BLANCHE BARRETTA
montrèrent les Trois Agnès, lorsqu'arrivait l'acte des théâtres. La critique classique donna la palme à M"® Reichemberg, mais M"* Barretta nous avait séduit par je ne sais quoi de fin, de futé, de narquois, de bien moderne, qui donnait une note nouvelle à la tradition. Son succès fut éclatant.
Théodore Barrière la demandait bientôt pour créer au Vaudeville, dans Dianah, un rôle difficile, où il fallait une chasteté toute particuhère, et le sujet de la pièce étant à peu de chose près celui d'une vieille pièce de Scribe, cette pièce, Geneviève, on la faisait jouer à M"® Barretta dès sa rentrée à l'Odéon, où elle ne rentrait d'ailleurs que pour en sortir et pour aller à la Comédie-Française .
Geneviève et la Demoiselle à marier furent pour M"® Barretta deux succès. Qu'elle était charmante avec ses manches à gigot de fillette de 1820! (( M''^ Barretta, écrivions-nous alors, a cela de très séduisant qu'elle est vraiment, sur la scène, non pas une actrice, mais une jeune fille. )) C'est ce charme spécial qu'elle a gardé et qui lui donne une physionomie artistique toute particulière.
Son entrée au Théâtre-Français était fort attendue. Elle débuta au mois de juin 1876, rue
de Richelieu, dans Henriette des Femmes savantes. Vive, volontiers rieuse, presque pétulante, M"* Barretta n'était pas tout à fait cette fille grave, muette, pensive, raisonnable que nous peint Molière. Elle réussit tout à fait dans Agnès, où elle fut, comme elle lavait été à l'Odéon, charmante sans rien d'aflecté, de mielleux, de précieux, ce qui est une vertu chez une ingénue. Son succès fut très vif aussi dans Angéhque du Malade imaginaire, où elle était si spirituelle, raillant gentiment Diafoirus, et je me rappelle son émotion dans la scène de la leçon de musique. Le cahier tremblait dans sa main, et il fallut, après sa chanson, les applaudissements pour rassurer la jeune fdle.
Mais où elle devait décidément prendre possession du terrain, et victorieusement, c'est dans le Philosophe sans le savoir et le Mariage de Victorine. (( M'^" Blanche Barretta, disions-nous dans le feuilleton de la Presse (i3 mars 1876), a obtenu, dans le rôle de Victorine, un double succès. M"^ Sand avait trouvé jadis Bose Chéri pour le jouer au Gymnase ; M"*" Barretta l'a traduit, à la Comédie-Française, avec une naïveté et une sincérité ravissantes. On l'a fort applaudie quand elle pleure ; elle pleure bien, en effet, mais je la trouve supérieure encore dans les mots
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les plus simples qu'elle dit avec un naturel, une vérité infinis. Son succès a été très grand et très mérité. » Meissonier voulait la peindre, ajoutions-nous, lorsqu'elle sort, à la fin du quatrième acte de la pièce de Sedaine, en se retournant naïvement et coquettement, pour regarder l'effet que produit, derrière elle, la jupe de sa robe rose. Le mouvement, l'expression, la pantomime, tout cela était d'une fdlette du xvni* siècle : un Moreau le Jeune ou un Eisen.
M"* Barretta devait être fort remarquable dans le rôle effacé, difficile, écrasé par sa rivale, de la Camille de Paul Forestier, lorsque la Comédie- Française remonta l'œuvre d'Augier, et, depuis, elle est restée l'ingénue la plus charmante et, à la fois, la plus spirituellement piquante de notre théâtre.
Elle a beaucoup joué, rue de Richelieu, et dans des rôles multiples, mais pas assez au gré des amateurs de théâtre. Son fin sourire éveillé, sa voix sonore et gaie sont une fête pour les habitués de la rue de Richelieu. Elle a revêtu, cette ingénue si modeste et, je le répète, si allègrement Parisienne (que M. de Pontmartin me le pardonne), le péplum des filles de Racine. Elle a été Aricie après avoir été Victorine : et hier, elle était exquise, adorable de séduction
Glaretie. 6
tragique dans la Galalhée de M™" Edmond Adam.
