‹ Profils de théatreChapitre 30 sur 32 · SOUVENIRS DE COMEDIENS · texte numérisé non relu

SOUVENIRS DE COMEDIENS

Su

que vous m'aviez dit être «. un personnage original » .

(( Les rôles originaux sont rares à notre époque ; mais je quitte le Vaudeville ; ces messieurs ont choisi juste pour mal agir envers moi le moment où je joue Madame Caverlet; je me suis blessé et j'ai eu raison.

(( Quel vilain état, mon cher Claretie, que le mien, non pas seulement parce qu'on ne laisse rien après soi, cette chose grave a ses compensations ; mais parce qu'on ne peut rien par soimême !

(( Un peintre, un musicien même, peut travailler, accumuler des matériaux, et beaucoup souffrir de se voir ignoré, ou mal apprécié ; mais, que le succès vienne, et les partitions demandées se jouent, et les tableaux se vendent, et la fortune vient!... Mais nous, accumulons donc, — ce qui n'est pas possible, d'ailleurs, — mais, enfin, essayons d'accumuler dans notre mémoire rôles sur rôles, à quoi cela servira- t-il .^^ Et un engagement.^ Et des camarades .^^ Et un théâtre? Et du public "^

(( On a, par exemple, comme moi, de bons répondants ; on a quitté le service de la Comédie- Française avec un bon livret ; non seulement on a servi dans cette bonne maison, comme valet d'an-

cien répertoire, non seulement on y a créé onze rôles avec succès, mais on est depuis dix-sept ans dans un théâtre ; on y a fait cent créations peutêtre, on a travaillé comme dix, mieux encore, on a tout seul relevé le théâtre en jouant une pièce charmante, le Procès Vauradieux qui eût pu faire la fortune d'un directeur, c'est ainsi, car j'ai calculé qu'un directeur eût pu gagner avec, en cinq mois, 220 ou 3ooooo francs; — on vient de jouer un rôle atroce, un des plus durs et des plus difficiles à tenir qu'il y ait (non plus maintenant que le rôle est accepté, mais le jour de la première) : — on a, en acceptant ce rôle, cru agir exceptionnellement, car ce rôle n'est ni de mon âge, ni de mon emploi; — on a empêché la pièce de sombrer peut-être, car ce rôle mal joué pouvait la compromettre ; — et votre directeur vous dit, non pas merci, mais : « Vous avez un mois de congé payé (ce qui est assez naturel, car je suis toujours sur la brèche) ; eh bien î... nous voudrions ne pas vous le payer! » — c'està-dire, nous voudrions vous diminuer d'un douzième vos appointements ! — Voilà î

« Et dire que si j'étais à la Comédie-Française, je jouerais la moitié moins, et plus libre de mes pas et démarches, je gagnerais trois fois autant. — Enfin!...

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(( Donc agréez, et mes regrets, et mes amitiés. (( A vous.

(( Saint-Germain. »

Delaunay, dans ses Souvenirs, nous parle tour à tour des succès de Saint- Germain dans les Ennemis de la Maison de Camille Doucet, dans les Jeunes Gens de Léon Laya, que la Comédie jouait à l'heure où Dumas fils donnait ses pièces au Gymnase et Emile Augier les siennes au Vaudeville. Lui aussi, Saint-Germain, avait sur le passé, sur la Comédie-Française, sur son professeur Provost et les grands comédiens du temps de sa jeunesse des traditions et des souvenirs intéressants. Homme d'esprit, écrivain alerte, conférencier agréable et né pour le professorat, Saint-Germain a-t-il, lui aussi, laissé des Mémoires comme le vieux René Luguet qui a vu et revu tant de choses.^ Je l'ignore. Mais c'est bien une page de Souvenirs, cette lettre poignante et irritée d'un acteur du talent le plus rare, congédié, un beau jour, sans plus d'explication, sans compensation, brutalement, après avoir donné tant d'années de sa vie à un théâtre — et tant d'années de succès, car, au théâtre comme dans la vie, le succès compte seul et le talent parfois ne suffît pas.

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Mais il avait du talent, et du plus fin, ce Saint- Germain véritablement né pour occuper une chaire au Conservatoire et qui ne l'obtint point parce qu'il n'était pas de la Comédie-Française. Il avait peu de voix. Thiron disait de lui : « C'est un bon comédien pour chambre de malade ! » Mais, avec son filet de voix, il se faisait écouter, et Pétillon, le pion épique, est resté une création inoubliable.

Inoubliable.^ Voilà un bien gros mot. Peutêtre, parmi ceux qui me lisent, sont-ils nombreux ceux qui ne savent même pas ce que fut Pétil Ion. Le grand et terrible Goya avait donné à une de ses eaux-fortes un titre qui pourrait bien être le mot final de toutes choses, de toutes nos passions, de toutes nos ambitions, de toute nos luttes, de toutes nos rancunes, de toutes nos haines : Nadal

Quatre lettres en espagnol, quatre lettres en français: Rien.

Novembre 1901.

XXYIII

Vieux Comédiens

J'en ai essayé le roman ; on en pourrait éôrire l'histoire.

