VINCENT D'INDY
La tâche principale du biographe est de peindre l'homme selon son temps, de faire voir si les circonstances lui sont favorables ou opposées, comment il considère le monde et les hommes, et, s'il est artiste, poète ou écrivain, comment il se présente du dehors 'les influences extérieures .
/IGcETHE. — Fiction et VrritéJ.
Le sentiment des beautés élevées de la Nature est, chez certaines âmes d'élite, le mobile puissant qui les entraîne à traduire leurs pensées dans la langue des sons, des vers ou par toute autre voie artistique. Cette nature est VAlrna parens, la source féconde où peuvent être puisées les inspirations les plus vraies auxquelles l'homme soit capable de se livrer. En se rapprochant des chefs-d'œuvre de la création, il pourra, lui aussi, créer des chefs-d'œuvre. Au centre des sites les plus grandioses, l'esprit se recueille, l'âme est émue, le cœur se dilate, l'imagination prend des ailes d'une puissante envergure. Là, plus de soucis des misères terrestres, le détachement complet des préoccupations journalières, la liberté du cœur... la liberté également d'agir ou de ne pas agir. On serait tenté d'appliquer au mortel insensible aux perfections de la nature la sentence rigoureuse prononcée par le grand poète anglais contre l'être rebelle à la musique :
» L'homme qui n'a en lui-même aucune musique, et qui n'est pas ému par le doux accord des sons, est propre aux trahisons, aux perfidies, aux rapines. Les mouvements de son âme sont mornes comme la nuit et ses penchants ténébreux comme l'Erèbe. Ne vous fiez point à un tel homme (1).
L'amour de la nature est la note dominante de Vincent d'Indy; dès sa plus tendre enfance, il en a été le fervent disciple, l'admirateur passionné. Comme Berlioz, courant aux Abruzzes lorsque Tennui de Rome le prenait, comme Beethoven, allant demander aux vertes campagnes des plaines du Danube les vibrantes inspirations de ses plus belles conceptions, comme Mendelssohn, quittant de bonne heure les tristes rives de la Sprée pour aller explorer les âpres montagnes de l'Ecosse ou les paysages moins sévères de la Suisse et de l'Italie, et y puiser les motifs de sou ouverture de la Grotte de Fingal et de ses belles symphonies romaine et écossaise, notre jeune compositeur, dont la famille était originaire de l'Ardèche, se sentit vivement attiré par les cimes et les versants si pittoresques des Cévennes. Bien que parisien d'origine, il s'échappait tous les ans du gouffre oii sombrent tant d'intelligences, pour se retremper au sein de ce pays qu'il affectionnait. Plus tard, il étendait le cercle de ses voyages et prenait le bâton du pèlerin pour aller au loin visiter les montagnes dolomitiques du Tyrol, — l'Engadine traversée par l'Inn, aux eaux vertes, pareille à un long collier dont les pierreries seraient représentées par ses jolis lacs, — les solitudes de la forêt Noire, évitant toujours les lieux fréquentés, pour s'isoler et surprendre les secrets de la nature, sa mystérieuse amie. Dans sa contemplation, il put écouter les mélodies de la forêt, du ruisseau, des rapides cascades, en un mot, le « cri de la terre », suivant la forte expression de l'un des plus grands
(1) Shakspeare. Le marchand de Veniae, acte V, scèue I.
paysagistes do l'Ecole française, F. Millet (1). Il y trouva ce que l'on n'apprend pas dans les salles de spectacle, « bien souvent aussi vides qu'insipides», les vraies sensations de la musique, et en rapporta des esquisses que nous retrouverons plus tard, sous une forme définitivement arrêtée, dans nombre de ses productions.
