‹ Profils de théatreChapitre 20 sur 32 · MOUNET-SULLY · texte numérisé non relu

MOUNET-SULLY

VOUS ont apporté de gloire à la Comédie-Française ! Mais, ignorent-ils donc ce qu'en revanche elle a fait pour eux et comptent-ils combien, dans leur auréole, la Comédie qui les accueillit à leurs débuts leur a donné de rayons ?

Je sais des comédiens admirables qui ont, après une existence de succès, fini dans la détresse parce qu'ils n'avaient point reçu l'hospitalité de cette Comédie tant décriée, tant attaquée, si méconnue et qui, du moins, si elle a les défauts inhérents à toutes choses humaines n'est servie que par des mains nettes et s'appelle, comme le disait naguère notre ancien, M. Delaunay, la maison de l'honneur.

C'est la force de la ruche, mon cher Mounet. L'essaim bat des ailes. On nous parle souvent d'association de travailleurs,' et le problème de ce siècle, que M. Gladstone a appelé le siècle des ouvriers, c'est le socialisme. Messieurs, Mounet- Sully me saura gré de le rappeler aujourd'hui, il y a un admirable et grand socialiste qui, en pleine monarchie autoritaire, sous le règne même de Louis XIV, a fait d'une étonnante manière, non pas du socialisme de théorie mais du socialisme pratique, du socialisme durable, et ce socialiste-là, c'est Molière. Il a groupé indissolublement autour de lui tous ses collaborateurs,

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tous ses comédiens, tous ses amis. Il leur a donné à chacun leur partde responsabilité, leur partage du paindegloireetdupaindevie.Ilarésolu,ilya près dedeuxcentcinquante ans, leproblème, dont tant d'esprits vaillants poursuivent encore, parfois chimériquement, la solution, lia fondé, en prenant pour programme le tous pour un, un pour tous, la plus solide et la plus remarquable société coopérative qui existe et lorsqu'on nous rappelle ou lorsqu'on vient prétendre que l'Association des Comédiens français ne subsiste ou n'existe que par un décret signé par Napoléon l" entre une canonnade et un incendie, on oublie que le fameux décret de Moscou, préparé à Paris par des jurisconsultes éminents, n'était en somme que la codification des usages, des droits et des devoirs des artistes de la vieille Comédie et que l'Empereur ratifiait simplement, en quelque sorte, la charte contresignée par un roi, Louis XIV, et préparée par un comédien, Molière ! Il semblerait que je m'éloigne de vous, mon cher Mounet-Sully, si tout ce qui touche aux intérêts matériels et moraux de notre chère Maison ne vous tenait pas profondément au cœur et n'était pas en quelque sorte votre vie même. Cette vie tout entière, cette existence qui €st un double exemple de gloire retentissante et

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de dévouement aux tâches obscures et difficiles de la vie de théâtre nous la saluons aujourd'hui, et je voudrais dire à tous ceux qui vous aperçoivent seulement là-bas parmi les rayonnements de la scène, combien il y a de charme dans Œdipe chez lui et de modestie dans Hamlet intime.

Ils ne voient de vous que le tragédien acclamé, Rodrigue ou Hernani soulevé par des tempêtes de bravos. J'ai vu en vous, et si souvent, l'artiste hésitant, inquiet, préoccupé du mieux, soucieux du moindre détail, poussant l'angoisse personnelle jusqu'à la souffrance, mais allant au feu comme le soldat... mon Dieu, comme votre frère et vous, aux jours sinistres, vous vous précipitiez au-devant des Allemands, faisant de la tragédie en route avec les camarades de Bergerac, avec les mobiles de la Dordogne.

J'ai vu aussi, j'ai entrevu tout ce qu'il y a dans votre carrière d'artiste, de familial, et je dirai presque d'austère, de digne et de bon. Le foyer pour vous n'est pas seulement celui oii l'on vient féliciter Hamlet après le triomphe ; c'est le foyer oii on l'aime, et où on le soutient après les épreuves. C'est le foyer discret, la maison laborieuse et close où la femme la plus dévouée et la plus exquise partage la vie entre le père qui

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travaille cl le jeune homme qui suit votre exemple. C'est la demeure pleine, en notre bruyant Paris, des souvenirs du cher passé de votre province, des fantômes aimés, des images sacrées, de tout ce qui est votre consolation , votre support, votre culte et votre foi !

On a trop souvent répété qu'il ne fallait pas voir le théâtre derrière la toile et les comédiens dans leur fard. Vous êtes l'exemple vivant du contraire, vous ajoutez la probité de la vie à la dignité et à l'inspiration de l'artiste. Vous honorez votre art, votre maison, votre pays. Et je salue en vous, avec le collaborateur et l'ami, l'acteur interprèle des poètes, et le comédien, ce poète en action I

Scriwaneck,

Je vois entrer dans mon cabinet deux vieilles femmes petites, l'œil vif, avec un sourire aimable — charmantes encore, car tout âge a son charme particulier, — et l'une d'elles, qui est M"^ Scriw^aneck, Augustine Scriwaneck, l'héritière de Déjazet avant que Céline Chaumont apparût, Scriwaneck dont le nom fut si populaire et sonne comme un refrain de cigale, ScriAvaneck dont tous les collégiens furent un peu amoureux à l'heure où elle jouait les revues de fin d'année et r Amour y que qu c'est quça? au théâtre des Variétés, Scriwaneck me présente l'amie qui l'accompagne :

— Madame JoUivet, l'ingénue du théâtre du Capitole !

