‹ Profils de théatreChapitre 22 sur 32 · MO PROFILS DE TIIEAIHK · texte numérisé non relu

MO PROFILS DE TIIEAIHK

ligurent encore à la devanture des papetiersphotographes. Le bon Nadaud était à la mode : nous chantions, le dimanche, au piano, son Nid abandonné ou ses Deux Gendarmes avec nos cousines, et nous savions que le chansonnier de.s salons avait aussi rimé une romance, aussi populaire au Quartier Latin que les Chdliments de Hugo, et où il célébrait gaiement les danseuses de Mabille et de la chaumière :

Poiiiaré, Maria, Mogador et Clara, A nos yeux enchantés Apparaissez, belles divinités !

La reine Pomaré, Maria, la polkeuse Clara Fontaine, autant de célébrités chorégraphiques des derniers temps de Louis-Philippe et dont la chronique s'était, par tradition, conservée jusqu'à nous. Nous en parlions comme de Didon ou d'Iphigénie, et Mogador figurait dans nos propos de récréation entre les statuettes féminines de Virgile et du divin Racine.

C'est qu'elle avait été, cette femme qui demande aujourd'hui une pension au ministère, une des reines de Paris. On l'avait portée en triomphe, comme Déranger lui-même, sous les arbres d'un bal public. On lui avait jeté des fleurs. On s'était, entre deux quadrilles, battu pour elle.

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<et Brididi, son parrain Brididi, autre héros <les danses préhistoriques, ayant crié : (( Je la prends sous ma protection et la défendrai comme Mogador ! » ce nom de Mogador, illustré alors par le homhardement du prince de Joinville, resta comme un apanage à Céleste Vénard dont la beauté comme la danse devint célèbre.

Privât d'Anglemont, dans un livre sur le Prado, disait de Céleste Mogador, dont il louait les audacieuses proportions, pareilles aux cariatides michelangesques : «. Sa danse est rythmée carrément, comme les vers d'Hugo et la musique de Berlioz. » Ni plus ni moins. Et Auguste Yitu notait comme un jour de victoire le jour où (( élancée comme une guêpe, flexible comme une branche de saule (où sont les formes de Michel- Ange ?), en robe prune de Monsieur, la brune Mogador reçut son nom : — le jeudi 26 sep^ tembre i844, à neuf heures du soir » î

(( On me bombardait de bouquets comme Mogador, dit-elle. Il y eut deux camps. D'un côté on criait: Vive Pomaré! De l'autre : Vive Mogador ! La garde fut obligée de s'en mêler î » Et le Charivari lithographiait l'aventure et publiait le portrait des héroïnes. Dites que nos pères ne connaissaient pas Y actualité !...

Que c'est loin ! Et c'est pourtant, cela, un

chapitre de l'histoire de nos mœurs. Céleste Mogador, comtesse de Chabrillan, demandant au ministre un supplément de vie pour alléger le poids de ses soixante-quinze ans, me fait penser à Sophie Arnould, vieille et pauvre, écrivant à un des grands de la terre cette lettre suprême où elle peint tristement sa solitude... Tous ses amismorts, la plupart guillotinés ; elle, souffrante dans un coin de Paris, sous un toit glacé de neige... Ah I les lendemains delà joie parisienne, les épaves de toutes nos existences, qui sont autant d'orages I « Ne vous attendrissez pas trop, disait Henri Heine à quelqu'un qui le venait plaindre. Savez-vous comment vous finirez^ vous ? ))

La comtesse Lionel de Chabrillan a une pension de la Société des auteurs dramatiques et elle la mérite. Ancienne actrice, directrice de théâtre aussi, elle a signé des comédies et desdrames qui ont du mouvement, de l'accent, le don de vie, précieux à la scène. J'ai vu d'elle, jadis, un mélodrame tiré d'un de ses romans australiens, les Voleurs d*oi\ qui ferait encore figure sur les planches d'un théâtre populaire. Elle écrivait des opérettes, elle publiait des romans, elle se refaisait, laborieuse et résolue,, une existence nouvelle. Au petit théâtre d'été des

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Champs-Elysées qu'elle dirigeait, il y a plus de trente ans, elle faisait applaudir un vaudeville qui divertit alors : En Australie. Elle accumulait des romans d'aventures qui avaient leur public et leur vogue : Miss Pewell, la Sapho, Est-il Jou ? les Mémoires d'une honnête fille.