Le comédien vieilli, survivant à sa gloire, battant le pavé de province, quêtant l'engagement qui fuit, repassant et ressassant à la fois ses rôles et ses souvenirs et se consolant du présent avec les poudreuses couronnes du passé ; le comédien qui n'a rien amassé durant les années de jeunesse, alors que chantaient les cigales ; le comédien dont les espoirs, les ambitions ou même les triomphes ont été sans lendemains, est peut-être — ouvrier de poésie devenu ouvrier de misère — de tous les êtres au déclin de la vie, le plus mélancolique et le plus digne de pitié.

Il a incarné tant de joies, il a vécu tant de chimères ! Il a été le rêve vivant ; il a fait sourire, il a fait pleurer. Il a joué, comme un enfant, avec toutes les passions humaines. L'actrice

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a été la vision, le songe enchanté de Chérubin spectateur ; le comédien a été le prince Charmant, le prince bleu, l'idéal Roméo de tant de jeunes femmes î Maintenant, elle et lui sont de pauvres gens, quelque bonne vieille qui tisonne son feu dans un petit coin des BatignoUes, quelque vieillard qui n'a pas toujours même de bois allumé dans son âtre noir. . . Un vieil acteur qui n'a pas fait fortune, c'est un peu le vieux soldat qui n'a même pas pour asile le coin assuré que l'Etat donne aux invalides, aux éclopés des batailles, aux débris des expéditions lointaines... N'est-ce pas, mon pauvre et bon Brichanteau .^^

L'antithèse est sinistre de ces artisans de plaisir — combattants du théâtre, héros de coulisses, célébrités d'un soir dont les noms abolis figurent encore sur les vieilles affiches collées, pour les maroufler, aux toiles des décors — de ces êtres de lumière et de soyeux costumes, devenus des vieux que 1 âge a courbés, des vaincus qu'a domptés la vie.

Ils devraient être toujours jeunes, toujours beaux, toujours éclatants d'aspect, avec leurs chevelures intactes et leurs belles voix sonores. Ils devraient avoir l'éternelle jeunesse des rôles immortels qu'ils ont incarnés. Créatures d'exception et de rêve, ils devraient avoir une des-

VIEUX COMÉDIENS Sï"]

tinée d'exception. S'en contenteraient-ils ? Je l'ignore. Même la jeunesse immuable leur paraîtrait un minimum. Nous en sommes tous là. Du moins, pourrait-on les imaginer achevant leur existence, jadis fiévreuse, dans une sécurité calme et doucement reposée, ayant gardé, comme dit la sagesse des nations, une poire pour la soif. Encore, la poire est-elle un dessert î Le pain, est plus utile encore.

Ah ! les mélancoliques destinées, les réveils du succès, les lendemains de la gloire î Paris a célébré en lui donnant un buste un comédien génial, salué son image, fêté une dernière fois l'homme qui fut Ruy-Blas, le Joueur, Paillasse, le Vieux Caporal, Frédérick-Lemaître qui symbolisa toute une époque, toute une race d'hommes lorsqu'il créa, de toutes pièces, au moral et au physique,

Robert Macaire avec ses bottes éculées î

Frédérick-Lemaître ou plutôt Frederick, comme on l'appelait, fut, en effet, l'incarnation même du comédien, du comédien de roman ou de théâtre, tel que Dumas l'a peint dans Kean, avec toutes ses fantaisies, son désordre, ses colères, ses amours, son génie. Bocage et Rou-

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vière étant plus spécialement des comédiens à la Georges Sand, artistes et citoyens.

Je n'ai pu voir Frederick que dans sa vieillesse, mais toujours superbe et resté jusqu'au bout celui qu'on appelait le vieux lion. Et vraiment oui, avec sa crinière argentée, longue, respectée par l'âge, ses rugissements de rage ou de douleur, il donnait sur les planches l'idée de quelque fauve en liberté, redoutable et majestueux.

Il s'était atténué, en quelque sorte, dans ses créations dernières. La force lui manquant, il la remplaçait par la tendresse. L'artiste qui avait rugi le : « Bon appétit, messieurs ! » de Ruy- Blas enseignait, dans le Maître d école de M. Paul Meurice, à réciter une fable à des enfants. Et je crois bien que Rachel disant les Deux Pigeons n'était pas supérieure à Frederick expliquant à l'écolier la Cigale et la Fourmi et ajoutant, d'une voix si douce :

— Eh bien ! parce qu'elle ne sait que ça, chanter, l'été, il faut donc qu'elle meure, l'hiver ?

Un des souvenirs de Frédérick-Lemaitre, que j'ai le plus profondément gravés dans ma mémoire, c'est une entrevue, historique en quelque sorte, à laquelle j'assistai — précisément chez

VIEUX COMÉDIENS SlQ

M. Paul Meurice, avenue Frochot — durant le siège de Paris. La Société des Gens de lettres avait organisé, à la Porte-Saint-Martin, une lecture des Châtiments, de Victor Hugo, dont le produit devait être et fut attribué à la fonte d'un canon offert à la Défense nationale. Victor Hugo avait consenti à cette récitation et distribué entre les principaux comédiens de ce temps les pièces les plus célèbres de son livre.