Ingénue à Toulouse, Madame JoUivet, lorsqu'à Toulouse Scriwaneck jouait les travestis, les Gentil-Bernard et les Letorières. Les deux

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vieilles amies ont été jadis applaudies ensemble, rappelées ensemble ; elles sont revenues devant la rampe saluer le public avec ce même sourire que l'âge maintenant a rendu mélancolique, et M"^ JoUivet escorte Gentil-Bernard vieilli qui vient — en me demandant de parler pour elle — me confier que son rêve, maintenant, est de donner une représentation d'adieu.

— Et savez-vous pourquoi? pour entrer à Sainte-Périne !

A Sainte-Périne, lafemmeaccorte, spirituelle: vive et chantante, que je revois sous la veste blanche du meunier Blésinet dans cet Amour, que qu c'est quça ? qui était comme la Chercheuse desprit de Favart, devenue le Chercheur (ï esprit ! A Sainte-Périne, la jolie Suzanne des Princesses de la Rampe et l'alerte Satan des Enfers de Paris !

A Sainte-Périne, cette Scriwaneck qui nous réapparaît montrant son fin visage parmi les cheveux blonds ou bruns des Schneider, des Caroline Bader, des Judith Ferreyra, des Léonide Leblanc, fantômes disparus, refrains de chansons pour la plupart terminées par un De profundis. Ce sont là les lendemains de songes, les P. S. de la vie de théâtre !

Et M^^^ Scriwaneck m'explique comment, à

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soixante-douze ans, elle a besoin d'une certaine somme pour entrer au refuge suprême et, satisfaite alors, y évoquer, dans la retraite, ses chers souvenirs. Elle n'a jamais gagné beaucoup d'argent, et elle a donné volontiers, beaucoup donné, aux heures de chance, quand le succès la suivait, de ville en ville, en province, alors que ce nom légendaire de ScriAvaneck attirait partout la foule.

— Je suis d'un temps, me dit-elle, où il fallait avoir beaucoup de talent pour gagner peu de chose. . . Il faut parfois peu de chose pour gagner beaucoup ! Moi, j'ai travaillé cinquante ans, et voilà !

Puis, comme tarit d'autres, c'est la guerre qui l'a ruinée. A l'ambulance des Variétés, pendant le siège, elle soignait, avec cette Berthe Legrand, si jolie alors, qui joue les duègnes maintenant, les blessés à qui elle fredonnait la Lisette de Béranger, disant : « Cela les berce ; c est mon baume tranquille. »

Or, pendant que la brave artiste devenue garde-malade passait les nuits au théâtre où les rôles des agonisants avaient remplacé les llonllons des vaudevilles et des revues, on lui dévastait àBougival, les deux petites maisons achetées sur le produit de ses tournées et qu'elle appelait fièrement : ma Province !

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Quand la paix revint, il n'était plus temps pour Scriwaneck de se refaire un répertoire, et d'ailleurs le gai vaudeville un peu naïf qui lui avait donné la gloire était débusqué par l'ironique opérette, la satire narquoise, intense et aiguë de Meilhac et Halévy, et la musique d'Oflenbach, enlevée de verve par Hortense Sclineider, étouffait les rondes d'autrefois et les couplets de Nargeot.

Alors Scriwaneck ouvrit un cours de diction, prit des élèves, tout en courant encore la province et en jouant, non plus seulement les travestis, mais les rôles de drame, en vraie comédienne qu'elle était: Monsieur Alphonse, La joie fait peur.

Elle avait fait rire jadis dans Blésinet ; elle avait fait sourire dans M"* Guicliard, elle s'était demandé si elle ferait pleurer dans la pièce de M™* de Girardin :

(( Et pourquoi, ma chère Scriwaneck, ne joueriez-vous pas, dans La joie fait peur, le rôle de M""* Désaubiers? lui écrivait M. Francisque Sarcey. Je vous ai vue dans ce rôle et vous l'avez rendu avec beaucoup d'émotion. Le propre de l'artiste c'est précisément de s'incarner dans les personnages très différents. Vous avez été longtemps la rivale de Déjazet, mais Déjazet eût été capable aussi de larmes.

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Allez donc, ma chère Scmvaneck, bon courage et bon succès î »

Et le succès vint en ces incarnations nouvelles, on continua. Mais 1 âge aussi venait, l'âge et la fatigue. Scriwaneck, qui, il n'y a pas un an, à la Bodinière, chantait encore le Sermon de grand'mère :

On se mourait pour mes beaux yeux.

C'était au temps du Directoire !

Scriwaneck est lasse et — telle une brassée de chrysanthèmes — m'apportant les vieux articles des critiques d'autrefois, elle est venue me demander — et si timidement — de chercher, de retrouver dans ce passé ce qui pourrait la faire connaître des générations présentes et lui faciliter celte représentation suprême.