Vincent d'Indy est né le 27 mars 1832, à Paris, et il y a passé toute son enfance, ne se rendant qu'à l'époque des vacances dans l'Ardèche, dont sa famille, comme nous l'avons déjà dit, était originaire. Son père, qui vivait de ses rentes, aimait la musique ; il jouait même du violon assez agréablement. Sa mère mourut aussitôt après sa naissance et son père se remaria. Il dut à cette triste circonstance d'être élevé par sa grand-mère. M"" Théodore d'Indy qui, elle, était excellente musicienne et ne négligea rien pour l'initier aux premières difficultés de l'art. C'est grâce à la tendre sollicitude d"une parente dévouée qu'il vécut jusqu'à un certain âge à l'abri du dur contact de la vie et des aspérités sociales; c'est grâce à l'influence d'une femme vraiment éprise de l'art, qu'il eut ce rare bonheur d'être à même, dès sa plus tendre enfance, de puiser les germes de la Beauté dans l'étude des grands maîtres. Cette éducation toute féminine a laissé sa douce empreinte sur la personne de Vincent d'Indy dont les manières charmantes et la physionomie elle-même reflètent les impressions du premier âge. On pourrait dire que la femme intelligente, chargée spécialement de l'éducation de l'homme, façonne l'élève à son image.
A l'âge de neuf ans, Vincent d'Indy commençait l'étude du piano et faisait des progrès si rapides, qu'à
(1) « Dans nos catnpagues de France, à l'automne, quand vient le moment des calmes plats, nos paysans disent que le temps s'écoute, métaphore ingénue, qui rend l'idée de je ne sais quelle méditation vague et fait comprendre ce qu'il y a de recueilli dans un pareil silence. »
E. Fromentix. {Une année dans le Sahel.)
quatorze ans, il avait déjà acquis une très grande force sur cet instrument et montrait une prédilection toute particulière pour les classiques, Bach, Beethoven. C'est que la femme art4ste, qui veillait sur lui, avait eu le soin d'écarter toutes les ronces du chemin, c'est-à-dire les productions de mauvais goût, qu'on laisse malheureusement trop souvent entre les mains de la jeunesse. Elle pensait à juste titre qu'en art, aussi bien en musique qu'en littérature, l'enfant ne doit avoir pour modèles, en dehors des principes de la méthode et de la grammaire, que des œuvres saines et fortes. Donner à étudier, chaque jour, à son élève les sonates de Mozart, de Beethoven, en les graduant habilement^ prouvait une entente parfaite des conditions dans lesquelles l'éducation musicale doit être faite.
Diemer fut le premier professeur sérieux qui le mita même d'approfondir le mécanisme du clavier; de 1862 à 1865, il travailla sans relâche avec lui. Puis, après cette période, il étudia la technique de l'harmonie avec Lavignac. Sous sa direction, il fit de grands progrès dans cette branche de l'art et apprit de lui en même temps les premiers principes de composition. Simultanément, il suivait les cours de Marmontel, afin de se perfectionner dans l'étude du doigté.
Un de ses oncles, M. Wilfrid d'Indy était un amateur qui eut son heure de célébrité, de 18i0 à 1865, dans les salons parisiens, où il faisait entendre de légères opérettes, des quatuors, romances, etc.. Bien que très passionné i)Our la musique italienne (l'éducation musicale en France était si arriérée à cette époque !), il n'en était pas moins apte à adopter les révélations qui commençaient à se faire jour des oMivres des grands Maîtres symphonistes, ainsi que toute innovation dans l'art musical. Ce fut lui qui mit sous les yeux de son neveu, en 1867, le traité d'orchestration de Berlioz. Quel horizon nouveau, au point de vue dramatique et symphoni([ue, pour Vincent d'Indy ! II l'étudia avec passion et, voyant
les impressions grandioses que l'auteur de la Damnation de Faust avait éprouvées à l'audition des cliefs-d''œuvre de Gluck, Spontini, Weber, etc., il vécut dans l'intimité de ces grands maîtres et orchestra, afin de mieux les connaître, des fragments des sonates de Weber, de Mendelssohn.