Elle a incarné avec le plus vif esprit la Casilda de Victor Hugo, raillant le roi son maître : // a tué six loups ! et Velasquez eût voulu la peindre dans son costume espagnol de Ruy Bkis. On a d'elle, au surplus, deux portraits : l'un, de M. de Saint-Marceaux, un bronze qui sourit, éveillé et jeune, un buste coilTé d'un chapeau, comme si le sculpteur eût voulu tenir une gageure : et une peinture de M"" Abbema, vivante, pimpante, vibrante comme le modèle lui-même.
Ah ! la vie en art, la vie et l'esprit, les deux qualités bien françaises ! M"^ Barretta les possède au degré suprême, et de là son succès, son charme spécial, et ce succès-là n'attend, pour être décuplé, qu'une création définitive, digne de cette vive intelHgence artistique, de ce talent naturel, alerte, entraînant, qui ressemble à une grappe de muscat du Midi, mûrie au soleil de
Paris ^
I. Depuis que ces lignes ont été écrites M^'e Barretla, devenue ]\Ime Barrelta-Worms, a affirmé son rare et exquis talent dans mainte pièce célèbre, les Corbeaux, le Flibustier, l'Etrangère, le Gendre de M. Poirier, Maître Guérin et elle a quitté le théâtre — trop tôt pour nous — sur un triomphe, la Conscience de l'Enfant, en laissant le souvenir de la plus remarquable des comédiennes et de la plus admirable des femmes. Elle me semble non pas une sociétaire à la retraite mais une artiste en congé.
Une Actrice parisienne.
Fargueil ! Anaïs Faigueil! Je l'ai beaucoup connue, beaucoup admirée. J'ai tenté de la faire, un jour, nommer « professeur » au Conservatoire comme jadis l'était Augustine Brohan. Et, un moment, nous pûmes croire que nous réussirions.
Ce nom de Fargueil est, en effet, de ceux que Paris, ce diable de Paris, si infidèle à ses hommes politiques, a toujours aimés. La comédienne qui le porte incarna si bien cette certaine grâce qui fait qu'on reconnaîtrait, entre cent autres, une Parisienne actrice ou grande dame. Elle avait le charme, comme disait Janin ; elle eut surtout ce je ne sais quoi de subtil et de capiteux que Roqueplan comparait à une essence et qu'il baptisait : la Parisine. Femme d'un esprit supérieur et d'un très grand cœur. M''*" Fargueil a laissé dans l'art dramatique une trace lumineuse,
un souvenir éclatant. Son art, tout de nuances, de délicatesses d'esprit, cet art aiguisé, délicat et profond, d'une ironie exquise, tournant soudain à la passion, à tout ce que la scène a de plus entraînant, cet art parfait et distingué est un art que Marco emporte avec un sourire et Dalila avec un éventail.
Le drame, avec Fargueil, avait une sorte de grâce, et la comédie, même légère, une adorable amertume. Le débit coupant, sifflant, spirituel, sans pitié dans la colère, plein de folie et d'éperduement dans l'amour, câlin et félin, se pliait à toutes les exigences de l'art, donnait toutes les notes et arrivait, sans crier, à tous les cris, j'entends à tous les cris de l'âme. Fargueil se livrait tout entière à son rôle, rayonnante aux soirs de triomphe, plus admirable encore, les jours de tempête. Une fois, dans une pièce d'Octave Feuillet, très remarquable pourtant, la partie semblait perdue. Arrive une scène où Fargueil, égarée, écoutait, derrière un paravent, je ne sais quelle déclaration d'amour faite à une rivale. Lorsque, le visage convulsé, tous sesnerfs tordus par la jalousie, la comédienne apparut, repoussant le paravent, en face du public, dès les premiers mots, ce fut un tonnerre de bravos, la scène s'acheva dans l'enthousiasme et
l'œuvre de récrivain fut sauvée. Qu'on se rappelle encore la façon dont elle disait, dans Maison Neuve, en fuyant le logis, en jetant au loin une brosse, puis en montrant le plafond, l'étage supérieur où logeait sa rivale : « Ça ne sera pas pour elle, ça! » Le geste méprisant souleva la salle. Elle avait de ces élans, Fargueil, de ces soubresauts, de ces courages dans le fracas du péril. Enfant de la balle et femme du monde à la fois, née dans les coulisses et n'aspirant qu'au coin du feu, grande artiste et bonne bourgeoise, rêvant sur la scène un rôle qu'elle n'a jamais rencontré, une sorte de Mélingue femelle, une M"" de Prie ou une tzarine, tour à tour insolente et clémente, faisant et défaisant tout, politicienne et amoureuse, que sais-je.^ — Oui, rêvant le rôle qui ne sera pas écrit et le rêvant à la table de famille, auprès des siens, toute à sa passion d'art, mais toute à son foyer de Parisienne. C'est vraiment là une sympathique figure de comédienne et de femme.
