SOUVENIRS DE COMÉDIENS
fiant et plus amusant aussi, de cet amusement où il y a de la pitié et des larmes.
Et ces pleurs de colère ou de faim, on les voit couler aussi dans le livre où, tout comme iM. Delaunay l'illustre sociétaire delà Comédie- Française, M"^ France énumère ses souvenirs, en cataloguant avec une résignation ironique ses espoirs, ses déceptions et ses tristesses. ]y£me Louise France a donné pour titre à ses souvenirs et anecdotes de théâtre ces mots: Les Ephémères m as-tu-vu. Toutes les professions de ce monde pourraient être qualifiées (ï éphémères et tous les vivants, sauf les saints, les anachorètes et quelques philosophes assez clairsemés de par le monde, sont des « m'astu-vu )) . La vie moderne a pour norme le besoin de paraître, et que ce soit la femme du monde qui sourit au reporter sélect pour avoir son nom imprimé et sa toilette décrite dans une chronique parisienne ou l'auteur qui fait parler de ses vêtements afin qu'on parle de ses livres, que ce soit l'orateur populaire ou même parfois le prédicateur sacré, le tribun ou le prélat, tous les vivants sont, sauf exception, des m'as-tu- vu, ou des m'as-tu-lu, ou des m'as-tu-écouté, des m'astu-entendu, m'as-tu-vu courir, m'as-tu-vu-passer, m'as-tu-remarqué. Il ne faut donc pas croire que
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les défauts humains appaiiiennent à une seule classe de l'humanité. « Tous les malheurs de ce monde, a dit un observateur profond, viennent de ce que personne ne sait rester dans sa chambre. ))
Et c'est vrai. Il faut « paraître », parce qu'il faut vivre. Il faut attirer Tattention, parce que l'attention c'est le succès ou le bruit, ce fantôme du succès. Rester dans sa chambre! Gela est facile a qui a non seulement le goût de la solitude et l'appétit du repos mais encore l'existence assurée, le pain cuit, la niche et la pâtée, comme disait Balzac. Mais pour vivre, il faut bien sortir, de son nid si l'on est oiseau, de sa tanière si l'on est un fauve. 11 faut chercher, lutter, se débattre, se défendre, pour rapporter un vermisseau au bec de ses petits ou un lambeau de chair à leurs dents féroces. Et le vermisseau est rare, pour tout le monde. La lutte est acharnée, les haines sont atroces. On mangerait son prochain pour prendre sa place et l'arrivisme aboutit à une vie d'Apaches. Que j'envie un grand homme tel que Berthelot, non seulement pour son génie, mais encore pour la paix de son laboratoire ! Encore le grand savant en sort-il pour faire de la politique î
Louise France ne sort pas de ses coulisses et
SOUVENIRS DE COMEDIEiNS SoQ
toute la poussière microbienne du théâtre nous prend à la gorge dans ses pages. Les histoires que nous conte la comédienne sont quelquefois très gaies, commelajeunesseetla Bohême; elles sont plus souvent macabres, comme le malheur et la détresse. C'est l'envers des décors, les misères des vieilles affiches déchirées ; Déjazet, presque décrépite, dansant, avec un sourire funèbre, la gavotte de Monsieur Garât ; Blanche d'Antigny sifflée en Egypte et rentrant à Paris sous la meute de ses créanciers, n'ayant plus, la belle fille blonde, qu'une jupe, un veston d'alpaga et des mitaines — la misère.
Et Taillade! Le retour du cadavre du vieil acteur mort à Bruxelles et ramené dans un fourgon à la gare du Nord. La tristesse de cette fin d'un grand comédien qui avait même été un auteur dramatique applaudi. Je le revois, vieilli, cassé, édenté, me demandant à jouer Don Salluste — trop tard — et me disant : **
— Il nous restait les tournées, à nous, acteurs de drame, il nous restait la province. Ces tournées, d'autres nous les prennent et vous savez qui. Que vais-je devenir?
Il avait autrefois débuté à la Comédie-Française . On trouverait dans les Archives la liste des rôles qu'ilyjoua. Pourquoi, lorsqu'il était jeune, avait-
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il quitté le vieux théâtre? Il est un autre acteur, du talent le plus rare, qui eut, comme lui, la porte de la rue de Richelieu ouverte et qui partit, regrettant toujours la Maison de ses débuts. C'est Saint-Germain. Il avait devant lui, lui barrant la route, Régnier, Got, d'autres encore. 11 perdit patience, las de marquer le pas derrière ses maîtres et, un jour de mauvaise humeur, il laissa là la Comédie et s'en fut au Vaudeville. Quels succès il y obtint, on le sait encore, bien que la mémoire du public soit courte et que les générations nouvelles se soucient fort peu de ceux qui ont charmé, amusé ou ému (c leurs pères )).
Bien des années après, — au lendemain de je ne sais quelle discussion avec ses directeurs, — il m'envoyait cette lettre qui est comme le cri de douleur d'un comédien las d'avoir donné sa vie à une maison de commerce au lieu de l'avoir vouée à une institution cordiale et sûre :
(( Mon cher Claretie,
(( J'ai appris hier que la pièce qu'on lisait aujourd'hui au Vaudeville était de vous ; je suppose que c'est celle dont nous avions causé et je m'en voudrais de ne pas vous envoyer l'expression de mes regrets pour le rôle que je perds et