Je les ai donc feuilletés , relus , ces albums de jadis où la comédienne a collé les lambeaux de gazette, sortes d'épitaphes attendrissantes oii revivent sa jeunesse, son talent, son charme, sa gaieté ! Je les ai feuilletés et la Scriwaneck d'antan a semblé revivre dans ces lignes où « la taille fine et serrée » de la femme, le naturel, la finesse, la distinction dans la fantaisie, l'esprit, le vif et leste esprit de France, de la comédienne sont loués à propos d'un vaudeville oublié, le Roi

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malgré lai, où Scriwaneck jouait le chevalier de Créqui.

(( Elle ressemble comme deux grains de tabac d'Espagne, disait un critique, à ces Amours des petits maîtres qui papillonnent si joliment dans les ciels de lit des scènes erotiques de Baudouin, elle a l'œil émerillonné, l'exquise tournure, l'étincelante eiTronterie. Elle lance le mot du coin des lèvres, elle fait sauter le couplet comme un bouchon de vin d'Aï : il n'est pas jusqu'à sa voix llûtée et perlée qui n'ait le son de ces touches fragiles des vieux clavecins sur lesquels ont couru les doigts fluets des marquises ».

De qui sont-elles ces lignes? De Théophile Gautier ou de Paul de Saint-Victor ? Le morceau de journal collé par Scriwaneck sur son album ne porte pas de signature. Mais le portrait — pastel ou gouache — est d'un maître.

Et sait-on comment Jules Janin, le prince des critiques, saluait en plein Journal des Débats le retour de cette septuagénaire qui songe aujourd'hui à Sainte-Périne .^^

(( Vivat, criait le bon Janin. Elle est rentrée enfin î Elle nous est revenue, elle nous est rendue, ô bonheur ! Battez des mains, semez des fleurs, des lis et des roses, tressez des couronnes.

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mettez a os habits de fête ! Hosanna ! hosanna ! M"^ Scmvaneck est de retour! »

Ne disons pas qu'on gâte trop aujourd'hui les comédiennes. On les a toujours encensées. Demandons-nous seulement si elles méritent les hosannas de la critique.

M"^ Scriwaneck les méritait. C'est — cette femme de soixante-douze ans qui a travaillé un demi-siècle, — une enfant de la balle, fille d'un musicien de Lausanne et d'une mère cantatrice. A Metz, sous ChailesX, M"™^ ScriAvaneck, la mère, jouant les dugazons, faisait la joie des dilettanti messins. Plus tard, en célébrant le regard bleu des doux yeux des Scriwaneck, Jacques Arago disait :

(( La mère avait beaucoup de talent, la fille en a plus que la mère. J'ai battu des mains à toutes les deux! » Elle était entrée pour la première fois en scène pour jouer — vouée au travesti dès l'enfance — le rôle de Benjamin dans le Joseph de Méhul. C'était je ne sais où, à l'île Bourbon, peut-être. A Paris, Scriwaneck débutait dans Rosière et Nourrice de Clairville et Théodore Barrière, au théâtre Beaumarchais. Puis le Palais- Royal la demandait, l'engageait et c'était une série de triomphes: les Beignets à la Cour, le Philtre champenois, les rôles mêmes de Déjazet,

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(( charmante au point d'être charmant », et Déjazet applaudissait à son sosie.

Elle était une M""* Roger-Bongtemps qui eût fait sourire le Roger-Bontemps de Béranger. Quand elle jouait Indiana et Charlemagne, le vieux Paul de Kock — pas si vieux î — lui apportait un bouquet de lilas en l'appelant la dernière des •grisettes.

Elle jouait à Aranjuez devant la reine d'Espagne et un peu parlout pour les pauvres. A Béthune, un jour, dix personnes de la troupe de M. Lejeune, dix pauvres comédiens, ballottés par la misère comme un bateau de cabotage par la tempête, étaient accrochés à Ihôtel. Elle joue pour eux, leur donne la recette, paye leur note d'hôtel et s'en va — comme une hirondelle.

Elle avait de Déjazet l'esprit et le cœur. Edouard Thierry disait d'elle, en citant un vers de Casimir Delavigne :

Où le Cid n'est pas c'est moi qui le suis !

Tout ce passé, ce passé pimpant, jadis chantant ainsi qu'un grelot d'or, je le retrouve là, mais très lointain ou comme en poussière, dans les albums que Scriwaneck m'a apportés. J'ai l'impression de remuer des couronnes fanées,

