‹ Profils de théatreChapitre 12 sur 32 · LA ROCHE · texte numérisé non relu

LA ROCHE

votre caractère. A otre conscience et votre netteté ont toujours été pour moi de précieux auxiliaires. Vous étiez, vous êtes, je puis le répéter et dire de vous ce que je pensais de Thiron, un collaborateur ^d'autant plus utile que votre dévouement est doublé d'indépendance.

A cliaque fois qu'un acteur disparaît ou se retire, la même pensée nous revient : il ne laisse rien après lui. On a dit, redit, répété, redit encore, du comédien que sa gloire s'éteint avec la flamme de la rampe, — et plus brusquement même aujourd'hui que les renommées vont plus vite et qu'un tour de clef fait évanouir la lumière électrique. Mais quelle est la gloire qui ne s'en va pas vite ? Ce qui est certain, c'est que le comédien a vécu cinquante existences en une, c'est qu'il a été tour à tour la voix du poète qui le fait parler et l'âme de la salle qui l'écoute : c'est qu'il a, comme le soldat, vu le danger et conquis sa renommée dans la poudre de la bataille, — et dites-vous bien que pas un auteur, pas un parmi les plus grands n'a été soulevé par ces tempêtes de bravos qui accueillent (vous le savez tous) le comédien que les spectateurs redemandent après le baisser du rideau comme s'ils voulaient emporter, plus vivante, l'image de celui ou de celle qui, pour un soir, a incarné

l42 PROFILS DE THEATRE

cette chose idéale, délicieuse et subtile : un rêve I

Et de ces rêves, mon cher La Roche, il en restera de beaux souvenirs dans votre carrière artistique. Je vous revois, à l'Odéon, dramatique et froid, sous les traits du huguenot Poltrot de Méré dans la Conjuration (TAmbolse de Louis Bouilhet ; je vous revois dans le Fils de Gihoyer sous l'aspect inoubliable pour ceux qui vous ont applaudi, du jeune d'Outreville ; je vous revois dans Alceste, dans Pyrrhus, dans Dorante, et comment ne pas évoquer cette figure pâle, hautaine et farouche du Saxon Ragenhardt dont vous fîtes le soir de la Fille de Roland, comme un spectre de la Revanche ?

Et, tenez, on se demande parfois ce que les auteurs doivent de reconnaissance à leurs interprètes et ce que les comédiens doivent de gratitude aux auteurs. C'est bien simple ; ils pratiquent entre eux le libre-échange des services rendus. L'auteur, dans les coulisses, voitle comédien aller au feu pour lui, en chair et en os ; le comédien, sur la scène, est le témoin agissant, le véritable second de l'auteur dans ses duels avec le public. Tous deux créent ; l'un invente, l'autre incarne et, au bout du compte, ils se doivent toujours quelque chose.

LA ROCHE l43

Vous devez à mon ami M. de Bornier un brin de fil au moins de votre ruban rouge et il vous doit, lui, un morceau du velours très doux de son fauteuil.

Ab ! ce ruban rouge ! Il ne faut pas oublier que ce n'est point votre départ mais votre nomination qui nous réunit ce soir ! J'ai l'orgueil et je me vante d'avoir, un des premiers, dans la presse, réclamé jadis pour les comédiens la croix de' la Légion d'honneur. Il y a longtemps que je l'ai demandée pour le doyen, aujourd'hui disparu, des acteurs de Paris, le vieux Bouffe, et pour un de nos sociétaires retraités, l'honnête et glorieux Geffroy. J'avoue que ma campagne dans la presse n'a pas été couronnée de succès, ni Bouffe, ni Geffroy n'ont été décorés. Et l'on assure cependant que les journalistes sont toutpuissants et obtiennent tout ce qu'ils désirent ! Mon cher voisin et ami Francisque Sarcey, si dévoué à la Maison et à l'art dramatique, vous dirait que, quelle que soit son autorité, il n'a peut-être pas obtenu non plus les croix qu'il refusait pour lui et qu'il demandait pour les autres !

Journaliste devenu administrateur, j'ai été du moins plus écouté et, si je ne réclamais rien pour moi, selon une habitude prise depuis long-

l/j/i PROFILS DE THEATRE

temps, j'ai eu la bonne fortune d'obtenir pour plus d'un d'entre mes administrés des récompenses que je trouvais justes, bien placées et bien gagnées. J'en remercie aujourd'hui hautement les représentants de l'autorité qui ont bien voulu m'écouter et dont M. des Chapelles a, comme moi, gardé le reconnaissant souvenir.