Une heureuse rencontre fut celle qu'il fit en 1869 d'un musicien doué des plus heureuses qualités, Henri Duparc. Celui-ci, un peu plus âgé, avait déjà étudié à fond les œuvres de R. Wagner et put initier son ami aux beautés que renferment des partitions, telles que celles de Lohengrin, du Rheingold et de la Walkyrie. Le terrain était admirablement préparé, du reste, et Vincent d'Indy ne fut pas long à s'inféoder aux théories wagnériennes.
Demeurant porte à porte, les deux musiciens organisèrent un petit cénacle où s'exécutaient les partitions les plus sérieuses, comme la Passion selon Saint Mathieu, de Bach, cet oratorio d'une conception grandiose, écrite pour soli, deux chœurs et deux orchestres, qui restera un des monuments de l'art musical. Nos jeunes artistes déployèrent tant de zèle, tant de fanatisme, on pourrait le dire, que, malgré les difficultés dont est hérissée la partition et les combinaisons les plus compliquées qu'elle renferme, ils arrivèrent à une interprétation des plus satisfaisantes. Ils furent ainsi les précurseurs de M. Lamoureux, qui devait plus tard, au mois d'avril 1874, donner une magistrale audition de cette œuvre sublime, au Cirque des Champs-Elysées (1). La Passion jouait un tel rôle dans leur existence que l'un des exécutants en conserva le nom du personnagcqu'ilreprésentait : VEvamjéliste.
Les heureuses dispositions de Vincent d'Indy pour la musique étaient de jour en jour si marquées, que son
(1) La première exécution de la Passion de Bach remonte au Veadredi-Saint de l'année 1729 et eut lieu dans l'église Saint-Thomas de Leipzig.
père renonça au désir qu'il avait manifesté de lui voir continuer ses études de droit et qu'il le laissa suivre son inclination. Au surplus, s'il y eut opposition à sa carrière artistique, elle ne se manifesta que chez quelques membres de sa famille qui, s'appuyant sur les préjugés étranges que professera toujours une certaine classe de la société pour les arts qui, de près ou de loin, se rattachent au théâtre, voyaient avec un certain déplaisir leur jeune parent entrer dans une voie qu'ils ne jugeaient pas digne de sa situation dans le monde !
Vint l'année terrible, 1870! L'élite de la nation courut à la défense du pays. Des artistes d'une haute valeur, dont quelques-uns devaient hélas! payer de leur existence leur dévouement, prirent la capote de simple soldat pour partager les périls et les souffrances du siège de Paris. Vincent d'Indy ne faillit pas à ce devoir et s'engagea dans la mobile ; il fut envoyé au fort d'Issy, et il n'a point oublié le transport des munitions sous le feu de l'ennemi, service dont sa compagnie était principalement chargée.
Toutefois, la musique de la mitraille ne pouvait lui faire abandonner celle des Burgraves , esquisse d'un grand opéra sur le drame de Victor Hugo (1). A chaque permission obtenue, il venait à Paris s'enfermer dans son cabinet de travail pour achever et orchestrer cette partition qui du reste n'a été ni terminée ni mise au jour.
Une grande perte pour lui fut celle de M™" Théodore d'Indy, sa grand-mère, son initiatrice dans l'art musical ; elle mourut peu de temps après l'armistice. Pour couper court à toutes les hésitations que manifestait une partie de sa famille relativement à sa carrière artistique, il alla demander conseil à César Franck, qui l'accueillit
(1) Vincent d'Indy avait composé sa première œuvre avant la Ruerre, eu mai 1870, La Chanson des Aventuriers de la mer, de V. Hugo, mélodie pour baryton et chœur d'iiommes.
avec la plus grande bienveillance. Il lui apportait un quatuo7- pour piano et instruments à cordes, qu'il aurait bien voulu voir exécuter à la Société nationale de Musique; et il comptait un peu sur la protection de l'auteur de Rédemption, pour obtenir cette faveur. Quelle jolie douche d'eau glacée il reçut sur la tête, lorsque l'excellent professeur lui fit voir combien son quatuor était mal écrit, tant au point de vue de la composition que de l'harmonie! Toutefois, il avait reconnu certaines qualités dans cette œuvre de jeunesse et, loin de le décourager, il l'engagea vivement à poursuivre ses études. Le sort en était jeté!