Mais son œuvre capitale, celle qui lui avait assuré le succès de librairie et dont je revois encore les affiches collées à la vitrine de ces cabinets de lecture encore nombreux alors, c'était celle qu'elle avait intitulée Adieux au monde — c'étaient les Mémoires de Céleste Mogador.

Ils ne furent pas sans causer du scandale. Dès leur apparition, en cinq volumes in-S'', on les supprima. C'était en i85/i. L'édition saisie se vendit sous le manteau et fut d'autant plus lue. Ses Mémoires reparurent quatre ans plus tard. On les saisit encore. « Quel était mon crime .^ écrivait l'auteur en rééditant chez Bourdilliat ses souvenirs, mais tronqués, avec les passages intéressant les tiers totalement supprimés. J'avais ramassé dans mon passé un morceau de pain pour l'avenir: on mêle disputait... »

Il faut tout dire. Céleste Mogador mettait en scène les personnages qui ne pouvaient être particulièrement satisfaits de sortir de l'ombre par une certaine porte. Ainsi, Musset. Elle racon-

lait que le poète des Mails l'ayant rencontrée en un logis hospitalier, un de ceux dont MaupassanI s*est fait le maître peintre, l'homme avait été féroce avec elle et, par exemple, l'invitant ù dîner, ou plutôt l'emmenant au Rocher de Cancale, avait, au lieu de se verser à boire, dirigé, en riant, un siphon d'eau de seltz sur la poitrine de la malheureuse.

La première entrevue de Céleste Mogador avec Musset a quelque chose de tragique. La bonne Adèle Colin, la gouvernante du poète, a dû, si elle a lu ces Mémoires, être passablement attristée :

(( Il y avait un homme assis près de la cheminée et qui me tournait le dos. Il ne prit pas la peine de me regarder. Ses cheveux étaient blonds ; il était mince et me parut d'une taille ordinaire. Je m'avançai un peu. Ses mains étaient blanches et maigres ; il battait la mesure avec ses doigts sur son genou. Je me plaçai en face de lui ; il leva les yeux sur moi : c'était un spectre plutôt qu'un homme. Je contemplais cette ruine prématurée, car il paraissait a peine avoir trente ans malgré les rides qui sillonnaient son visage.

(( — D'où viens-tu donc.^ me dit-il, comme s'il sortait d'un rêve, je ne te connais pas.

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(( Je ne répondis rien ; il se mit à jurer.

(( — Répondras-tu quand je te fais l'honneur de te parler ?

(( Je redevins rouge et je lui dis :

(( — Est-ce que je vous demande qui vous êtes et d'où vous sortez ? Ai-je besoin d'un état de services pour me présenter devant vous ? Je vous préviens que je n'en ai pas.

(( Il continua à me regarder avec son air hébété.

(( Je me dirigeai du côté de la porte.

(( — Reste là, me dit-il, je le veux.

(( Je n'en entendis pas davantage et je sortis. »

Il faut avouer qu'Alfred de Musset n'a, devant la postérité, pas de chance avec les femmes. George Sand, sévère, écrit Elle et Lui', Louise Golet réclame le poète comme sa propriété et le ridiculise un peu en déclarant qu'il n'a jamais aimé qu'elle. Les lettres de la pâle et séduisante princesse de Belgiojoso ne sont point tendres. Seule, la chère marraine, l'exquise M'"^ Jaubert s'attendrit en parlant du grand enfant malade. La marraine et aussi la vieille gouvernante, toujours fidèle.

Le grand, le malheureux poète a, du moins, pour le consoler, la Gloire, l'éternelle Gloire.

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Mais on conçoit que les révélations de l'auteur des Mémoires n'aient pas dû, au moment où elles parurent, emplir de joie les vivants indiscrètement mis en scène. Musset, déjà frappé à mort et dédaigneux du hruit, haussa les épaules. D'autres se fâchèrent. De là les saisies, les procès, les cartons, les suppressions, les pages arrachées.

