THIRON
A soixante ans, il pouvait encore, si la santé lui fût revenue, jouer les rôles de son répertoire, ceux qu'il interprétait si bien : le Chandelier, l'Été de la Saint-Martin, le Malade imaginaire. Amphitryon, le Bourgeois gentilhomme. Mademoiselle de la Seiglière !
— Allons, cher Monsieur Thiron, lui disais-je, quand il venait me voir, essoulïlé et miné par la maladie, vous remontrez quelque jour sur les planches !
— Oh ! répondait-il, les planches ! ... Il y en a en bas, il n'y en a pas là-haut !
Le départ et la cause cruelle du départ de ce comédien éminent ont été un des chagrins de mon administration, une perte profonde, absolue pour la Comédie-Française. Un soir il fut frappé, sur la scène même, en jouant les Effrontés. On l'emporta congestionné. Je tâchais de le consoler.
— Ce ne sera rien, rien, mon cher sociétaire ! Et lui, tandis qu'on le mettait en voiture :
— Oh! oui, parbleu! Seignare !... Purgare!
Il restait l'enfant de Molière, il restait gaulois, narquois, il restait Thiron, même frappé à la tête.
On se rappelle tous les triomphes de Thiron. Sa dernière création fut le marquis de Riverolles dans la pièce deM. Alexandre Dumas, Francillon.
l32 PROFILS DE THEATRE
Je puis dire, l'ayant vu à l'œuvre, quel soin, quel souci profond du mieux, quelle patience dans l'élude il apportait à la composition de ses rôles. Ce comédien d'un talent si sûr était (pareil en cela à Jeanne Samary) timide comme un débutant. Cet artiste d'un esprit si fin doutait de lui comme si le public ne l'eût pas entendu, réclamé, toujours beureux de l'applaudir.
Ilélas ! en le voyant jouer, cbercher, s'inquiéter, je prévoyais l'heure où, après tant d'artistes éprouvés, celui-là à son tour, et bientôt, disparaîtrait à jamais !
— Prenez garde, me disait Dumas, dont le coup d'œil était médical, il va nous manquer un de ces jours !
La Comédie-Française est le seul tbéalre qui ait pu supporter tant de pertes successives. Je ne dis pas sans secousse, je ne dis pas sans tristesse, mais sans danger pour son avenir. Elle a résisté et résistera toujours ; mais elle a bien le droit de se plaindre de tant de deuils et de tant de morts. Le 5 avril 1888, après le premier acte des Effrontés, Tbiron, pris d'un étouffement, était forcé de quitter la scène et un de ses camarades, un sociétaire, dévoué comme lui à la maison, achevait son rôle, tandis qu'on emportait, je le répète, l'éminent artiste que nous redoutions déjà de ne