Parisienne ! Quoi qu'on en puisse dire, les Parisiennes naissent partout. Anaïs Fargueil, dont le talent, je le répète, fut comme du sublime de Paris, est Toulousaine. Elle est née presque sur les planches. Au Grand-Théâtre, son père tenait l'emploi de premier comique ; la petite
avait à peine quatre ans, que, déjà, elle jouait des rôles et se trouvait chargée de représenter YHymen — un pauvre petit hymen haut comme cela, mais gentil comme un amour dans le Petit Chaperon-Rouge, Topera de Boïeldieu.
Ses parents étaient musiciens. Le père, appelé, en 1825, à Paris, et violoncelliste comme Offenbach, fit commencer alors à sa fdle des études musicales. Fargueil n'avait pas six ans. C'est ce qui lui fait dire parfois qu'il lui semble (( avoir pris naissance dans un violoncelle ». L'enfant grandit. Elle est au Conservatoire à dix ans : à treize ans, musicienne achevée, elle est admise aux classes de Panseron pour la vocalisation, de Ponchard pour la déclamation lyrique. Le jury lui décerne le premier prix de lecture musicale, et, en i83/4, le premier prix de chant. Voilà des études presque terminées, pour l'école du moins, et Fargueil n'a pas encore seize ans.
(( Il ne faut pas s'étonner de cette précocité, écrivait un jour M"" Fargueil, les enfants des comédiens sont, pour la plupart, des plantes de serre chaude. Les années et les impressions, en ces petites têtes suréchauflees, comptent double. ))
Et, d'ailleurs, comment l'éclosion chez elle n'eût-elle pas été hâtive ? Elle eut le rare bon-
heur de passer son enfance, sa jeunesse, en relations continuelles avec les plus grands artistes de cette merveilleuse époque d*art dramatique qui va de i83o à i84o et plus loin. L'engagement de son père à l'Opéra-Comique faisait de ses soirées comme une mélodie qu'elle pouvait retrouver le lendemain à l'Opéra. Elle n*a cessé de voir de près, au théâtre, dans les coulisses, sur la scène, chaque soir de sa vie d'enfant ou de jeune fille ces gloires fugitives des portants . A l'Opéra, à la Comédie-Française, l'échange des entrées dans les théâtres royaux lui permettait, par exemple, de suivre attentivement, passionnément les grandes représentations de M"' Mars. (( Ah ! l'admirable et vraiment incomparable créature ! dit Fargueil quand elle se reporte vers ce passé. Depuis l'époque de sa retraite, depuis quarante ans, j'ai présents encore cette grâce, ce regard, ce sourire, cette voix, cette beauté ! Et quel charme, quelle vérité, quel goût, quelle âme, et enfin quelle haute intelligence ! D'autres ont été les premières y elle a été lu seule. Elle était merveilleuse, lumineuse par-dessus toutes. Elle entrait : c'était de la clarté qui se faisait sur la scène. »
Et voilà bien, encore un coup, ce qui est ironique dans ces gloires de théâtre. Elles appa-
raissent et disparaissent. Lumière, soit. Un jour, la lueur baisse. La lampe s'éteint. Un peu de fumée. Tout est dit. Pauvres femmes !
Et pauvres grands artistes î Car Fargueila vu, près de nous, non pas Mars seulement, mais Adolphe Nourrit , mais Duprez , Levasseur , Ponchard, M""" Damoreau, la Malibran et tous ces artistes hors de pair du Théâtre-Français, dont chaque nom rappelait un triomphe. Elle a suivi la grande Rachel depuis ses débuts jusqu'à la fm de sa carrière ; elle a pu voir Frederick et Dorval dans tout l'éclat de leur génie. Que ne raconte-t-elle ses souvenirs ? Elle écrit comme un ange, cette comédienne qui, au théâtre, eut de l'esprit comme un démon. Elle a le trait, le style alerte, la mémoire précise, et par-dessus tout cette mélancolie qui enveloppe la vie comme d'une brume et, peuplant le passé de figures évanouies, fait paraître hommes et choses pour ce qu'ils sont, des fantômes î
Gomme elle évoquerait, ferait revivre cette inoubliable époque où la perfection relative, la supériorité d'exécution n'étaient pas moindres dans les théâtres de tous genres : où Odry faisait courir Paris aux Variétés et Deburau aux Funambules. Quel temps ! Anaïs Fargueil n'y songe jamais sans attendrissement.