Dieu merci, nous n'aurons plus à combattre, comme autrefois, ce préjugé désormais abattu comme tant d'autres : la décoration du comédien. Tout homme qui illustre ou sert bien son art et son pays a droit à la reconnaissance de la patrie. On nous disait autrefois, pour combattre nos arguments, que Napoléon, qui institua l'ordre de la Légion d'honneur, n'avait pas osé décorer Talma. C'est possible. Mais ce que je sais bien, c'est qu'a la chute de l'Empire, alors que plus d'un chevalier et d'un grand-aigle oubliait l'empereur et retournait sa croix pour cacher l'effigie de César, comme on retourne un vieil habit, Talma, sur la scène même de la Comédie- Française, affirmait la puissance, la conscience et la générosité de l'acteur en se montrant au public dans la tragédie de Sylla sous les traits et avec le masque et la mèche de cheveux légendaire de Napoléon P^ L'empereur n'avait pas osé décorer Talma ; Talma, en évoquant,

LA ROCHE lA5

devant la foule ^upéfaite, le fantôme de César disparu se vengeait, si je puis dire, en incarnant, en faisant applaudir, en décorant publiquement l'empereur.

Mais, encore une fois, nous n'en sommes plus à des polémiques inutiles. Le fait est là, le fait heureux et désormais accompli. En buvant à votre ruban rouge, mon cher fdleul — car j'ai été votre parrain dans l'Ordre national — je bois aussi à tous ceux de vos camarades qui vous ont précédé dans la Légion d'honneur. Et, puisque nous sommes pour ainsi dire ici en famille — Madame La Roche et votre père, si heureux et si justement fiers de l'hommage de ce soir, voudront bien me pardonner le mot — puisque j'ai, devant les directeurs de théâtre et les artistes qui ne sont pas des étrangers pour moi, parlé des affaires de la Maison comme si nous étions en Comité, laissez-moi, mon cher La Roche, joindre au toast que je suis heureux de vous porter un autre toast qui vous sera aussi cher qu'à nous.

^ Là-bas, dans cette Bretagne où vous allez, ■t comme votre ami Alceste, chercher non pas un ^B endroit écarté oà d'être homme cV honneur on ait ^K/a liberté, (cet endroit-là, on le rencontre par- ^H tout), mais un coin de terre où l'on trouve le repos

^^K Claretie. io

l46 PROFILS DE THEATRE

que VOUS prenez trop vite, dites-vous que quand on a appartenu à la Comédie-Française, on lui appartient toujours. C'est un régiment où l'on arrive lentement, mais sûrement — je dis cela pour les jeunes — et qui n'efface aucun nom de son livre d'or. Le sociétaire retraité est toujours de la famille. Et lorsque la mort en frappe quelqu'un, comme cette admirable AugustineBrohan, quel que soit le titre que porte la pierre du tombeau, c'est toujours l'image du théâtre qui sourit au-dessus et c'est moins la comtesse de Gheest que l'on célèbre que Dorine, Mari nette, Suzanne ou Toi non « de la Comédie-Française » !

Vous resterez donc avec nous, mon cher La Roche, même éloigné, même retiré. Je regretterai l'acteur excellent et le semainier modèle. Vous, vous penserez à nous les soirs de premières et vous vous direz que d'autres vont au combat pour la gloire et lé succès du théâtre. Quand vous leur enverrez, à ceux-là, votre bravo lointain, ils sauront qu'il vient d'un homme de bonne foi et d'un bon serviteur de l'Art.

Aussi bien, je vous propose, en buvant à vous, à votre ruban, à toute votre carrière si nette et si droite, de boire à cette institution plus que deux fois séculaire, toujours vivante, toujours renouvelée, toujours militante, fondée sur ce

LA ROCHE l47

sentiment dont vous et ceux qui vous entourent avez donné tant de fois l'exemple : l'immolation de rintérêt ou de Famour-propre personnel k l'intérêt général ; à cette Maison où depuis Molière — car le fameux décret de Moscou, dont on parle tant sans le connaître, n'est que la codification des règles établies par le grand comique entre ses camarades et lui — où depuis Molière le problème de l'association et de la coopération, poursuivi aujourd'hui par les socialistes, est appliqué avec un rare bonheur et une absolue justice ; à ce théâtre qui est, avec deux ou trois autres institutions, une des gloires incontestées de la France et dans l'histoire et devant l'étranger ; à la Comédie, que vous avez, je le répète, bien servie et bien honorée; à la Maison, dont vous avez été le collaborateur, le serviteur, — j'ai dit et je répète le mot, le soldat; — et en portant, mon cher La Roche, un toast à vous, sociétaire, j'en porte un aussi à cette Maison dont le nom est déjà sur vos lèvres et a toujours été dans votre cœur : (( A la Comédie- Française! ))

Frédéric Febvre.

On a beau dire que les adieux sont louchants, émouvants, inoubliables, ils sont toujours tristes : c'est pourquoi je ne veux pas, mon cher Febvre, une minute, penser que nous sommes réunis ici pour ajouter une émotion et, je puis bien parler anglais, puisque nous allons à Londres, dans quatre jours, un Farewell à votre éclatante représentation de retraite ! Je me dis simplement que vos camarades se sont groupés autour de vous pour vous donner un témoignage d'affection et de regrets. Je lève mon verre, en leur nom, pour porter votre santé. C'est, je crois, ce qu'il y a de moins triste, de plus consolant et de plus cordial î

Un long discours ressemblerait à ces harangues académiques où, dans l'éloge le plus con-

Page 1