C'est dommage. Aujourd Imi, ce qui était de la vengeance ou de l'indiscrétion nest plus que deTliistoire, et le temps remet à leur plan toutes choses. Plus de polémiques au fond des tombeaux. On peut trouver encore, du reste, bien des chapitres attrayants dans ces Mémoires annotés de Céleste Mogador. Telle l'historiette des débuts aux Variétés où, dans la revue de i853, le Palais de Cristal, la danseuse de Mabille dansait une nouvelle danse, V Impériale, avec Adèle Page, la Musette de Murgcr.

Et ce nom dit tout : YImpériale. a L'Empire est fait î » avait déclaré un homme d' Etat avec inquiétude. L'Empire se faisait aussi sur une affiche de théâtre par l'annonce d'une danse nouvelle dans une revue des Aariétés. Même la chorégraphie de Mogador pouvait fort bien être un symbole.

La danseuse, d'ailleurs, ne dansait qu'à contre-

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cœur. Elle était lasse de ses entrechats. Elle voulait être comédienne. Elle ne manquait pas, quand elle le pouvait, les représentations de M'*® Rachel au Théâtre-Français. Il y a même, dans ses Mémoires, un portrait tout à fait vivant de Rachel, Rachel chez elle en son petit hôtel de la rue ïrudon ; Rachel couchée et, dans son lit, portant une sorte de costume de smyrniote ; Rachel enrhumée, condamnée à ne point parler, mais laissant tomber cependant quelques mots de cette belle voix musicalement profonde, que n'ont pu oublier ceux qui l'ont entendue une fois, mênae dans leur enfance.

Céleste Mogador venait de lui demander de jouer au bénéfice d'un brave garçon des\ariétés. La tragédienne, prise d'un mal de gorge, ne le pouvait pas. Elle loua, du moins, une loge et, pour sa première sortie, vint aux Variétés applaudir le bénéficiaire.

Sur M™^ Ugalde, jouant Roxelane des Trois Sultanes aux Variétés, sur les théâtres d'autrefois, monde oublié, étoiles disparues, ces Mémoires de Mogador contiennent encore bien des détails que je noterais volontiers. Puis, c'est la rencontre de Lionel, c'est le rêve — que faisait alors la France entière — des fortunes rapides, la Californie, les pépites d'or, le

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voyage au pays des mines, les aventures, les déboires, TAustralie, toute une existence exotique romanesque, si différente des quadrilles de la jeunesse et des flons-flons du boulevard Montmartre.

De cette vita nuova de trappeur et d'orpailleur. Céleste Mogador sortit régénérée et prête à se refaire un nom avec son talent, avec son travail. Menacée de ruine, elle prit la plume. Elle n'était plus la filleule de Brididi dansant aux Variétés dans les Reines des Bals et ajoutant les jetés-battus de V Impériale aux brocliures (le propagande du préfet Homieu : elle était h\ comtesse Lionel de Cbabrillan, et elle demandait sa place au théâtre, aux petits théâtres, au théâtre Beaumarchais, puisque l'Ambigu ni la Porte-Saint-Afcirtin ne voulaient de ses Voleurs il* or.

Et la lutte dura des années. Nous vîmes devenir tout blancs, comme une couronne d'aïeule, les beaux bandeaux plats, d'un noir d'ébène, de M"'' de Cbabrillan. Le fier visage de camée eutles rides dont Corneille menace les roses de sa Marquise. Maintenant, à Asnières, vivant de souvenirs, celle que nous avons encore connue militante et si belle, est une vieille femme qui demande à l'Etat ce que lui promit, un jour.

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M. de Lesseps devant le mort enterré, là-bas, au pays de fièvre. On ne restera pas sourd à l'appel delà septuagénaire. Sophie Arnould eut, je crois, de François de Neufcliâteau, une favorable réponse à son dernier appel. Et tandis qu'attendri je lisais la lettre éplorée de la comtesse Lionel, le lointain refrain me revenait, jadis chanté par les grands dans la cour du vieux collège :

Pomaré, Maria, Mogador et Clara, A nos yeux enchantés Apparaissez, belles divinités !