— Le peu que je fus, dit-elle, en ne se doutant pas qu'elle répète une pensée de Gœthe, je le dois à mes souvenirs !
Elle n'était alors, elle ne fut longtemps que la petite Fargueil. En i83/i, elle entre, engagée par Grosnier, à l'Opéra- Comique, avec un prix du Conservatoire. Elle n'avait pas seize ans lorsque, dans la Marquise d'Adolphe Adam, elle apparut, ravissante, le visage d'une finesse exquise, avec ses noirs bandeaux divisés par une raie au milieu du front, et tombant, lourds et lisses, des deux côtés de sa tête, cachant ses oreilles, ce qui est un tort. Elle charma, la petite marquise, puis elle créa un rôle de chinoise dans le Cheval de bronze, reprit le Diable à quatre, les Voitures versées, mais, écrasée par un travail régulier et forcé, si elle ne perdit point sa voix, comme Falcon, elle la fatigua et — après quelles angoisses ! — elle dut renoncer au chant, à tout ce qui avait été son espérance et son enthousiasme depuis qu'elle était au monde. Adieu donc, rOpéra-Comique ! Et vive la Comédie !
La Comédie.^ Mais Fargueil était timide. Elle l'est encore. Elle avait, elle a toujours eu une défiance d'elle-même qui longtemps la paralysa, fut, jusqu'à la fin, le martyre de sa longue carrière. Etre comédienne et être timide, voilà
un supplice particulier et un paradoxe que le bon Diderot n'a point prévu.
Le professeur de comédie d'Anaïs Fargueil fut aussi celui de Hachel, Samson. Il lui enseigna le répertoire classique. A Dieu vat I La chanteuse débute comme actrice au Vaudeville de la rue de Chartres, et, avec des succès éclatants elle créa quinze rôles successivement, toujours applaudie, fêtée, choyée, Mathilde dans le Démon de la nuit, dont elle fit la vogue, Casanova, le Diable amoureux, Joanna, qu'elle jouait quand le théâtre brûla.
Le malheur voulut alors qu'elle abandonnât le Vaudeville pour le Gymnase. Elle a gardé de la direction de Montigny un souvenir amer. Des rôles infimes imposés dans des pièces sans nom. Mortifiée, rabaissée, prenant Paris en haine, et presque le théâtre en dégoût, elle rompt son engagement, et, comme si elle se fût enfuie, pendant cinq ans Fargueil chercha sa vie au hasard, en province et à l'étranger : c'est le roman tragique courant le monde, comme le roman comique de Scarron. La pauvre et adorable Desclée l'a tiré aussi, ce collier de misère; elle en est peut-être morte.
Ainsi voilà cinq ans du plus beau temps de la jeunesse, au lendemain de grands succès, en
pleine réputation, en pleine intelligence, en pleine beauté, cinq ans que celle qui devait être la Marco de Barrière, Y Olympe d'Augier, la Dalila de Feuillet, la Dolorès de Sardou, YArlésienne de Daudet, Madame de Mainte non de Goppée, et Miss Multon, et Rose Michel, et la Comtesse de Lerins, cinq ans que la grande artiste a perdus, gaspillés, gâchés au loin, parce que Montigny ne l'a point comprise et l'a humiliée.
Ah ! celte atroce vie de théâtre ! Et sait-on que ce fut par hasard, par pur hasard, que la petite Fargueil, qui semblait devoir être la pauvre Fargueil, devint la grande Fargueil ?