Vincent d'Indy commença immédiatement à travailler, sous la direction de César Franck, l'harmonie, la composition, le contrepoint et la fugue. Puis il entrait en 1873 dans la classe d'orgue de ce maître, au Conservatoire, qu'il fréquenta assidûment pendant deux années. En 1874, il remportait un second accessit, et en 1875 un premier. Serait-il téméraire d'avancer qu'à cette époque César Franck, qui arrivait au Conservatoire avec la réputation à' indépendant, ne trouva pas dans l'administration de cet établissement l'appui et la bienveillance qu'il aurait dû y rencontrer? Ses élèves n'eurent-ils pas à souffrir, dans la répartition des récompenses, de l'espèce d'ostracisme dont était frappé leur maître?
En 1873, Vincent d'Indy eut sous les yeux le Requiem allemand de Johannes Brahms ; il fut si émerveillé de cette composition religieuse, qu'il n'eut plus qu'un désir, celui de voir l'auteur d'un pareil chef-d'œuvre. A cet effet, il entreprit un voyage en Allemagne et, en passant par Weimar, il fit la connaissance de F. Liszt qui le mit à même de profiter des conférences et leçons qu'il donnait à ses élèves et dont le principal attrait consistait dans l'étude approfondie des œuvres de Beethoven, Schumann, Brahms, Chopin.
De W'-imar V. d'Indy se rendit à Vienne, résidence ha-
bituelle de Brahms; il eut le chagrin d'apprendre qu'il venait de partir pour la Bavière. Il ne se découragea pas et prit la route de Munich. Mais il ne voulut pas traverser Salzbourg sans faire un pèlerinage à la demeure de Mozart et satisfaire également son penchant pour la nature en visitant cette contrée merveilleuse, une des plus belles de l'Autriche. Il put, en compagnie du conservateur du musée de Salzbourg, entreprendre des excursions aux mines de sel de Berchtesgaden, si remarquables par leurs lacs souterrains, au Kœnigs See, dont les eaux d'un vert sombre et d'une limpidité cristalline, Ics bords sauvages avec un horizon de montagnes escarpées et neigeuses peuvent rivaliser avec les plus beaux lacs de la Suisse.
A Munich, il apprit que Brahms s'était rendu au Starnberg See, pour s'installer dans le coquet village de Tutzing, situé sur la rive opposée au château royal de Berg, où périt tragiquement le roi Louis de Bavière. Soit que par sa nature Brahms fût peu disposé à accueillir les étrangers, soit qu'il fût alors absorbé par des travaux qui demandaient un recueillement profond, toujours est-il qu'il se montra plus que réservé à l'égard de notre jeune compositeur qui cependant s'était présenté sous les auspices de Saint-Saëns et de César Franck. Ainsi finit cette entrevue avec le plus grand symphoniste actuel de l'Allemagne, entrevue si ardemment désirée!
La première œuvre de Y. d'Indy exécutée à Paris fut, en 1875, X Ouverture des Plccolom'ini, seconde partie de la Triloffie de Wallenslein, une des tragédies les plus remarquables du théâtre de Schiller (1). Ce fut l'orchestre de Pasdeloup qui fit connaître au public cette ouverture.
(1) La tragédie de Wallenatein, de Schiller, a été représentée pour la première fois en octobre 1708 sur le théâtre de Weimar. L'exemjilaire dans lequel la trilogie était accompagnée de remarques autographes de Schiller, a été brûlé dans l'iuceudie de la salle de Weimar, le 21 mars 1825.
» lu impression personnelle de la soirée d'hier?