Septembre 1899.

A propos d'Aimée Desclée.

Le jour où Ton inaugurera la statue de Dumas fils il est certain qu'on n'oublira pas celle qui, avec la Duse, fut comme l'incarnation des (( femmes » du maître féministe.

Elle le mériterait, certes, et l'incomparable créatrice de ce rôle si vivant, si moderne et si vrai Froufrou, — que le docteur Gilles de la Tourette en ouvrant son cours, un matin, à la Salpêtrière, présentait scientifiquement comme un type singulièrement exact et bien observé d'hystérie mondaine — la femme qui fit, la première, applaudir ce chef-d'œuvre délicat et qui fut la Femme de Claude aura bien gagné une parcelle de la glorification du maître.

Alexandre Dumas fils disait de cette idéale créature — qui eût joué comme personne la Nora de Maison de poupée d'Ibsen, cette Nora que la créatrice, M'°^ Agnès Sorma, baronne

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Minotto, la grande artiste allemande, a fait applaudir à Paris :

— (( Desclée? c'était une revenante. »

Et, pour expliquer ce mot « une revenante )) M. Ludovic Halévy a noté ce portrait parlé de Desclée fait par A. Dumas en une de ces causeries qu'il eût fallu recueillir, car elles éclataient de traits hardis et d'idées personnelles : (( Desclée ? — c'est Dumas qui parle — Desclée était arrivée à faire de sa nature réelle et de sa nature factice une troisième nature. C'était un singulier mélange de sincérité et de ruse, de naïveté et de rouerie. Elle n'avait d'ailleurs aucun talent. Elle a joué le Demi-Monde. Molle, flasque, incolore, n'importe qui, n'importe quoi... Elle part, court la province, l'étranger. Personne n'y pensait plus. Je la retrouve à Bruxelles en 1868. Je suis très frappé. Montigny ne voulait pas l'engager. Je la lui impose. Il la prend à six mille francs par an. Elle joue Diane de Lys, Froufrou, la Princesse Georges, une Visite de noces. La voilà au premier rang, à sa place. Et, ravie sans doute .^ Pas le moins du monde. Ce qui était effrayant chez Desclée c'est qu'elle n'avait aucun amour de son art. C'était une créature morte dont il fallait faire des évocations. On la tirait de son tombeau, on la traî-

nait sur la scène. Si elle se ranimait, c'était avec nne violence terrible, elle était galvanisée... Si elle ne se ranimait pas, elle ne donnait rien, absolument rien. 11 y avait des cboses mortes dans son jeu à côté de cboses admirables. Elle était nulle ou sublime. Vous vous la rappelez!^ \ erdâtre, olivâtre, pas de sang dans les veines, absolument insensible au froid, l'babitude de la tombe. Elle sortait de scène en sueur, montait dans sa loge, ouvrait sa fenêtre, en plein biver, se déshabillait et restait là, demi-nue, dans un courant d'air glacé. On lui disait : « Vous êtes folle, vous vous tuerez ! » Me tuer î Ah ! c'est déjà fait! » Elle avait raison. Elle n'était plus une créature vivante. C'était une Etrusque. Elle était morte depuis quatre mille ans ! »

Quelle évocation ! C'est extraordinaire. Voilà la revenante. Mais où Dumas se trompait, c'est lorsqu'il disait que cette admirable femme n'avait aucun amour de son art. Allons donc ! si elle était <( morte » selon le mot de Dumas, c'est que son art, précisément, l'avait un peu tuée. Il sufRt de lire ses lettres pour s'en convaincre. La pauvre femme avait eu de ces crève-cœur que l'air des coulisses, chargé de microbes, envenime. Froufrou ! Pauvre Froufrou ! On aurait pu parler d'elle comme de M"^ Doclie, la Dame aux Ca-

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mélias, quand on a loué Dumas fils à l'Académie Irançaise.