En i85o, Bouffé, l'ancien directeur du théâtre de la rue de Chartres — non le comédien — reprend le Vaudeville de la place de la Bourse et engage Fargueil pour deux ans. Un jeune auteur, portant un nom illustre, venait défaire recevoir à ce théâtre — après combien de tribulations ! — un drame encore inconnu, tiré d'un roman déjà célèbre. Gela s'appelait la Dame aux Camélias et devait tout simplement révolutionner le théâtre moderne en substituant l'intimité et la vérité à la fantaisie et aux aventures. Bouffé donna le rôle de Marguerite Gautier à M"^ Fargueil.
On a dit que Fargueil avait (( refusé le rôle », elle s'en défend avec énergie.
(( — J'aurais donc été bien bête ! » dit-elle.
Elle répéta la Dame aux Camélias pendant quinze jours, tomba sérieusement malade, et céda le rôle à, celle qui la créé. M"" Doche y trouva l'occasion d'un triomplie. Le théâtre a de ces coups de fortune.
Fargueil eut bien son heure de chance aussi, par hasard. Le grand succès de la Dame aux Camélias reculait nécessairement l'époque de sa rentrée. Elle attendait, attendait. Un an se passe. Au bout d'un an, on lui distribue enfin un rôle dans une pièce dont on reconnaît la parfaite nullité à la répétition générale, et voilà la malheureuse comédienne encore une fois mise dans le coin, comme on dit au théâtre.
Si elle rompait son engagement.^ si elle essayait de reprendre avec sa liberté, la vie cahotée de la province ^ Elle ne souffrirait pas, du moins à Paris, dans ce Paris amoureux autrefois de la petite Fargueil, et où les blessures d'amourpropre sont plus douloureuses que partout ailleurs et comme empoisonnées. Partir.^ Elle essaie, l'administration n'accepte pas la rupture .
Il s'en fallait de six mois que les deux années du traité offert par Bouffe fussent expirées, lorsque Clairville, tout-puissant alors, fit recevoir au
Vaudeville une pièce en cinq actes intitulée la Maîtresse d'été et la Maîtresse d'hiver. M. Sarcey a déjà rapporté, dans une biographie d'Anaïs Fargueil, l'aventure que lui avait évidemment contée la comédienne.
Convoquée à la lecture de Y œuvre de Clairville, M"^ Fargueil accepta un rôle de coquette de second plan et, sans broncher, se met en devoir de suivre toutes les répétitions de ce vaudeville ignoré et du reste parfaitement digne du plus noir oubli. A la dix ou douzième répétition de sa pièce, Clairville arrive, écoute Fargueil, prend des airs ahuris, effarés, consternés, se tord sur son fauteuil, comme un ver dans du vinaigre, se crispe et finalement rend cet arrêt:
(( C'est impossible, impossible, elle est exécrable ! ))
Cela dit, il se lève, monte, rouge de fureur dans le cabinet directorial et déclare, si M"" Fargueil doit conserver son rôle — c'est bien simple — il retire sa pièce !
— Je la re-ti-re î Je la re-ti-re ! Est-ce assez net '^...
Grande rumeur. On envoie chercher la pauvre artiste. (( — Vous entendez ce que dit M. Clairville.^ — J'entends. Eh bien ! si je suis aussi mauvaise, rompez mon engagement, je
VOUS l'ai déjà demandé ! » Mais non, décidément, Bouffé ne voulait pas rompre. Le lendemain Clairville envoyait du papier timbré, pour contraindre la direction à retirer le rôle à cette indigne interprête. Elle tenait à la pièce, la direction. La Maîtresse (Vété devait dépasser la centaine ; on reprit le manuscrit à Fargueil et le chef-d'œuvre en question fut joué vingt-deux fois. Mais Clairville ne put du moins accuser de sa chute une aussi exécrable artiste qu'Anaïs Fargueil.
Et la fin de Tannée arrivait : «Enfin, se disait Fargueil, enfin l'engagement finit ! Enfin, je A^ais être libre ! »
Bayard venait d'apporter au Vaudeville deux pièces nouvelles. M^'" Marthe, une jolie femme, fort obscure actrice, trouva indigne de sa renommée les rôles qu'on lui destinait dans ces deux pièces ; le rôle de Fiametta dans les Contes de Boccace, et celui de Coralie dans Alexandre chez Apelles. M"'' Marthe rompit son engagement avec le Vaudeville.
Voilà un auteur et des directeurs fort embarrassés.
— A qui diable allons-nous faire jouer cette ingénue et cette coquette? se demandèrent-ils .►* Bahl vaille que a aille, donnons ça à Fargueil!
