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vaincu, se glisse toujours quelque chose de funèbre ; c'est pourquoi, mon cher sociétaire, je veux éviter tout ce qui pourrait donner à ce toast d'un jour d'été une apparence de discours : et si j'avais cédé à ma simple inspiration, je vous aurais tout uniment dit un grand et profond merci dans un affectueux serrement de main.
Mais non, ce ne serait pas assez ; nous avons beau être en famille, autour d'une table dont la nappe blanche ne ressemble guère au tapis vert du comité, l'administrateur ne peut pas oublier qu'il parle à l'artiste éminent à qui le théâtre doit vingt-sept années de glorieux services et qu'il parle d'un comédien' hors de pair à des nouveaux venus ; à ceux-là votre existence d'art et de labeur doit servir d'exemple.
Vous m'avez souvent dit que vous étiez fort ému lorsque vos succès du dehors vous ouvrirent les portes de ce grand théâtre où veulent entrer tous ceux qui n'y sont pas et oii, parfois, se plaignent de rester ceux qui y sont. On peut dire de ceux-ci qu'ils se plaignent que la mariée soit trop belle, j'entends que la Comédie soit trop bonne. Vous aviez devant vous, en 1866, au moment de vos débuts, Leroux, Delaunay, Dressant, Lafontaine et M. Garraud, votre vieux camarade du Havre, à qui j'envoie de loin un souvenir qui lui
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ira au cœur. Vous avez attendu, vous avez patienté, vous avez travaillé.
Une de vos camarades vous disait d'un ton narquois, aux premières répétitions: « Nous ne sommes plus ici au Vaudeville, Monsieur » ; vous jvous contentiez de sourire et, comme plus d'un ou plus d'une, que je pourrais nommer, vous prouviez tout doucement que la vérité, la simplicité, le pittoresque élégant, la vie moderne sont aussi du domaine de la Comédie- Française.
J'ai eu un grand plaisir, hier, en relisant les articles que je vous consacrais en ce temps-là. Je n'ai pas été mauvais prophète. Toujours je louais, dans la multiplicité et la variété de vos rôles, l'art des transformations uni à la conscience de vos recherches et, à chaque feuilleton, les mêmes mots revenaient sous ma plume ; perfection, vérité, simplicité dans les moyens, puissance dans les résultats.
Je ne savais pas encore qu'à tous ces dons de nature vous ajoutiez, à un degré admirable, un autre don de volonté, celui du travail: on n'est pas un comédien de la Comédie-Française sans travailler infiniment, sans travailler sans cesse.
Là encore, vous avez été un exemple ppur les jeunes acteurs qui vous ont suivi ; j'en sais beau-
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coup qui VOUS envient. Je voudrais en trouver quelques-uns qui vous imitent.
Les jeunes gens, — qu'ils me permettent de le leur dire, — n'ont pas mangé d'un mets très coriace mais très sain, qu'on ne nous a pas servi aujourd'hui et dont nous avons eu notre portion autrefois, je veux dire la vache enragée ! La vache enragée n'est pas une nourriture, mais c'est un apéritif, elle donne à la fois, pour plus tard, de l'appétit et du talent.
Vous en avez eu votre part et vous l'avez gaiement dévorée, avec cet esprit alerte et résistant que vous avez apporté à toutes vos entreprises.
Et c'est ainsi qu'à, un âge où l'on reste militant, vous pouvez vous retirer, ayant joué près de trois cents rôles, c'est-à-dire plus de mille actes, interprété quatre-vingt-seize auteurs et appartenu à onze théâtres, sous dix-neuf directeurs.
De ces directeurs-là, c'est le dernier qui est resté votre administrateur, après avoir été votre critique et qui vous remercie, au nom de l'art dramatique et au nom de la Comédie-Française. Vous êtes las, dites-vous, de tant d'années de labeur et vous avez des fringales de repos et de voyage. Vous avez voulu reprendre votre liberté, jouir d'une indépendance bien gagnée!... J'ai
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fait de mon mieux pour vous retenir et je n'oublierai jamais quel collaborateur précieux vous avez été sur la scène et à l'avant-scène ; vous aviez le goût, la curiosité, le sens de la vie et cette qualité, qui semble secondaire au théâtre, et qui est une vertu, la ponctualité.
