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plus revoir. Il devait reparaître pourtant sur cette glorieuse scène de la Comédie-Fançaise qu'il a illustrée et, refusant la démission qu'il crut devoir nous adresser, nous lui donnâmes, le comité et moi, un an de congé, espérant que la maladie dont il souffrait pourrait être enrayée. Un an après, le 4 avril 1889, il rentrait dans le Mariage de Figaro et le semainier, M. Worms, écrivait après la Matinée Classique ces lignes sur le rapport quotidien : « Le pauvre Thiron était dans une émotion profonde ; mais enfin il a très bien supporté cette première épreuve. A son entrée, le public lui a fait une réception chaleureuse. )) llélas ! ces ovations devaient être les dçrnières, et, deux mois après cette rentrée, le 10 juillet 1889, Thiron jouait pour la dernière fois, dans V Etrangère, le rôle qu'il avait créé.
Il avait peur du théâtre, peur des planches, peur de la rampe, cette auréole du comédien. Il ne voulut même pas reparaître, malgré mon insistance, dans une représentation d'adieu où le public lui eût payé, en un soir, tout ce qu'il lui devait de joies exquises et de délicates sensations d'art. (( Venir recevoir des fleurs en scène, me disait-il avec un sourire ironique et triste, y pensez-vous.^ La couronne du bénéficiaire, la dernière couronne ! Oh ! je n'y échapperai pas !
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Mais VOUS me rapporterez un peu plus lard, bientôt, au Père-Lachaise ! » Et il fallait entendre le ton douloureux et pourtant résigné dont il disait ces mots !
Thiron fut, dans la vie, un esprit pénétrant, aiguisé, quelque chose comme un de ces comédiens du xvui® siècle dont les saillies charmantes sont -devenues légendaires. Mais cet esprit si fin était un esprit sûr. J'ai toujours trouvé en lui — je redis le mot avec plaisir — un collaborateur dévoué, un cordial et solide auxiliaire. Il avait, dans les comités, la vision nette des choses, le goût exercé, et comme il avait sur la scène le talent le plus brillant, il y apportait en mênie temps la modestie la plus profonde, cette modestie qui est peut-être la marque de la véritable supériorité.
Il est banal de répéter que le souvenir des comédiens passe vite. Tout passe vite à l'heure où nous sommes. Mais croyez-vous qu'on puisse oublier, dans l'histoire de la Comédie-Française, cet acteur charmant et original, naturel et pétri d'humour: ce mordant interprète du répertoire moderne ; spirituel, pénétrant, personnel lorsqu'il abordait les rôles classiques : inimitable lorsqu'il jouait du Musset dont la verve ailée était comme adaptée à sa fantaisie, à toute sa personne, à cette
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petite taille courte, ronde et cependant d'une élégance suprême et souveraine, l'élégance impertinente d'un galant homme d'un autre temps ?
Encore une fois, le nom de Thiron est intimement lié à l'histoire de ce grand théâtre qu'il a beaucoup aimé, bien servi et bien défendu. J'entends encore sa voix claire et pimpante chanter, d'un ton si pénétrant, avec une gaîté naïvement ironique, le couplet du Mariage de Figaro qui pourrait servir d'épitaphe à tant d'événements et à tant de renommées :
Tout finit par des chansons !
Non, mon cher Thiron, tout ne finit pas par des chansons. Vous avez achevé le couplet de Beaumarchais dans les souffrances de la maladie, dans le regret de ce théâtre où l'on vous cherchait à votre place habituelle quand venait le défilé des anniversaires. Tout finit, en cette vie, par un dernier acte toujours tragique, même les comédiens des comédies de Molière, même les comédiens des comédies de Musset ! Tout finit par la dernière couronne, que vous avez refusée mais que vous aviez bien gagnée. Et quand on est comme vous, un artiste de race et un honnête homme, tout finit par des regrets!
Novembre 1891.
La Roche.
Autrefois, quand un comédien prenait sa retraite, il était rare que ses camarades ne se réunissent point dans un banquet — le dernier banquet des Girondins de la scène — pour donner un souvenir à celui qui partait. Je ne sais pourquoi cette coutiwne a disparu dans ces dernières années et je me demande s'il n'y a point quelque diminution de la fraternité d'art dans l'abandon de cette bonne coutume ainsi tombée en désuétude. Que de sociétaires retraités auxquels on n'a rien dit I... J'ai plus d'une fois payé à ces (( partants » la dette de la Comédie et il m'est doux de recueillir ici ces paroles qui, au total, sont aussi des a portraits parlés ». Et c'est ainsi que je disais, un soir, à M. Jules La Roche :
Depuis le i4 octobre 1875, jour où mon prédécesseur portait, dans un banquet d'adieux, un toast à un glorieux et regretté comédien, Re-
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gnier — c'est-à-dire depuis bientôt dix-huit ans — il n'y a pas eu de réunion pareille à celleci. Je ne sais pourquoi et par quelle timidité à se mettre en avant ou, qui sait ? par quel oubli peut-être d'une solidarité qui cependant est la force et la renommée d'une institution, on n'a pas célébré les événements heureux ou les retraites regrettables qui ont marqué ces dernières années dans l'histoire intime de la Comédie- Française.