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des lauriers en poudre. Et voici que tout à coup, parmi les comptes rendus des vaudevilles abolis, je rencontre dans la chronique de quelque Eugène Guinot, à côté de la description d'un grand bal donné, rue de Varenne, à l'ancien hôtel Moncey où Gavaignac avait un moment installé le pouvoir exécutif, à côté d'un bal au profit des enfants pauvres, la description faite par le chroniqueur d'un autre bal donné par .M'^" Scriwaneck, M"" Scriwaneck de la Montansier, a en son joli appartement de la place de la Bourse » — la place de la Bourse était élégante alors, — et où diplomates, artistes, écrivains, membres du Parlement coudoyaient les artistes à la mode, les pvofessional beauties de 1 85o : M'"® Octave qui jouait Eve au naturel ou à peu près dans la Propriété c'est le vol ; M'"*' Cerito, la danseuse ; Alice Ozy ; M"° Judith, (( en syrène toute enfouie dans les algues et les coraux » ; M"^ Nathalie, en Erigone, majestueusement coilîée de pampres et de grappes ; M"*" Page, avec de longs repentirs ; \r'^ Figeac, (( coiffée de lys comme un La Rochejaquelein »; M"« Plunkett ; M"' .Duverger, (( belle comme Gérés et coiffée comme elle ». Et le chroniqueur loue le charme et la bonne grâce exquise de l'hôtesse, l'hospitalité charmante de M''^ Scriwaneck et la donne comme modèle aux grandes

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dames du faubourg. — O souvenirs ! ô fantômes ! 0 soleils disparus derrière l'horizon !

Aujourd'hui, la brillante Scriwaneck de VAmour que que est quçà? est la délicieuse petite vieille qui ne regrette rien de ce passé, se rendant cette justice qu'elle a toujours été dévouée dans la vie, dévouée à son art comme à ses amitiés, généreuse, insouciante du lendemain, mettant ses bijoux en gage pour obliger les gens, quitte à se réveiller, comme aujourd'hui, avec Sainte-Périne en perspective.

— Ma seule distraction, à présent, me dit-elle, ce sont mes soirées au théâtre, les billets de théâtre que les directeurs m'accordent ; mes toilettes ce sont mes élèves qui me les donnent! Mais quoi! 72 ans! cela. ne peut toujours durer!

Elle a rédigé une sorte de lettre qu'elle me fait lire et où, une dernière fois, elle fait appel à la presse et au public. Le ton en est touchant et simple :

— Ah ! si les journalistes voulaient m'aider ! Et je lui réponds qu'ils l'aideront et que cette

presse, si redoutée, a toujours, d'un mouvement généreux, un coup d'épaule à donner aux braves gens dans l'embarras.

Et puisque l'opérette a détrôné jadis le vau-

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deville anecdotique et poudré, puisque la Belle Hélène prit jadis la place du Cherubino d'amore que Déjazet appelait « mon gentil frère » ; — pourquoi celle qui fut la Grande-Duchesse d'Offenbach ne viendrait-elle pas chanter, elle aussi, une dernière fois, au bénéfice et à côté de Scriwaneck qui fut la Lisette de Déranger ?

— Hélas ! disait naguère M^'^ Schneider à Scriwaneck, je ne vais plus au théâtre, jamais, jamais, jamais, et je me couche tous les soirs à 8 heures !

Quoi qu'il en soit, M"^ Scriwaneck peut aller, sa lettre aux journalistes à la main, trouver les critiques d'aujourd'hui : ils accueilleront la princesse de la rampe exilée comme leurs prédécesseurs lui souriaient en sa jeunesse ; — ils auront un dernier salut à donner sans nul doute à celle qu'applaudissaient les Gautier, les Janin, les Fiorentino, les Saint-Victor, les Prémaray et que chantèrent les poètes, le bon Bornier, Roger de Beauvoir et le doux Banville.

Novembre 1897.

Suzanne Reichenberg.

— Classe de comédie. Elèves femmes. Appelez M"'' Reichenberg !

Et, le geste aimable, avec une voix encore jeunette et une petite figure ridée sous des cheveux blanc d'argent, M. Auber, directeur du Conservatoire, assis à côté de Dumas fils dans la loge du jury, atlentit que l'huissier Lescot eût fait, sur le seuil des coulisses, signe à une des concurrentes de venir sur la scène. Puis on aperçut, bondissant jusqu'auprès de la rampe, une fillette toute blonde, menue, menue dans sa robe blanche, presque une enfant, avec des gestes qui remerciaient, des yeux qui pétillaient, un sourire qui montrait des dents blanches, — et la fillette salua, regarda le jury avec une joie de pensionnaire échappée, envoya presque des baisers à cette salle qui l'acclamait, et ce joli petit paquet de nerfs tout blanc, tout blond et tout rose rebondit encore et, sautant, riant,

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piaffant, battant des mains, courut lestement embrasser, dans la coulisse, une femme tout en larmes et dont les oreilles tintaient encore de ces mots dits par M. Auber d'une voix caressante :

— Mademoiselle, le jury vient de vous décerner le premier prix à l'unanimité !

Il y a trente ans de cela. Trente ans ! Et les cheveux blonds sont toujours blonds et la voix est toujours fraîche et le sourire est toujours jeune. Je revois encore M"^ Reichenberg — Suzanne-Charlotte Reichenberg, disait le programme du concours — venant saluer le jury et la salle et les camarades ; et, ce soir, lorsqu'elle partira, lorsqu'on lui aura dit — avec tristesse — les vers qui sont un adieu, au moment où le rideau tombera sur les derniers couplets de VAmi Fritz, il me semble que du fond d'une loge, là-bas, dans la grande salle de la Comédie-Française, comme jadis dans la petite salle du Conservatoire, la voix de M. Auber A'a dire encore et répéter :

— Appelez M'^^ Reichenberg !

