BARRE
Je n'ai pas à m'excuser de citer ici des personnages de théâtre. Le comédien peut venir de Saint-Jacques-du-Haut-Pas pour trouver le grand repos comme le jeune séminariste avait quitté la cellule pour la loge de théâtre : on ne lui conteste plus le droit de faire entendre, comme des titres de gloire, les noms de ses rôles, soit à l'église, soit au cimetière. Quand on honore une profession, comme le fit Barré, la vie d'un homme est saluée partout. Il fut donc Orgon, George Dandin, Chrysale, Diafoirus, l'oncle van Buck, M. Charrier des Effrontés, et toujours il fut admirable, admirable de simpHcité, de bonhomie, d'émotion, de finesse. Il fut un bourgeois du pays de France, et, jusqu'à la fin de sa carrière — jusqu'à sa dernière représentation, dans II ne faut jurer de rien, le 5 décembre 1888, il resta tel que George Sand le caractérisait en i855, lorsqu'elle disait — et l'éloge d'un tel écrivain est un titre définitif: (( Barré a la rondeur et la bonhomie avec la finesse d'un esprit chercheur et amoureux de détail ; chacun de ses mots a une portée vive et franche, et il lui faut souvent de généreux efforts pour ne pas absorber tout l'intérêt d'une scène, même dans le silence, tant sa physionomie est vraie et comiquement attentive. »
Il avait de l'esprit et il avait cette exquise vertu ] du comédien, la. sensibilité, le don du rire, le don | des larmes. Comme il disait dans le Jeu de ; r amour et du hasard : « Il faut être trop bon, i ma fdle, pour l'être assez ! » Avec quels accents | paternels il parlait à Victorine, dans le chef- ] d'œuvre de M™* Sand !... Croirait-on qu'un tel ^ artiste attendit pendant dix-huit ans le sociéta- j riat si envié ? On se plaint aujourd'hui de ne j pas arriver très vite, et tout de suite. Je ne dis ! pas que le bon Barré ne fut point un peu attristé \ de voir les anciens passer, sans qu'on lui rendît ] justice. Mais il était d'un temps où l'on faisait ; avant tout son devoir en comptant, pour la ; récompense, sur l'équité de l'avenir. Le i" juil- j let 1876, Barré fut nommé sociétaire. Il avait, i ai-je dit, donné dix-huit ans à la Comédie, il lui ! donna douze ans de sa vie encore; puis, crai- î gnant de devenir aveugle au feu de la rampe, il ] se retira. Sa dernière création avait été un per- j sonnage de Meilhac : Larivière dans la Duchesse . Martin. ]
Il y a dix ans qu'il n'était plus que le sociétaire ] retraité applaudissant de loin aux succès des nou- 1 veaux, venant chaque année — au jour de 1 an, j — faire visite à son dernier administrateur, qui i l'aimait, l'estimait, savait quelle conscience il y ]