On a vu la décoration de la Légion d'honneur, instituée pour récompenser, dans l'armée, dans les sciences, dans les arts, tous les mérites éminents, aller a des camarades et à des maîtres, tels que M. Got, le doyen de nos chevaliers, tels que M. Delaunay, dont j'ai mieux encore mesuré la rare valeur depuis qu'il s'est retiré trop tôt, tels que M. Febvre, M. Mounet- Sully, M. Worms, trois légionnaires dont la nomination m'a été une joie personnelle — et les collègues et les amis de ces gloires de notre scène n'ont pas eu l'idée, qu'ont eue les vôtres, de témoigner publiquement la satisfaction qu'ils éprouvaient à voir récompenser les services rendus par ces maîtres dans un art exquis : — l'art du théâtre qui est une des fiertés de notre France.
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Je serais tenté de croire que lorsqu'on m'a reproché naguère de songer à reprendre la vieille comédie de Scribe la Camaraderie, ce n'est point parce que la pièce aurait pu sembler porter des rides ; non, c'est qu'aujourd'hui le mot et la chose sont peut-être plus abolis encore et que la camaraderie est une vertu plus démodée que le répertoire de Scribe. Je pense pourtant que c'est dans une maison comme la nôtre où les intérêts de chacun se lient aux intérêts de tous, où le succès d'un artiste rejaillit sur la Compagnie tout entière, que la camaraderie doit exister plus que partout ailleurs et sous sa forme la plus cordiale et la plus militante, le dévouement et l'amitié.
Evidemment — pour me servir d'un mot que j'entends fréquemment prononcer autour de moi et qu'on m'a pris peut-être, — évidemment, comme toute association d'hommes, la nôtre a ses rivalités, ses jalousies ; mais je m'imagine qu'il en est de même dans ce modèle de toute réunion humaine, l'armée ! Seulement, qu'un danger arrive et que le clairon sonne — ou qu'on frappe les trois coups, — il n'y a plus de riva- Htés et l'on court au rideau comme au ralliement, comme nos petits et chers soldats de France courent au drapeau.
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Je remercie donc avant tout vos amis de leur chaleureuse initiative. En nous fournissant l'occasion, en nous offrant la bonne fortune de fêter, ce soir, l'honneur qui vous a été fait, ils me permettent de dire que désormais leur bon exemple sera suivi et qu'il n'y aura pas de joie particuUère chez nous sans un témoignage général de sympathie, et point de départ sans une manifestation de regrets.
Car, voilà le seul point noir, le point attristant de cette charmante et amicale réunion. Vous quittez cette Comédie-Française que vous avez loyalement, victorieusement servie. Vaillant encore, vous aspirez au repos. Vous laissez à d'autres et votre place et votre exemple. Je veux, du moins, vous dire, au nom de la Comédie, que vous êtes de ceux qui l'ont, et par bien des mérites divers, le plus profondément honorée.
Tout ce que vous emportez dans votre retraite, c'est à la Maison, comme nous aimons à appeler l'institution dont vous aurez été le défenseur, c'est à la Maison seule que vous le devez. En vingt-trois ans, vous ne lui avez pas demandé la faveur d'une semaine, d'une soirée de votre vie. Vous avez toujours joué chez elle, et pour elle. Tout jeune, vous avez été tenté par l'Ame-
rique — celte redoutable concurrente que Molière n'avait pas prévue ; — mais c'est surtout depuis l'Amérique et lorsque vous êtes rentré pour toujours à la Comédie que vous avez uniquement aimé la France, le public français, et, dans cette France même, Paris, notre cher Paris de la rue Richelieu. Aussi bien, mon cher La Roche, laisserez- vous le nom, le souvenir d'un sociétaire modèle, et si jamais — ce qui n'est pas à redouter — l'institution qui compte plus de deux cents ans d'existence et que quelques-uns trouveraient volontiers caduque comme si les étendards les plus glorieux et les plus respectés n'étaient pas précisément les plus vieux drapeaux, avec les noms dorés de leurs victoires ; — si l'institution que vous aimez, vous qui la quittez, autant que nous l'aimons, moi qui lui suis dévoué et ceux qui restent ou qui arrivent, — était en péril, ce seraient des serviteurs tels que vous qui la défendraient encore en la servant sans phrases, et en l'honorant sans fracas.
Je ne me doutais pas, mon cher sociétaire, lorsque j'applaudissais à vos débuts, que je serais, un jour, votre administrateur. Je savais, lorsque je suis entré dans la maison de Molière, quel était votre talent ; j'ai su depuis quel est