BARRÉ
avait chez cet homme qui fut, étant un grand artiste modeste, un si brave homme.
La première parole réconfortante d'une administration dont personne ne soupçonne les difficultés, non, personne, même et surtout ceux qui l'envient, me fut dite par l'excellent Barré à une répétition à'Hamlet, ma première grande pièce, et je l'entends encore :
— On m'aura fait un gros chagrin en ne me laissant pas rejouer Polonius que j'ai créé, mais vous m'avez fait un grand plaisir en remontant ainsi le cher Hanilet de ma jeunesse î
Depuis, tous les ans, j étais accoutumé à voir revenir, dans sa chère maison, le bon Barré, souriant, aimable, résigné àla vieillesse et médisant :
— Eh bien! mais, ces petits jeunes, ils nous remplacent ! . . .
Il était modeste même dans la retraite. Il ne demandait rien que la paix et un peu de santé. Je me trompe ; il espérait qu on pourrait donner à l'éminent artiste qui, pendant trente ans, avait honoré la Comédie-Française, cette croix, ce ruban rouge que n'ont pu obtenir, je le répète, ni GefProy, ni Bouffé. Je l'avais plus d'une fois demandée pour lui. On me répondait : (( Il est trop tard : l'excellent comédien est à la retraite ! Place aux jeunes ! »
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Alors le bon Barré répliquait : *
— (( J'attendrai ! qui sait? Tout arrive ! » I Et il allait voir pousser les fleurs de son \ jardin. Tout arrive, en eflet, mon cher Barré, j et cette croix vous l'avez trouvée, jamais plus î honnête homme, serviteur plus dévoué d'une ; grande maison, artiste plus soucieux de son j art et respectueux de son devoir, tel que le ; fut Léopold Barré, sociétaire de la Comédie- j Française, ne dormira sous une croix de pierre ^ et n'aura laissé de plus profonds souvenirs à j tous ceux qui l'ont connu, c'est-à-dire, qui d'un ^ côté de la rampe l'ont applaudi et de l'autre, ] l'ont aimé ! ^
Décembre 1899. j.
M^^e Georges.
Que de souvenirs un nom rencontré sur une affiche de théâtre peut éveiller tout à coup dans la mémoire où ils dorment enclos en une de ces cellules — le nom est bien choisi — cellules cérébrales où par milliers s'accumulent dans la poussière du passé les microbes de nos tristesses, la poudre des papillons bleus de nos heures joyeuses !
(( Théâtre des Variétés. Relâche pour répétitions de Mademoiselle Georges ». Et, soudain, je me suis trouvé transporté très loin de Paris, dans les brumeuses années d'enfance, et ce nom de la tragédienne, que des auteurs de grand talent vont évoquer sur une scène de vaudeville, m'a rappelé cette M"° Georges que j'ai pu voir jouer, oui, il y a bien des années, sur la scène d'un théâtre de province, où, tout petit, j'ai assisté au défilé de bien des acteurs en renom venant chez nous donner des représentations, en tournée —
comme plus tard à Paris, quelques années après, j'aivu, un à un, tous ces grands comédiens du Boulevard dont les noms semblent légendaires aujourd'hui.
M^'^ Georges!... C'était à Limoges, et je revois encore loin, très loin dans ces années confuses, la loge du théâtre oii mes parents, abonnés, allaient tous les dimanches. On m'emmenait jusque-là quelquefois. La loge ne doit pas être changée. Je la retrouverais et la reconnaîtrais, sans doute, sij'allaisaupays, quelque jour. Enfant, à cinq ou six ans, j'ai assisté ainsi à plus d'une représentation de comédiens de passage. Je me souviens parfaitement d'avoir vu Mélingue dans Dom Sébastien de Portugal, et Levassor, le comique, dans ses chansonnettes qui furent les monologues d'autrefois. Le chanteur imitant l'Anglais m'amusait beaucoup, et Mélingue, touchant les frises avec son épée lorsqu'il la levait toute droite me paraissait immense, une sorte de géant de ce pays de Brobdingnac oii ma jeune imagination suivait Gulliver. Et Mélingue était, en effet, très grand en cette scène probablement petite.
Une de mes impressions d'enfance fut encore la venue de Marié, le père de M™*' Galli-Marié et des sœurs Marié, qui chantait, dans Char-