Et la citation du propos de Dumas valut au journal où je publiais ces lignes une curieuse et précieuse lettre d'un lettré qui, après avoir publié jadis les Misérables de Victor Hugo et la collection si importante des grands historiens étrangers, Motley, Prescolt, Gervinus, etc. — est devenu lui-même un excellent et (( sévère historien », Albert Lacroix, qui devrait bien écrire ses Souvenirs d'éditeur entre deux chapitres de son Histoire de France :

Au Directeur du Temps,

Mon CHER DIRECTEUR,

Je lis dans le Temps, sous la signature de mon ancien ami, Jules Claretie, la Vie à Paris, à propos de la grande artiste que fut Aimée Desclée, la créatrice de Froufrou, le récit transmis par Dumas fds à Ludovic Halévy, de la révélation, pour l'auteur du Demi-Monde, du talent de Desclée : (( Elle n'avait aucun talent... Elle

(( part, court la province, l'étranger. Personne (( n'y pensait plus. Je la retrouve à Bruxelles, (( en 1868. Je suis très frappé. Montigny (le (( Gymnase) ne voulait pas l'engager. Je la lui (( impose. »

Tout ceci, absolument exact, mérite peut-être d'être raconté dans le détail qui lui donne sa curiosité, puisqu'il s'agit de deux personnalités marquantes et que, somme toute, ce rapprochement de Dumas fds et de Desclée eut une véritable importance pour l'histoire du théâtre.

Or, j'en puis parler sciemment, et l'article de Claretie m'y sollicite, en réveillant mes souvenirs. Il y a même, je crois, des faits intéressants pour le public.

Le hasard me fit témoin et quelque peu acteur aussi, dans cette circonstance, et voici comment tout s'est passé ; je suis seul en mesure de vous en donner une narration fidèle et complète.

Condamné par l'Empire à un an de prison, pour avoir publié les Évangiles annotés de Proudhon, j'étais allé à Bruxelles prescrire ma peine. J'y recevais volontiers et fréquemment la visite de nombre d'écrivains français éminents, dont j'avais l'honneur d'être l'éditeur.

A ce moment Louis Ulbach, votre ancien chroniqueur dramatique, était mon hôte. Il était

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très lié avec Dumas fils ; ils avaient fait leurs études ensemble, je crois, ainsi qu'avec Charles Hugo dont on remet à la scène précisément le drame des Misérables. Je ne connaissais Dumas fils que par sa célébrité déjà commençante alors et par ses œuvres. Et voici tout à coup qu'au théâtre du Parc, à Bruxelles on annonce la reprise de VAini des femmes avec un acte totalement remanié par l'auteur ; c'était donc une vraie première où d'ailleurs la presse parisienne fut conviée. Dumas fds devait venir voir la dernière répétition et assister à la première représentation : tous les journaux annonçaient la chose comme un événement littéraire.

Ce m'était une occasion de lier connaissance avec Dumas fils, et vous imaginez combien je fus ravi, quand Ulbach me proposa de nous présenter l'un à l'autre. Au jour de l'arrivée, nous allâmes donc à la gare au-devant du maître écri- Aain : Gustave Frédérix, le critique théâtral de V Indépendance belge, nous accompagnait. J'offris à Dumas de descendre chez moi où déjà Ulbach avait accepté mon pied-à-terre, mais Dumas, étant avec un ami, son inséparable, Ch. Narrey, se décida pour l'hôtel de Suède où notre caravane se rendit à onze heures du soir. Seulement, Dumas s'engageait à venir dîner chez moi dès le

Glaretie. i5

lendemain, et pour ce jour-là j'avais, par avance, engagé M. Berardi, directeur de V Indépendance belge, Charles Hugo ; bien entendu, Louis Ulbach et Gustave Frédérix devaient être des nôtres. Mais il faut que je vous dise aussitôt que ce dîner révélait un petit complot, dont le détail est amusant.