» Pour cela, impossible de vous adresser plus mal. Il y a un artiste à Paris qui ne verra jamais Lohengrin, c'est moi. Voici pourquoi : J'aime cette œuvre, parce qu'elle est le point de départ du théâtre musical moderne, tel que je le comprends. Lamoureux a bien voulu me confier la direction des études chorales et de la musique de scène; depuis le 27 janvier 1887, j'ai fait 46 répétitions de chœurs au foyer, 6 ensembles, 20 répétitions en scène au piano, 5 avec orchestre et 2 répétitions générales. De même que le mécanicien ne peut abandonner sa machine tant qu'elle est en mouvement (excusez cette comparaison peu romantjquej, de même je suis, durant toute l'exécution et toutes les exécutions, cloué sur la scène, tantôt derrière un châssis, tantôt sur un praticable, et, lorsque je voudrais me laisser aller à l'impression, les mille et quelques détails auxquels je dois veiller viennent me tirer brusquement du rêve,
» Cependant, si vous voulez le compte rendu de la représentation d'hier vue à l'envers, le voici très réel : inutile de vous dire que cela me fait plaisir de vous l'envoyer et que l'insertion m'est totalement indifférente. »
Suit une description humoristique de la pièce vue de derrière les décors, qui contient les appréciations les plus justes sur le développement du drame, les parties les plus en saillie et la mise en scène, raconte les enthousiasmes de la salle en opposition avec les manifestations burlesques, au dehors, d'une foule payée par des gens que l'on connaît bien, contenue par une police effrayée et effrayante et dont la conclusion est celle-ci : « En résumé, une exécution musicale presque absolument parfaite. Espérons que Lamoureux, notre courageux chef, aura ainsi fondé un théâtre moderne où l'art vrai et vivant pourra être connu et se faire jour enfin à côté des somptuosités mortes de la grande momie qu'on
appelle, je n'ai jamais pu savoir pourquoi, l'Académie nationale de Musique. »
J'estime qu'un artiste, à quelque branche de l'art qu'il appartienne, doit être jugé non pas seulement d'après son œuvre, mais sur ses tendances en général, sur ses inclinations et même, avec une certaine mesure, d'après ses actes. Certes, ses créations sont souvent le plus merveilleux commentaire de sa destinée et, il est juste de le dire, il y aurait quelquefois avantage à ne pas franchir le mur de la vie privée. C'est au biographe à choisir avec discernement, parmi les documents qu'il possède, ceux qui lui paraissent de nature à être publiés et qui permettent au public de pénétrer plus avant dans l'intimité du modèle pris sur le vif. Ce sont les éléments combinés de psychologie et de physiologie qui donnent au jugement toute certitude non seulement sur les talents, mais encore sur les caractères : on pourra ainsi suivre l'artiste pas à pas dans ses travaux, connaître ses idées, ses sensations, ses ambitions, en un mot vivre de sa vie.
Nous avons essayé d'esquisser à larges traits la caractéristique des œuvres de Vincent d'Indy et d'indiquer leurs tendances ; il nous reste à faire connaître la manière de voir de l'artiste, de l'homme sur la Nature et sur les Arts en général.
