‹ Profils de théatreChapitre 21 sur 32 · JEANNE LUDWIG · texte numérisé non relu

JEANNE LUDWIG

allaient, toujours fidèles à la souffrance, la voir, avenue Niel, étendue sur sa chaise longue ou dans le lit qu'elle ne devait plus quitter :

— (( Et le théâtre ? » leur disait-elle.

Elle avait rêvé d'y vivre, elle eut, un moment, la tentation de s'y faire porter pour y mourir.

— (( Si j'avais à récrire mon théâtre, médisait un jour, Henri Meilhac, la petite Ludwig y tiendrait une grande place. » Elle était bien la comédienne de ce Parisien et V Autographe ioué par elle, était quelque chose d'exquis, de délicieux, la perfection même.

Et avec un talent si rare, une telle modestie, une telle bonté ! La Comédie a pris le deuil pour elle ; le deuil n'était pas seulement sur FaiRche. Il était dans tous les cœurs, le deuil de la pauvre Musette !

Juillet 1898.

Une revenante.

(( J'ai soixante-quinze ans, ma santé devient chaque jour plus mauvaise et mes forces sont tellement amoindries que je ne puis, toute seule, soutenir ma vieillesse... » Qui écrit ces lignes? Qui pousse cet appel? D'où nous vient ce cri de détresse? C'est la comtesse Lionel de Chabrillan qui, du fond d'une humble retraite d'Asnières, demande, en qualité de veuve d'un agent consulaire, une pension à Monsieur le Ministre des Affaires Etrangères.

Il me revient à la mémoire un passage cruellement mélancolique de cet Ami des Femmes où Dumas fils a mis tant de lui-même, de ses doutes, de ses amertumes et de son cœur. C'est cette confidence faite par M. de Ryons à Montègre et à des Targettes sur Ellénore, son premier amour — amour de collégien bafoué par la vie : (( Elle est revenue me voir un beau matin. Elle me

UNE REVENANTE

demandait quelques louis. Est-ce assez triste quand, à trente-trois ans, on voit déjà revenir du fond de son passé une créature qu'on a connue belle, élégante, rieuse, maintenant ridée, blanchie, vêtue. Dieu sait comme, vous parlant de misère et de maladie. . . Ah î mauvaise jeunesse ! »

Non, ce n'est jamais la jeunesse qui est mauvaise tant qu'elle dure. C'est la jeunesse perdue qui semble attristante. Et moi aussi j'ai éprouvé à la lecture de la lettre de M"^ Lionel de Chabrillan l'espèce d'amère mélancolie de M. de Ryons. C'est du fond de mes souvenirs qu'apparaît, dans tout l'éclat d'une beauté sculpturale, le profil régulier, les cheveux noirs plaqués sur un front d'une pureté exquise, celle qui, la taille droite et la démarche fière, portait déjà le titre que lui avait donné le comte de Chabrillan, consul de France à Melbourne et dont j'avais lu les Mémoires publiés en quatre volumes par Bourdilliat à la Librairie Nouvelle: les Mémoires de Céleste Mogador.

Mogador ! Pour les collégiens démon temps, cette originale figure parisienne était déjà légendaire, un peu lointaine. Nous en parlions, derrière nos pupitres, comme les lycéens d'aujourd'hui peuvent parler des professionnals beautys dont les portraits, déjà un peu abolis,

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