J'avais été chargé de demander à M. Edouard Thierry le concours de la Comédie-Française, et je me vois encore montant, en uniforme d'officier de la garde nationale, cet escalier dont je ne me doutais pas, alors, que je gravirais les marches si souvent. M. Thierry fut tout à fait aimable et les comédiens très dévoués, comme toujours.

Un seul, je crois, se refusa à dire des vers contre l'Empire. Ce fut M. Got. « Je n'ai jamais été impérialiste, loin de là, répondit-il, mais je ne peux pas oublier que nous nous appelions encore hier les comédiens de TEmpereur et que nous allions jouer à Compiègne ! »

Quoi qu'il en soit, Frédérick-Lemaître, mandé par Victor Hugo qui lui offrait de dire le Souvenir de la nuit du k, arrivait chez M. Paul Meurice, et le comédien qui avait créé Ruy-Blas se

trouvait face à face avec le poète qui l'avait écrit. Ils ne s'étaient pas revus depuis des années. Le temps avait blanchi leurs cheveux sans modifier leurs ûmes. Victor Hugo, très ému, tendit les bras h Frederick et leurs larmes coulèrent.

Après quoi, le comédien, rappelant avec émotion qu'il avait eu dans sa vie la bonne fortune et la gloire de jouer des pièces des deux plus grands poètes de son temps, le Toussaint Loaverture de Lamartine et les drames de Victor Hugo, se mit à dire :

— Je ne sais pas la pièce par cœur... Mais je l'apprendrai... Je vais vous dire comment je la comprends... Uenfant avait reçu deux halles dans la tête... Je suppose un vieil insurgé qui s'est battu toute la journée... Il arrive, noir de poudre, manches retroussées, dans le logis pauvre... Il a chaud, il est fou de colère, il sent la poudre... Il voit le petit... le petit cadavre... Il regarde. . . Voilà la toupie de l'écolier. . . Qu'estce que c'est que ça ^... On tue donc les enfants, maintenant .^... Tonnerre !

Et. tout en parlant, Frederick mimait, mettait en scène, meublait, si je puis dire, le récit de \ictor Hugo dont les yeux noirs ne quittaient pas le comédien, aussi admirable dans cette pantomime épique et improvisée que le poète lui-

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même dans sa pièce de a ers, immortelle, à jamais poignante. Ce jour-là — je vais aller loin — l'acteur me parut, pour une minute, une fugitive minute, l'égal du poète. Il me donna la même sensation d'art suprême, la même émotion intense, le même frisson. Il n'y avait de différent entre ces deux hommes que ce qu'il y a entre les deux arts : la création passagère du tragédien étant éphémère, celle du poète ayant l'éternité.

Fumée ! dirait TourguénefF. Mais n'apercevonsnous pas d'admirables, de saisissantes visions d'art dans le nuage qui passe ?

L'acteur, il est vrai, s'il n'a pas cette éternité — de combien de jours .^^ — qui est l'ambition du poète, a plus que l'auteur dramatique des joies immédiates et vivantes. Musset, qui créa Perdican, a moins frémi des angoisses de Perdican et a été moins applaudi pour avoir jeté ces cris que M. Delaunay qui fut Perdican en personne. Le comédien vit les œuvres que les dramaturges rêvent. Il n'est plus lui, il est eux. Il a la gloire immédiate, argent comptant. Il la contemple face à face.

Argent comptant ! . . . C'est plus tard, à l'heure de l'hiver, comme disait le Maître d'école, que l'infidèle gloire fait ses comptes. Si la fourmi a

Claretie. 21

amassé, sous sa couche de terre — d'humeur cigaHère, le comédien n'a rien gardé. Que ceuxlà qui ont un tuteur veillant sur eux et leur avenir comparent leur destinée à celle des indépendants, des errants, qui croyaient sans doute que la jeunesse est une vertu viagère !

Un de ceux-là, des plus remarquahles, finit tristement, un de ceux à qui, dix ans plus tôt, j'eusse ouvert volontiers les portes de la Comédie Française ! C'est Taillade. La vision de Taillade en uniforme de général de la République et sous les traits de Bonaparte est une de mes inoubliables impressions d'enfance. C'était dans Bonaparte en Egypte. Taillade, maigre, serré dans son habit aux parements brodés, les cheveux noirs, les cheveux à la chien encadrant le visage pâle, descendait lentement le grand escalier d'un décor représentant un coin de l'île de Malte. Jamais évocation, résurrection ne fut plus complète. Ce n'était pas un acteur qu'on avait là, devant soi, c'était Bonaparte, Bonaparte de pied en cap, Bonaparte tel que je l'ai revu dans l'incomparable portrait de la galerie de Chantilly. Le profil de médaille, les traits légendaires du général, tout se retrouvait, par un caprice de la nature, sur le visage du comédien.

Jeune alors. Taillade venait de faire précisé-

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