En cette année 1868, il y eut au Conservatoire un concours de tragédie et de comédie que j'appellerais volontiers historique aujourd'hui. Nombre d'artistes, qui sont devenus la gloire du Théâtre-Français, avaient défilé là

devant nous, comme élèves, et, en relisant mes notes d'autrefois, un vieil article de V Opinion Nationale sur les concurrents de ce mois de juillet, je rencontre les noms, devenus fameux, de M. Sully-Mounel (i" accessit de tragédie), de M"*' Croizette qui concourait dans Célimène, de M"^ Tholer, qui est morte, et de M"* Reichenberg, qui prend sa retraite.

Il est malaisé d'être prophète lorsqu'il s'agit de ces jeunes gens dont le sort et la vie modifieront ou développeront les dons de nature. Je retrouve cependant avec plaisir dans le feuilleton écrit par moi au sortir de la séance annuelle ces lignes relatives à M. Mounet-Sully :

M. Mounet est un jeune homme élégant, d'une figure aimable, que nous avions vu débuter dans Le Roi Lear. L'Odcon, où il va rentrer, avait obtenu du Conservatoire qu'il jouât la pièce de M. Jules Lacroix. Les élèves n'ont pas toujours chance pareille. Au lieu de s'essayer sur les théâtres d'ordre, ils commencent par la petite scène de la rue de La Tour-d'Auvergne où, livrés à euxmêmes, ils perdent bien vite ce qu'on leur enseigne dans leur classe. A l'Odéon, M. Sully-Mounet avait joué avec un peu trop de gentlemanerie un des personnages de Shakespeare. Au Conservatoire, il a accentué avec trop de fureur un personnage de Racine. Il a fait d'Oreste un fou shakspearien, quelque chose comme un Hamlet poursuivi par le spectre. Il se traîne à terre, il étend les bras vers quelque objet invisible. Toute sa mimique est pleine d'intentions curieuses : M. Mounet est — comment diraije? — un romantique...

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Je relis ces lignes et j'y aperçois déjà, saisi en quelques traits, avec tous ses dons merveilleux, l'artiste qui jouera Hugo, le tragédien dont je saluais les «promesses et mieux que les promesses )), et il m'est agréable de constater qu'à traders l'élève interprétant Oreste sur les planches du Conservatoire j'ai aperçu le maître faisant revivre Hamlet sur la scène de la Comédie- Française.

J'ai été moins bon prophète avec M^^Reichenberg. Elle nous avait dit, avec beaucoup de grâce, le fameux récit de Lady Tartuffe où toutes les ingénues, tous les ans, nous viennent raconter qu'elles ont passé une heure dans le jardin à calmer, en le caressant, le gros chien de garde, ce bon César, ce terrible César ! M"* Reichenberg, élève de Régnier, avait obtenu là un succès prodigieux.

Ce fut, écrivions-nous, un triomphe pour M"^ Emilie Dubois que cette jolie scène, si facile à rendre charmante lorsqu'on a des cheveux blonds et des yeux bleus. Ces cheveux, M"** Reichenberg les a touffus et superbes. Elle avait déjà gagné sa cause avec sa gentillesse en se présentant au public. Je dois ajouter qu'elle a récité son morceau d'une façon ravissante, très spirituelle et où l'on ne sent point la direction du maître et les leçons du professeur. M"^ Reichenberg est sans contredit, à l'heure qu'il est, la plus remarquable de toutes ces élèves.

Et pourtant — ajoutais-je (et c'est là que je n'ai plus à me vanter du don de prophétie) — et pourtant je

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ne voudrais point aflirmcr qu'elle a, par exemple, un avenir aussi assuré que celui qui attend >i"*'Tholer. Voilà» ou je nie trompe fort, une actrice véritable. M"* Tholer a dit avec inrmiiiient de goût et de charme une scène du Barbier de Scville. Elle est encore un peu anguleuse, elle a cette gracilité un jkîu gauche de la jeunesse, mais on devine une nature d'une distinction rare dans cette chrysalide. C'est une pensionnaire à l'air timide et un peu attristé, les clic\eux noirs. Elle rappelle vaguement M"*' Thulllier ; elle a, comme elle, ime expression résignée et tendre.

Et voilà bien les ironies des destinées du théâtre I Cette mince et maigre Gabrielle Tholer, qui allait devenir si élégante et si jolie, se heurtait, dès ses débuts, à je ne sais quelle malchance, se désolait à la Comédie, abandonnait la place, partait pour la Russie, rentrait ensuite lorsque les situations étaient prises, jouait avec grâce, interprétait Marivaux, Dumas ou Feuillet avec un charme hautain et doux à la fois, espérait—r comme tant d'autres — le succès décisif, la gloire, la grande gloire, et mourait, jeune encore, emportée par la phtisie, et — voulant disparaître tout entière — demandait que son corps fût jeté au four crématoire, dévoré, réduit en cendres... Fumée de beauté !