U-NE ACTRICE PARISIENNE qB
Fargueil ne récrimina point. Elle devenait un pis aller. Va pour le pis aller. Elle pouvait cependant trouver fort ridicule qu'on lui imposât le rôle d'une jeune pensionnaire; mais la pauvre femme était comme abrutie de toutes ces humiliations, résignée à fuir — pour toujours, cette fois — ce Paris dont elle n'espérait plus rien. Ce rôle ou un autre, ou pas de rôle du tout, peu lui importait. Son parti était pris. Le forçat achevait son temps.
Sa rentrée eut donc lieu dans ce petit acte d'Alexandre chez Apelles ; la presse fut excellente à la nouvelle venue ; Janin la loua selon ses mérites, et — voilà le hasard dont je parlais — quinze jours avant l'expiration de l'engagement de Fargueil, quinze jours avant son départ, quinze jours avant sa disparition définitive de Paris, arrivèrent ces fameuses Fi7/e5 de Marbre dont le succès fut colossal.
Le jour où Anaïs Fargueil apparut au public parisien, cravachant insolemment de sa badine d'amazone l'or qu'on lui faisait danser sous les yeux dans le filet d'une bourse. — Non, voilà ce qu'aime Marco ! ce jour-là, Fargueil avait reconquis sa place.
Elle allait avec tous ses nerfs, son talent, son énergie, sa fièvre, sa vaillance, animer ces
créatures admirables ou sinistres des maîtres contemporains : Olympe, Dalila, M"' de Ris, Thérèse des Lionnes pauvres, Madeleine de Rédemption, et attacher son nom à ces œuvres supérieures; les Femmes fortes, nos Intimes, les Diables noirs, Maison Neuve, la Famille Benoiton, rOncle Sam, et vingt autres I Demandez à Sardou, ce qu'il pense d'un porte-drapeau comme Fargueil.
De i852 à 1880, M"'' Fargueil a fait trentehuit créations, qui, toutes, montraient la souplesse et la hauteur de son art admirable et dont plusieurs compteront parmi les plus éclatantes de ce temps. Elle a vu Dorval ! Mais Dorval fut-elle jamais plus émouvante, d'une énergie plus effrayante que Fargueil dans Rose Michel? Y a-t-il de tragédienne qui ait élevé le pathétique à la hauteur de Fargueil dans Patrie? L'incomparable drame avait trouvé là une incomparable actrice. Puisque la comédienne prépare une représentation d'adieux solennelle et choisie, qu'elle joue une scène des Pattes de Mouche, ou de Dalila et le duo final de Patrie, ou qu'elle apparaisse une fois encore, sous les traits de Rose Michel, traînant par le collet son mari blême, et lui jetant ce cri : (( Assassin ! assassin ! » qui retentit comme une
épouvante et changea, pour un soir, la salle de l'Ambigu en théâtre shakespearien, et je promets à l'admirable femme une explosion de bravos comme elle n'en entendit jamais, elle qui en a tant entendu !
Anaïs Fargueil, cette Gélimène née qui va disparaître, aurait dû faire partie depuis longtemps de la Comédie-Française, comme Geoffroy, ce bourgeois de Molière, qui vient de mourir.
Octobre i883.
Claretie.
Lhéritier.
Les comédiens et les comédiennes du théâtre du Palais-Royal célébreront, cette nuit même, le centenaire de la fondation de leur théâtre. On soupera, chantera, dansera, et je serais fort étonné que M. René Luguet, qui a, le premier, rappelé la date de Touverture du théâtre des Petits-Comédiens du comte de Beaujolais — 23 octobre 1784 — ne célébrât pas, sous forme de couplets, le 28 octobre i884. Les directeurs du petit théâtre qui changea si souvent de nom, mais n'a jamais changé de place, ont même demandé, pour la circonstance, un volume spécial à un aimable vaudevilliste qui porte un grand nom — mais avec un / — M. Eugène Hugot.