D'une lettre qu'il nous écrivait, au mois de juin 1887, de Vernoux (Ardèche), nous détacherons le passage suivant, qui donnera la mesure exacte de sa passion dominante pour les chefs-d'œuvre de la création : « Il fait ici un temps admirable, une température chaude, mais sans excès, et, en ce moment, je vois, tout en écrivant, les sommets neigeux des grandes Alpes tout au loin, ce qui rafraîchit un peu, — puis les montagnes plus rapprochées du Vercors, — puis la plaine du Rhône, — enfin, au premier plan, nos vieux bois de pins et de hêtres que je connais si bien et les foins très verts et très hauts qui
ne sont pas encore fauchés. Je vous assure que cela fait un bien réel de se retrouver là après les fatigues et les écœurements de cet hiver. Ce qu'on appelle à Paris le monde artistique vous paraît bien loin et bien petit ; H. . , lui-même n'apparaît que comme une tête d'épingle, dont la pointe serait émoussée. On se sent bien ici dans le vrai repos et à la véritable sow'ce de tout art. »
En littérature, Vincent d'Indy est un vieux romantique ; c'est ainsi du moins que l'appellent ses amis. Dans son enfance, les seuls livres qui l'aient passionné ont été les contes populaires ou fantastiques des Hauf, Andersen, etc.. Il lui en est resté un goût très marqué pour la littérature rêveuse et Imaginative. Plus tard, il dévora les œuvres d"Edgard Poë, d'Hoffmann, d'Uhland. Sa symphonie : La Fo)'êt enchantée a été composée d'après Harald, ballade de ce dernier auteur. A l'époque des enthousiasmes de la 20^ année, il eut des adorations pour Dante, et le buste du grand poète italien occupe, avec celui de R. Wagner, une des places d'honneur dans son cabinet de travail ; le Purgatoi7'e surtout l'avait enthousiasmé, et il avait rêvé d'en faire une grande symphonie. Depuis, tout en gardant un religieux respect pour i'Alighieri, d'autres dieux lui ont apparu : Schiller, le premier, avec sa tragédie de Wallenstein et la Cloche, — puis Gœthe, — Molière, qui lui fut révélé à une reprise de V Ecole des femmes, — Shakspeare, dont le Roi Lear et la Tempête l'ont vivement tenté ; mais Berlioz était là... — enfin, plus récemment, Flaubert, dont la Salammbô, cette admirable reconstitution des temps anciens, peut-être fausse (1), mais dans tous les cas abso-
(1) Dans le Journal des Goncourt (Mémoires de la vie littéraire), E. de Goncourt donne son appréciation, une appréciation des plus humoristiques, sur la Salammbô de son ami Flaubert. En voici quelques extraits :
« Je vais écrire ce que je pense sincèrement de l'œuvre d'un homme que j'aime et dont j'ai admiré sans réserve le premier livre. Salammbù est au-dessous de ce que j'attendais de Flaubert. La
lument artistique, malgré le peu de cohésion des divers épisodes et la surabondance des motifs descriptifs, l'a énormément captivé. En cela, il s'est trouvé en communauté d'admiration avec E. Reyer. qui, s'inspirant de celte œuvre remarquable, a composé un opéra, que nous aurons peut-être la bonne fortune d'entendre... à Bruxelles. Il ne put lire, sans une forte émotion, cette monstrueuse et splendide Tentation de Saint- Antoine, qui pourrait s'intituler un poème épique, si l'on en faisait encore.
Aujourd'hui, V. d'Indy étudie les ouvrages du grand romancier russe, Tolstoï, qui, selon lui, représente le genre pictural qu'il préfère, c'est-à-dire les primitifs septentrionaux des quatorzième et quinzième siècles. 11 estime que l'époque de la Renaissance a été néfaste au point de vue artistique le plus élevé : l'alliance impos-
personnalité si bien dissimulée de l'auteur dans Madame Bovary, transperce ici ronflée, déclamatoire, mélodramatique et amoureuse de Ja grosse couleur, de l'enluminure ! Flaubert voit l'Orient et l'Orient antique sous l'aspect des étagères algériennes. L'effort, sans floute, est immense, la patience iufinie, et, malgré la critique que j'en fais, le talout rare. Mais, dans ce livre, point d'illuminations, point de ces révélations par analogie qui font retrouver un morceau de l'âme d'une nation qui n'est plus. Quant à une restitution morale, le bon Flaubert s'illusionne; les sentiments de ses personnages sont les sentiments banaux et généraux de l'humanité et non les sentiments d'une humanité particulièrement carthaginoise, et son Mathô n'est au fond qu'un ténor d'opéra... Il arrive par moments à un transport de votre cerveau, de vos yeux dans le monde de son invention ; mais il en donne plutôt l'étonrdissemenf (jne la vision, i)ar le manque de gradation des plans, l'éclat permanent des teintes, la longueur interminable des descriptions
. . . Enfin, pour moi, dans les moderaes, il n'y a eu jusqu'ici qu'un homme qui ait fait la trouvaille d'une laûgue pour parhr des temps antiques : c'est .Maurice de Guérin dans le Centaure ».