Et, toujours, depuis ce mois de juillet 1868, Gabrielle Tholer avait gardé en elle lamère tristesse de sa déception. Second prix ! Elle n*a-

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vait obtenu que le second prix, qu'ellt partageait avec M"^ Clotilde Colas, la spirituelle et jolie soubrette disparue. Ce second prix, que lui avait annoncé aussi M. Auber, du fond de la loge du jury, ce second prix obtenu avec peine, tandis que, dun sourire, d'un regard, d'un petit geste accompagnant sa délicieuse romance — César! ce bon César ! — M"^ Reichenberg enlevait le premier prix aux acclamations unanimes, ce lugubre second prix, M"^ Tholer en devait garder le souvenir, la pesante amertume jusqu'à la fin de sa vie, et on jugera de la rancœur qui peut rester au fond d'une âme, d'une pauvre âme blessée d'artiste et de femme, lorsqu'on saura que, par son testament. M''*' Tholer a institué un prix de cinq ou six cents francs décerné chaque année à l'élève femme qui aura obtenu non pas le premier, non, non, mais le second prix de comédie au Conservatoire.

Méditez. Songez à cette clause testamentaire. Un prix pour les seconds prix ! Il y a là l'explosion finale de toute une douleur comprimée depuis des années. La jeune fille déçue a traîné, comme un boulet, pendant toute son existence la tristesse de sa désillusion première. Et, classée au second rang lorsque son amour-propre et son espoir la désignaient, à son gré, pour occuper

le premier, elle a voulu, du moins, consoler dans l'avenir les concurrentes tombant, comme elle, du haut d'un rêve inconsolé. Ln peu de sparadrap sur une plaie qui ne se ferme jamais.

Le second prix ! Vraiment oui, il y a tout un drame, intime et poignant, une soulTrance cachée, pareille à un poison lent, dans cette résolution dernière de la rivale battue jadis par cette étincelante Suzanne Reichenberg.

Elle, du moins, n'a pas connu les heures de lutte et les journées désespérées. M"* Reichenberg est arrivée, elle a souri, elle a dit deux mots — comme Horace, — de la douce et implacable voix d'Agnès, et elle a été, tout de suite, l'ingénue idéale, l'ingénue intacte et poétique dont la bouche virginale laisse tomber sur le malheureux Arnolphe désolé les paroles les plus délicieusement cruelles que Molière ait mises sur les lèvres de femme. Elle a été l'Agnès absolue comme M"* Barretta a été l'Henriette parfaite, et la A ictorine sans retouche, et M"^ Bar tel la Bérénice inoubliable.

Oui, tout de suite, M"° Reichenberg s'empara de cette scène qu'elle quitte à présent je ne sais pourquoi. Elle avait été engagée dès le Conservatoire, étant mineure, à 1 5o francs par mois et sans signature, « l'administrateur général étant

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à Marseille avec une partie de la Comédie ». Le lendemain de ses débuts, les appointements étaient portés à 3 ooo francs et il y avait de la joie, là-haut, au numéro i8A de la rue de Rivoli, où Dumas fils montait féliciter la débutante. Le premier rôle moderne que Suzanne — Suzette, disait-on au théâtre — allait créer était écrit déjà. C'est celui d'Aline dans les Faux Ménages de M. Pailleron, et je disais alors de M^'^ Reichenberg : « Ce n'est pas une actrice, c'est une jeune fdle. »

Il y a fort peu de «jeunes fdles » dans le roman moderne, et encore moins dans le théâtre contemporain. U ingénue, ce type ou cet emploi que vient d'analyser avec finesse M. Arsène Alexandre, semble, pour les auteurs nouveaux, quelque chose d'aboli et d'antédiluvien. La fillette candide d'autrefois, celle que M"" Mars habillait d'une robe de mousseline et parait d'un ruban bleu de ciel, s'habille aujourd'hui chez Doucet et s'appelle d'un nom nouveau : « la demivierge. » Les sœurs de Lavedan se renvoient les mots d'argot de leurs frères, comme les cousines de Scribe se renvoyaient les volants de leurs raquettes. xM"" Reichenberg aura incarné toute une race de jeunes filles, tout un petit monde disparu.

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Elle eut — je devrais dire elle a — l'ignorance exquise de la vierge, avec les « roueries de l'ingénue » et Van delà aussi, l'impression de la poésie qui fait que, dans la séduction d'une voix, on croit sentir la palpitation d'une ame. ' ((Quelquefois, me disait M. Fehvre, quand j(î joue VAmi Fritz avec elle, je me prends à récouter : elle fait de la musique. » Et la musique était harmonieuse, prenante. Une cantilène, mais irrésistible. La voix de Rosette donnait l'illusion de la douleur qui tue, la voix de Suzel avait le charme de l'amour prinlanier qui sauve.