Le directeur du Théâtre des galeries Saint- Hubert, M. Delvil, avec qui nous étions tous en bonnes relations, rivalisait avec le Théâtre du Parc : c'était à qui donnerait les primeurs dramatiques parisiennes. Or, c'était une bonne aubaine pour le Théâtre du Parc que cette quasipremière de VAmi des femmes, refondu, avec la présence annoncée de l'auteur, et son confrère en était un peu jaloux. Vivement il fit apprendre et monter la pièce de Dumas fds : Diane de Lys, comme riposte ; il avait précisément sous la main une artiste en représentation, revenant de Russie : c'étiait Desclée qui avait joué le rôle à Saint- Pétersbourg. Nous ne connaissions Desclée que depuis une dizaine de jours, et elle avait obtenu un vrai succès aux Galeries Saint-Hubert, tout le monde courut l'entendre.

En mettant à la scène Diane de Lys, Delvil espérait attirer Dumas à son théâtre : rivalité de directeurs que vous voyez d'ici, et il vintdeman-

A PROPOS D AIMEE DESCLEE

der à Ulbach et à moi de tâcher d'obtenir cette faveur, d'autant plus délicate à solliciter de Dumas fils qu'il venait siDCcialement, exclusivement pour le concurrent de Delvil.

JNous avions entendu deux jours auparavant Desclée dans Diane de Lys, et nous avions été émerveillés, secoués, émus. Elle-même désirait ardemment que Dumas la vît, Tentendît, la jugeât, surtout dans un rôle du répertoire de ce dernier. Et elle avait raison.

Nous conspirions donc tous contre Dumas, et nos batteries étaient dressées. Il s'agissait d'aborder la question, sans avoir l'air d'avoir rien prémédité pour ne pas éveiller la défiance de Dumas ni recevoir un refus.

Incidemment donc, à ce dîner, on parla d'une actrice de passage, de grand talent, — de Diane de Lys, sans dévoiler encore notre mobile. Et je me rappelle encore Dumas nous écoutant, sceptiquement, et tout stupéfait des éloges que nous hasardions sur Desclée, s'écriant dès les premiers mots : (( Quoi ! quoi! 'Cette... (permettezmoi, le mot exact, typique !) Quoi ! cette gruelà ! mais je la connais î Je l'ai vue autrefois, une cabotine sans ombre de valeur ni de talent, nulle même dans les rôles les plus secondaires î »

Nous nous défendons tous, nous défendons

Desclée. Mais Dumas ne veut pas nous croire. De bien loin, il repousse notre suggestion d'aller l'entendre, daller voir l'interprétation : (( Ah î ma pièce, je la connais assez. Et pour là voir jouer par une troupe secondaire, je n'y tiens pas. »

Nous sommes donc battus, là où nous espé rions réussir. Or, une baignoire nous attendait au théâtre des Galeries; tout avait été prévu par Delvil. Et force nous est de nous résigner, sans confesser toutefois à Dumas notre entente préalable et les six places préparées à notre intention.

Vers neuf heures du soir, après le dîner, nous sortons tous, sous prétexte de faire un tour en \i\\e, et je nous vois encore, tous les six, déambulant par le parvis de Sainte-Gudule, la cathédrale, vers la ville basse, ou plutôt vers le point central qui était les galeries Saint-Hubert. Dumas et moi précédions notre petite troupe. Nous étions décidés quant à nous d'entrer un instant au théâtre, car nous l'avions promis, et tout au moins devions-nous faire part à ceux qui comptaient sur nous, de notre déroute.

Arrivés au porche du théâtre, l'idée me vint de dire a Dumas : (( Nous n'allons pas nous quitter encore ; nous ne ferons qu'apparaître.

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entrer et sortir pour voir l'accueil du public à votre œuvre, cinq minutes, pas davantage, le temps de voir si la salle est pleine. Mais, au fait, cher maître, plutôt que de vous prier de nous attendre, en vous promenant sous les galeries Saint-Hubert, pourquoi ne nous accompagneriez-vous pas ? » Et chacun d'insister à tour de rôle. Narrey nous appuie ; (( Ah ! soit, un instant en passant. » Dumas objecte qu'il ne veut pas être vu ni reconnu ; nous le lui promettons ; il sera au fond delà baignoire que censément nous allons demander. Le directeur, Delvil, nous voit défiler devant le contrôle, et sur un signe de nous, ne fait point semblant de savoir que Dumas nous accompagne ; nous continuions le jeu de la non-préméditation, le jeu de la chose improvisée.

