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Les journalistes qui jugent le présent savent quelquefois prévoir l'avenir. Je ne me doutais guère pourtant que je dirigerais un jour la Comédie-Française lorsqu'en rendant compte des concours de fin d'année au Conservatoire, je signalais, en mon feuilleton de théâtre, parmi les lauréats, un jeune homme, un nouveau venu qui avait déjà joué, à l'Odéon, un petit rôle dans le /^oîLearet qui concourait, aumoisdejuillet 1868, pour la Comédie dans Clitandre, pour la tragédie dans Ores te.
Ce jeune homme, sur le programme des con- <iours s'appelait SuUy-Mounet.Yousavez retourné votre nom en l'agrandissant.
Eh bien, mon cher Doyen, tout en protestant alors contre le jury — les jeunes journalistes protestent toujours contre le jury — qui n'accordait à M. Sully-Mounet qu'un premier accessit en tragédie, tandis qu'il lui donnait un prix de comédie, je Vous reprochais d'avoir, écoutez bien, joué l'Oreste de Racine comme on jouerait un personnage de Shakespeare. Je vous revois encore en frac noir et en cravate blanche, couché à terre, traînant les basques de votre habit sur les planches du petit théâtre, étendant les bras vers quelque vision terrible, et je disais devant vos fureurs, « M. Mounet est un romantique, ce
n'est pas Oreste qu'il doit jouer, c'est Hamlet ».
Hamlet! il y a vingt ans de cela. Et la prédiction du critique est devenue la joie de l'administrateur et la gloire de l'art français. Vous avez joué Hamlet — avec quelle maîtresse et quelle géniale puissance les bravos de la foule vous le disent tous les soirs — mais vous avez joué aussi Oreste, Néron, Achille, le Cid, Joad, Hernani, Ruy Blas, Didier, Gérald, les héros de la tragédie classique et du grand drame moderne, et, interprète aujourd'hui de Shakespeare, vous l'avez été près de Corneille ; vous exprimerez quelque jour les amertumes du misanthrope comme vous avez poussé les plaintes immortelles d'Œdipe, et vous avez montré dans un rajeunissement vigoureux de l'art tragique, que la Maison de Molière 011 Tartufe, Alceste, Arnolphe, les fds éternels du grand comique ne sont pas oubliés, est aussi la Maison de Sophocle, de Racine et de Victor Hugo.
Le triomphe d' Hamlet, qui est encore éclatant, fut, il y a dix ans, le premier succès de mon administration. Mounet-Sully a joué le prince de Danemark, comme je le demandais à Sully- Mounet jouant Oreste. Paul Meurice vous en remerciera. Lui et vous je vous en remercie.
Je voudrais pourtant oublier aujourd'hui, je
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VOUS le répète, que je suis l'administrateur de cette grande Maison dont vous êtes le Doyen et ne vous parler qu'en convive et en hôte ; mais il m'est impossible de ne pas me souvenir que vous êtes de ceux qui, dans la marche administrative de notre Comédie, apportez le plus de dévouement et le plus de passion loyale et de ne point le proclamer publiquement. Vous n'avez pas seulement le talent et la foi, mon cher Mounet, vous avez l'âme aussi la plus droite et la plus ferme. Je ne vous louerai pas trop d'être, en même temps que l'artiste épris du beau, l'homme épris du devoir. Emile Augier a dit chez nous : « L'honnêteté, c'est l'orthographe. » Fidèle à vos engagements, respectueux des lois qui sont la force et la sauA egarde de la Comédie- Française, je vous ai toujours trouvé aussi net, aussi droit dans vos conseils que vaillant et inspiré devant le public. La toile levée, vous êtes une force ; la toile baissée, vous êtes une conscience.
Et je répondrai moi-même, dès à présent, la réponse qui vous vient aux lèvres, que je connais, que je devine, que je lis dans vos yeux :
— Faire son devoir, n'est-ce pas tout simple et ne le font-ils point, tous ces camarades qui marchent avec moi et combattent pour la pros-
périté de notre cher théâtre et pour le fier renom de l'art français P
C'est à eux que vous songez, je le sais bien, en cette soirée où vos amis se sont réunis pour fêter votre renommée. C'est vers eux aussi que je reporte ma pensée, vers ces compagnons de labeur et de bataille tous fidèles à la vieille devise autrefois gravée sur les anciens jetons du Comité : (( Simul et singulis. » Et ces mots, sur ces vieux jetons que vous n'avez pas connus, entouraient une ruche d'abeilles, image symbolique du dévouement de chacun à l'œuvre commune.
Tous égaux, tous dévoués à l'association des efforts, tous apportant leur labeur à cette ruche où les plus grands travaillent pour les plus petits, où les jeunes reçoivent la leçon des vieux, retirés après la tâche remplie, la journée faite, attendent, dans leurs années de repos et de quiétude, le prix du travail des jeunes. Quelle fraternité de devoirs et parfois de sacrifice 1
On a souvent cherché à l'ébranler, cette vieille institution, je ne dis pas seulement glorieuse, mais cordiale et généreuse, dont les preuves sont faites, depuis plus de deux siècles. Ceux qui ont goûté du miel de la ruche n'en devraient parler qu'avec la plus ardente reconnaissance. Nous savons tout ce que les grands acteurs tels que