Oh ! elle n'avait pas beaucoup à travailler ses rôles, M"" Reichenberg î (( Allons, bel oiseau bleu, chantez la romance à Madame! » Elle les disait, elle les notait, et cette sœur de Chérubin chantait délicieusement la Romance à Monsieur. Puis, comme ce don de poésie se greffait sur beaucoup d'esprit, lorsque M. Pailleron lui faisait lancer les mots de la sous-préfète du Monde oà l'on s'ennuie ou lorsque Meilhac lui confiait les petits coups de tête el les petits coups de cœur de Margot, elle y mettait tant de verve qu'on se demandait si cette voix railleuse et drôle de sainte nitouche narquoise, quasi-perverse, était bien celle qui avait, la veille, soupiré l'élégie de Mariage blanc.

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Je la reverrai toujours sur cette grande scène que remplissait sa diction impeccable et sûre, large et classique comme il convient en ce vaste cadre. Elle était le mouvement et la vie de ces planches, allant, venant, causant, fredonnant, toujours occupée, ubiquiste et trotte-menu, saluant et souriant, et telle aujourd'hui que jadis lorsqu'elle trottinait de même, toute petite, dans le salon de Suzanne Brohan, la mère des Brohan, dont la dernière, l'exquise Madeleine, est toujours là, spirituelle et bonne, — aussi bonne que spirituelle, ce qui n'est pas peu dire.

La fdleule de Suzanne Brohan, la petite Suzanne, autrefois, courait et virait dans le logis, disait des fables, récitait des vers de Desbordes- Valmore. On appelait sa mère cela souris de M™^ Brohan )). Et, à son tour, vive, alerte, furtive, pressée, Suzette allait devenir « la souris de M. Pailleron ». Une souris, c'était le mot qui venait également à Augier lorsqu'il lui voulait faire jouer V Aventurière, oubliant lui-même que le public, à tort ou à raison, incarne Glorinde dans une grande créature insolente et hautaine :

— Glorinde, disais-je, c'est un oiseau de proie ! Et Emile Augier :

— Mais, mon cher, me répondait-il, une souris peut dévorer aussi un Monte-Prade !

200 PROi ILS m: TiitATHi:

J'ai, tout à l'heure, donné, non sans tristesse, la signature finale qui règle la jxnsion de la sociétaire retraitée. Quatre sociétaires — deux sociétaires en exercice et deux sociétaires retirés — doivent, de par les statuts, signer pour permettre la remise des fonds sociaux à l'artiste qui s'en va. M° Donon, le notaire de la Comédie, avait demandé, voilà bien peu de jours, à H. Lafontaine sa signature, la dernière qu'ait apposée sans doute sur un papier le créateur de Dalila, et c'est auprès du nom de l'éminent artiste mort hier que j'ai mis le mien. Lorsque Delphine Fix quitta la Comédie pour se marier, elle ajoutait à sa lettre de démission la promesse formelle de ne plus reparaître sur un théâtre. Elle tint parole et Suzanne Reichenberg fera de même. Cette coquetterie lui est venue de laisser là Molière en plein succès. M''" de Brie, qui avait créé Agnès, joua le rôle d'une façon admirable, bien au delà de l'âge de l'ingénue.

— La Comédie-Française, disait un comédien supérieur, est peut-être le seul théâtre où l'on ne nous demande pas notre acte de naissance.

M"^ Reichenberg eût pu montrer le sien. Elle a joué à ladoyenne, elle n'a jamais été doyenne, par droit de naissance. M. Théodore Dubois,

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comme jadis M. Auber, pourrait redire à l'huissier du faubourg Poissonnière :

— « Appelez M^^^ Reichenberg. »

Elle reviendrait avec son même petit pas furtif, rapide et jeune...

Que parlais-je de (( la souris » ? Ce n'est pas une sociétaire qui s'en va : c'est un oiseau qui s'envole...

Mars 1898.

Jeanne Ludwig,

(( Janvier 1896. — Examens semestriels.

Mademoiselle Ludwig (Jeanne). Un mariage sous Louis XV. Agréable, fine, spirituelle, originale et jolie. Marivaux lui ira mieux que Molière. »

Je retrouve cette note, prise par moi, sur le registre que chacun des membres du jury d'examen du Conservatoire a devant soi lorsque défilent ces jeunes gens, ces jeunes filles qui, près de concourir, chrysalides d'artistes, sont assez difficiles à deviner et nous apportent (ou nous emportent) tant d'espérances irréalisées.

Les espoirs que cette jeune fille Jeanne Ludwig, toute jeune, toute mince, frêle et fine, faisait concevoir alors que je lui donnais la noie citée plus haut, n'ont pas été déçus. Avec elle, la Comédie a perdu un de ses sourires.

Elle est morte à trente ans, à vingt-sept ans plutôt, car depuis trois ans, elle se mourait. Elle

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a disparu dans tout le charme de sa jeunesse et de son talent. Elle n'aura joué qu'à la Comédie- Française. Elle aura été, de ses premiers pas à ses derniers, l'actrice-pensionnaire, puis sociétaire de la Comédie-Française. Elle ne concevait pas le monde, ce monde de rêve et féerie qu'elle voulait vivre, sans la Comédie-Française. Elle fut, un moment, tentée d'aller aux Variétés, trouvant que le sociétariat se faisait trop attendre. Elle y eût été applaudie, comme partout, mais y eût-elle joué Roxelane, Lisette et Musette.^ Sa véritable place était au pays le Regnard.