E. DE Concourt.
Je n)c permets d'en ajouter un second : Théophile fïaut'ier, dans la Momie.
H. iMBEHT.
sible qu'elle a tentée entre l'art rêveur des pays des brouillards et l'art linéaire, très défini des pays du Midi, n'a pu enfanter que des œuvres jolies de formes, mais sans portée intellectuelle au point de vue des progrès do
l'art Il va même plus loin; il avoue franchement
qu'il éprouve une impression bien plus grande et plus réellement artistique devant l'art Assyrien du huitième siècle avant J.-C, que devant celui du siècle de Périclès (Renaissance antiquej.
« Me voici de retour de Londres, écrit-il à un ami, le 4 juin 1887, dans l'enthousiasme des sculptures assyriennes du British-Museum : quel bel art et quel flagrant délit de vie et de vérité dans ces tableaux d'une civilisation qui valait bien la nôtre ! »
Il resterait des heures en contemplation devant les tableaux de certains primitifs allemands ou flamands, comme Beham, Grûnewald, Altdorfer, etc., jusques et y compris Holbein, tandis que les merveilleuses compositions de la Renaissance italienne, jusques et y compris Raphaël, le laissent absolument froid, Rembrandt est un des peintres du dix-septième siècle qui le frappent, parce qu'il a conservé l'art très pur des primitifs, en y infusant un courant tout moderne qui a été étouffé au dix-huitième siècle. Il dirait avec Charles Blanc que : « Rembrandt a passé au milieu des astres de la peinture comme font ces comètes qui semblent venues pour troubler les grandes lois du monde et qui, cependant, jouent aussi leur rôle dans l'harmonio des cieux. »
L'admiration presqu'exclusive de Y. d'Indy pour les arts gigantesques de races disparues et pour les œuvres naïves et chaudement colorées des primitifs allemands ou flamands, lui a fait un peu oublier l'ère d'affranchissement qu'a inaugurée le splendide édifice de la Renaissance. C'est dans la période qui s'étend de la fin du treizième aux premières années du quinzième siècle que les Nicolas de Pise, les Giotto, Donatello et Brunellesco
do Florence, les Van Eyck dans les Flandres, les Sluter en Bourgogne, etc., abandonnèrent les formes hiératiques et l'Ecole byzantine, pour entrer à pleine voile dans l'imitation de la Nature et de l'Antique : telle fut la reprise de la chaîne interrompue des belles époques de la Grèce. Leurs successeurs, Lucca délia Robbia, Michel- Ange, Benvenuto Cellini, Léonard de Yinci. Raphaël, le Corrège, etc., n'ont fait que s'inspirer de leurs devanciers et les ont même quelquefois surpassés en adjoignant la grâce à la force. Ils ont ainsi produit des chefsd'œuvre qui, à eux seuls, constitueraient la gloire de la Renaissance et ont en réalité servi de modèles aux artistes de toutes les nations.
Ne fdudrait-il pas chercher dans ses préférences pour les œuvres colossales, mais rudes, des temps primitifs et dans son exclusivisme pour les créations si pleines dc charmes de la Renaissance, le parti pris par Y. d'Indy d'éloigner de ses compositions tout ce qui pourrait être considéré, selon lui, comme de l'afféterie et qui ne serait que la grâce ou la tendresse ?
L'avenir dira si ce compositeur qui, parmi les jeunes, est une des organisations musicales les plus surprenantes el dont les premières œuvres révèlent déjà, en tant que symphoniste, un talent plein d'originalité et de vigueur, ne deviendra pas en France l'un des représentants du Drame musical, tel que l'ont rêvé ou réalisé en partie Gluck, Weber, Berlioz, Reyer, Wagner, — qui entraîne la disparition des formes surannées, des vieux moules légués par le passé et comporte les transformations, les innovations qui ne sont en réalité que la loi de la Nature