La salle était brillante ; le rideau venait de se relever sur le troisième acte. Nous nous étions assis ; au premier rang Charles Hugo et Frédérix ; au second rang Ulbach et Narrey et, au fond de la baignoire, dans la partie obscure, Dumas et moi, debout, prêts à quitter la place d'ailleurs au premier désir exprimé par le maître que nous escortions.

Mais ce signal du départ, il ne le donna pas, il écoutait, il étudaitle jeu des artistes ; il voyait

le public frémissant, enthousiaste, échauffé. Desclée fut superbe d'élan, de passion, de nervosité. La salle entière applaudissait et, émue, acclamait.

Dumas ne disait rien : pas un mot. Nous respections son silence, et à Aoir qu'il restait en place, non plus ironique et mordant, ou nous plaisantant comme auparavant, mais grave, méditatif, tout autre qu'au dîner et tout autre aussi qu'à son entrée, nous comprenions qu'il était déconcerté, surpris, saisi peut-être.

Il ne se prononça néanmoins pas, mais il resta, il s'assit dans l'ombre de la loge, et assista à la représentation jusqu'à la fm.

Il était conquis, retourné, onpeul le dire, dans son appréciation, et il nele cachaplusà la sortie.

Nous l'escortâmes alors jusqu'à son hôtel. Puis nous nous rendîmes dans le modeste logement oii Desclée nous attendait pour prendre une tasse de thé, — bien simplement. Nous lui racontâmes toute la petite séance de la soirée, et nos difficultés à convaincre, à vaincre Dumas. Elle en était heureuse, ravie.

Dumas ne l'oublia plus dès ce jour-là, et comme le dit Claretie : « il fut très frappé. Il l'imposa en effet à Montigny. » On sait la suite : le triomphe grandissant de l'artiste dans la Prin-

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cesse Georges, dans la Visite de noces, dans Froufrou.

Et tout cela a tenu à un hasard. Un avenir de gloire et de talent a été suspendu à ^un fil d'aiguille. Mais Desclée prouve aussi la justesse du coup d'œil de Dumas et lui-même montra ainsi sa sincérité de conscience, en sachant se dégager d'une prévention qu'il reconnaissait injuste ; cela nous enseigne aussi sa serviabilité envers qui le mérite.

Je ne lui ai fait, que de longues années après, en déjeunant un jour chez lui en tête-à-tête, à Marly, la confession de notre complot d'alors avec tous ses détails. Le piège que nous lui avions tendu a éveillé sa bonne humeur et a fait revivre entre nous bien des souvenirs du passé dans une conversation, stimulante de sa part, qui n'a pas cessé de tout l'après-midi, poursuivie dans son beau parc, et où ce sceptique apparent s'est dévoilé à moi sous un jour tout nouveau, plein d'éloquence et de profondeur de vues sur bien des questions, avec des visions d'avenir et d'au delà merveilleuses et des aperçus philosophiques et scientifiques qui me reviennent en mémoire en traçant ces lignes.

Albert Lacroix.

Décembre 1899.

Barré.

Un admirable artiste. Un élève de la nature. Un comédien solide, celui dont M. Febvre disait: (( Thiron, exquis, c'est la confiture, mais Barré, c'est le pain. »

Pierre-Jean Barré, que nous avons tant applaudi sous le nom de Léopold Barré, avait débuté à la Comédie-Française le 21 juin i858. Il avait alors trente-neuf ans. Il arrivait, acteur déjà célèbre, aimé de Dumas père qui lui avait fait jouer Polonius dans Hamlet, de M""*' Sand, qui le louait d'avoir créé Patience dans Mauprat et Denis Ronciat dans Claudie, et, pour ses débuts, lui qui devait incarner si puissamment les bourgeois d'Augier, il apparut sous les traits des personnages de Molière, Pierrot de Don Juan, Orgon de Tartuffe, George Dandin ; c'est par les irnmortelles figures du répertoire que l'excellent Barré fit son entrée à la Comédie.

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