Dès ses débuts, elle avait été elle-même. Dès les premières répétitions du Jea de l'Amour et du Hasard, cette nouvelle venue s'était fait aimer de tout le monde. Elle avait la grâce, l'esprit, le pétillement du babil et le propos délié de la Parisienne. Elle avait, avec le talent le plus personnel, la voix la plus mordante et la plus gaie, narquoise et claire comme le son de ces fifres qui menaient à la victoire les soldats du xvin* siècle ; l'allure preste, le geste vif, la grâce piquante et, par-dessus tout, ce ton exquis, indéfinissable et irrésistible, souverain inexplicable, subtil et qui fait la force de l'esprit français, elle avait le «charme». Elle plaisait. Dès que le public l'eut aperçue sous le costume de Lisette, il fut charmé,

il ladopla, il l'applaudit, il lui fit fêle, il lui fut fidèle.

Et ce furent dix années de joie pour ce théâtre où, des deux côtés de la rampe, on aimait M"" Ludwig : ici pour son talent et là pour son cœur. Elle avait débuté le 2 4 octobre 1887 dans le Jeu de l' Amour et du Hasard, elle joua pour la dernière fois le 5 décembre 1897 dans la Vie de Bohême. Entre ces deux dates tient toute une existence ; le premier succès, le premier bravo — et le dernier effort. Nous n'oublierons jamais cette charmante comédienne qui me rappelle cette M"* Olivier qui apparut, créa le Chérubin de Beaumarchais, sourit et mourut. Elle avait délicieusement joué le Passant, cette passante ex- (juise qui finit par les tristes sourires de la mourante de Mûrger. Jamais cette image ne s'effacera de notre mémoire : la pauvre Musette essayant de rire et riant, à force de courage, entre deux quintes de toux et l'étouffant, cette toux maudite, pour que Mimi pût tousser à son aise et remplir son rôle de malade. Ah ! ce renversement de tout ce qu'il y avait d'irréel dans le rêve douloureux du poète, comme un tel spectacle devenait poignant et quelle double agonie ce fut pendant quelques soirs : la fausse toux de la comédienne aimée se mêlant à la toux

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véritable, à la toux déchirante de la malade î Je ne crois pas qu'on ait rencontré plus cruelle antithèse dans la décevante et éternellement attirante vie du théâtre.

Chaque fois que M"" Lud^vig jouait Musette — Musette, le rôle qu'elle avait tant rêvé de jouer ! — elle nous donnait ainsi, elle donnait au public un peu de sa vie. Un éclat de rire lui coûtait une semaine d'existence. Qu'importe ! Si elle avaitpu jouer encore et se tenir debout, elle n'eût point compté î II y avait une petite âme très héroïque dans cette statuette de Sèvres. On a dit que c'était en allant, après une représentation des Faux Bonshommes, se promener au Bois, qu'elle avait contracté la terrible maladie qui l'emporta. Ce que je sais, c'estque le i6 septembre 1895, la dernière fois qu'elle joua le Monde oà Von s* ennuie, elle donna un exemple de dévouement et de courage dont bien peu déplus robustes seraient capables. Elle était affichée pour le rôle de Suzanne de Villiers, qu'elle joua avec un succès éclatant, même après l'admirable comédienne qui l'avait créé. Elle l'aimait, ce rôle, elle y tenait, elle voulait le garder. Elle tremblait qu'une autre l'y remplaçât. Elle ne voulutpas faire €omme on dit , « chan ger le spectacle » . Elle , n'avait qu'à m'écrire un mot, à m'avouer son état de

souffrance, la Comédie eût donné une autre pièce. Non, elle tint à jouer ; elle joua, et ses camarades m'ont conté cette soirée lugubre où la pauvre enfant, pour arrêter l'hémorragie redoutée, portait à ses lèvres en feu des morceaux de glace, entre deux répliques, derrière son éventail. Elle a, on le voit, joué la tragédie aussi la pauvre et rieuse Ludwig et elle l'a jouée au naturel I...

Quelques jours après cette terrible représentation du Monde ou l'on s'ennuie, où on l'emporta jusqu'à Saint-Germain avec 4o degrés de fièvre, j'allai la voir dans la petite villa qu'elle habitait près de la forêt. Tout de suite j'eus la sensation d'un malheur probable. Ce n'était pas encore Musette mourant comme Mimi ; mais dans ce ht blanc, Jeanne Ludwig toute pale, attristée, c'était comme la Dame aux Camélias au dernier acte, et dès ce jour, j'eus peur pour elle.

Mais elle était jeune, elle était vaillante, elle voulait vivre, elle voulait jouer, rejouer, devenir ce qu'elle eût été sans nul doute si l'existence ne lui eût pas été tristement mesurée, une grande artiste. « Etre une grande artiste, laisser dans l'histoire du théâtre un beau souvenir ! » C'était toute son ambition, toute sa pensée. Le théâtre ! Elle n'avait que cette idée, elle ne prononçait que ce mot lorsque ses camarades, qui l'aimaient.

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