Etre un grand artiste à ses heures, c'est bien ; otre un grand artiste à heure fixe, c'est inappréciable î
Vous aviez aussi une qualité qui me plaisait : la sympathie pour les petits. Moi seul puis savoir combien de fois vous avez plaidé, auprès de moi, la cause de vos plus humbles collaborateurs. Vous en ont-ils tous su gré .^. . . Je veux le croire. Dan,s tous les cas, après le plaisir de faire le bien, il y en a un autre un peu plus amer, mais, déhcieux aussi, c'est celui de faire des ingrats.
Ingrat, vous ne lavez jamais été pour cette grande maison, qui vous a donné la gloire, mais à qui vous avez donné, vous, vingt-sept ans de votre talent supérieur et de votre labeur vaillant.
Vous lui devez bien quelque chose, sans doute ; mais elle vous doit beaucoup et c'est en son nom que je salué avec tristesse votre départ prématuré.
Ce n'est pas sans une profonde mélancolie que
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je vois s'éloigner de la scène, qu'ils ont illustrée, les meilleurs et les plus glorieux. Je sais bien que le public se crée à lui-même des auteurs et des acteurs nouveaux ; mais ce ne sont pas les nôtres, ce ne sont pas ceux de notre jeunesse.
On a toujours une tendresse pour les pièces et les comédiens de ses vingt ans.
Il ne faut pas, du reste, tomber dans le défaut que nous reprochions à nos aînés et croire ou dire que tout finit avec nous ; chaque année nouvelle a son printemps. Il y a des printemps aigres, des printemps frileux, des printemps glacés ; mais c'est le printemps î Et ces printemps-là auront leur moisson h l'automne.
Vous avez, mon cher Febvre, la coquetterie de quitter le champ avant l'hiver, vous comptez une jolie gerbe de succès, mais vous avez voulu acquérir et emporter nos regrets.
Mais, encore une fois, je ne veux pas attrister ce matin de fête et je vois encore M"'^ Febvre pleurer d'émotion aux vers touchants de mon ami Armand Silvestre. Nous ne sommes pas ici pour verser d'autres larmes que celles du Champagne. Je crois bien que vous regretterez plus d'une fois la maison ; votre administrateur vous regrettera toujours. Si j'insistais, nous nous attendririons
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et je ne veux que porter votre santé au nom de tous.
Et au nom de tous, je buvais à Frédéric Febvre et au souvenir des vingt-sept années qu'il avait données à la Comédie-Française.
Edmond Got et son cinquantenaire,
Dans le dossier que chaque artiste possède ou que possède sur chaque artiste la Comédie-Française, la première pièce qui vous concerne, mon cher Doyen, est une lettre d'Auber, directeur du Conservatoire de musique et de déclamation, demandant au comité du Théâtre-Français de vouloir bien inscrire sur la liste des entrées le nom de M. Got, nommé élève pensionnaire des classes de déclamation spéciale, en remplacement de M"** Thouret, qui a quitté l'établissement. La lettre d'Auber est datée du 2 4 février 1842. Vous n'aviez pas vingt ans.
La seconde est une lettre du 27 mars i844, signée de vous et où vous demandez à débuter sur la scène de la Comédie-Française. « Je me suis déjà fait, dites-vous, inscrire pour une audition il y a environ deux mois, et je serais tout prêt à la passer si vous le jugiez nécessaire. ))
Je regardais hier cette demande : votre écriture est la même, solide et serrée, et à la voir je croyais retrouver une lettre de vous, datée d'aujourd'hui. L'encre a pâli, jauni ; le caractère n'a pas changé, pas plus celui de l'écriture que celui de l'homme. Vous êtes depuis longtemps le doyen de la Comédie et vous êtes resté le robuste et résolu serviteur de l'art que vous étiez il y a cinquante ans.
Car il y a cinquante ans aujourd'hui que vous débutiez, cher monsieur Got, et c'est pour fêter l'anniversaire de cette date heureuse et glorieuse pour le théâtre, que tout le théâtre est ici rassemblé ; oui, le théâtre tout entier, représenté par ses collaborateurs les plus illustres ou les plus obscurs, depuis ceux qui partagent avec vous la renommée et l'éclat de l'afFiche jusqu'à ces collaborateurs anonymes, habilleurs, tapissiers, machinistes, qui sont les ouvriers du succès comme les soldats sont les artisans de la victoire. Nous avons voulu grouper autour de vous toutes les forces vives et tous les dévouements de la Maison, pour célébrer par l'unanimité des hommages ce qui ne s'est jamais vu dans l'histoire de la Comédie-Française, un artiste, un grand artiste donnant à une institution et à son art un demisiècle de son labeur et de sa vie.