des apparences froides et sèches, qui lui ont attiré de nombreuses sympathies; — à côté de cesqualités, une mobilité d'esprit, un certain amour du paradoxe, une versatilité dans ses jugements, dans ses admirations et un ton cassant dans la controverse, qui lui ont valu bien des inimitiés, tel est au mor;il le portrait de Camille Saint-Saëns.
Physiquement, il est de moyenne taille, maigre, nerveux, d'aspect malingre. Il a le front largement découvert, les yeux vifs et intelligents, le nez très accentué en bec d'aigle; les cheveux, un peu rares sur le devant de la tête, sont bruns, grisonnants ainsi que la barbe qu'il porte entière et courte; la bouche dessine un sourire pincé, — un rictus moqueur qui s'étend à toute la physionomie.