Ils feront bien de danser en l'honneur des cent ans de leur théâtre, les comédiens du Palais-Royal, mais, en réalité, /ear théâtre, le vrai théâtre du Palais-Royal, ce petit théâtre qui a
LHERITIER QQ
révélé tant de grands comédiens et donné des chefs-d'œuvre en fait de comédies, le théâtre du Palais-Royal ne date pas de cent ans, et c'est seulement le 6 juin i83i qu'il a ouvert ses portes sous ce nom devenu célèbre. A dire vrai, il n'y a que cinquante-trois ans que le théâtre du Palais-Royal est fondé. Il avait été, tour à tour, jusque-là, un théâtre de marionnettes et un café : il avait vu la troupe de la Montansier et les exercices du danseur de corde Forioso. Il devint seulement le théâtre qu'il est aujourd'hui à l'heure où l'on y logea la comédie avec Samson, Régnier — et tant d'autres qui y passèrent — et le couplet de vaudeville avec Virginie Déjazet.
C'est fêter quarante-sept ans trop tôt le centenaire du théâtre du Palais-Royal, mais je conçois que bien des gens soient pressés ; dans quarante-sept ans, les rangs seront éclaircis de ceux qui célèbrent aujourd'hui l'ouverture du théâtre du comte de Beaujolais.
Mais quand je pense à toutes les bonnes soirées de rire, à toutes les heures de gaieté que nous avons, tous tant que nous sommes, passées dans ce petit théâtre, je ne puis m'empêcher de tracer, puisque l'actualité le pousse sous ma plume, le tableau de ce coin de Paris, ou plutôt
lOO PROFILS DE THEATRE
d'évoquer le souvenir de quelques comédiens que j'y ai vus, et ce sera là comme un acte de reconnaissance. A mon avis, nous devons savoir un gré infini aux braves gens qui passent leur vie à nous divertir. Ce trésor de bonne humeur que M. Renan se félicite de posséder, ce sont les auteurs comiques et les comédiens qui le conservent ; ils réparent les brèches quotidiennes qu'y fait la vie. Ce sont, en leur genre, des professeurs de philosophie que ces bouffons qui nous amusent. Ce sont aussi des médecins et l'histoire est connue de ce docteur ordonnant, pour tout remède, à Carlin malade d'aller voir Carlin.
Et le public, que nous accusons volontiers d'oubli, sait si bien cela qu'il est plein d'affection et de gratitude pour ceux qui l'ont charmé, arraché aux soucis quotidiens, guéri de ses ennuis, soulagé de ses misères — et par quoi.^^ — par un geste, un mot, une plaisanterie. C'est un des traits distinctifs du Parisien que cette passion qu'il a pour ses comédiens. Il les adore. Il sait bien tout ce qu'il leur doit î Broussais guérissait, en son temps, ses malades parla saignée ; Ravel et Geoffroy ont souvent fait mieux que Broussais : ils ont, comme on dit, donné à leurs clients une pinte de bon sang.
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C'est ce qui, en dépit des satiriques, fait que le comédien et la comédienne auront toujours, pour la foule, une sorte d'auréole toute spéciale. Chacun de nous incarne en eux ses propres rêves. On aime l'actrice parce qu'elle n'est pas seulement une femme comme telle autre femme, mais parce qu'elle est aussi, et en même temps, Ophélie, ou Juliette, ou Marguerite, ou la reine de Navarre. C'est de l'idéal tangible qu'elle représente — et présente. Et de même pour le comédien : il en est qui semblent la personnification même de l'esprit, d'autres celle de l'irrésistible belle humeur, d'autres encore de la niaiserie béate et divertissante. On s'habitue si bien à incarner en eux une idée que l'auteur même qu'ils interprètent disparaît parfois, à la longue, et que l'acteur, ne laissant qu'un nom d'ordinaire, hérite pourtant — à l'état posthume, si je puis dire — de tout l'esprit qu'il a débité.
Par exemple, il ne viendra jamais aux vieilles gens l'idée de dire : (( Duvert et Lauzanne, dans telle pièce, avaient un mot bien amusant. » Non, ils s'écrieront, le plus naturellement du monde : (( Arnal disait dans tel vaudeville », ou : (( Comme disait Ravel, comme disait Grassot. )) Le comédien a, peu à peu, confisqué la plaisanterie de l'auteur, Il l'a, aux yeux du pu-
blic, faite sienne et le public aussi bien lui sait gré de l'émotion ou de la gaieté qu'il lui doit.
On le voit bien, lorsque disparaît quelque personnalité théâtrale un peu populaire. Déjazet a eu dans la même église aue Rossini des funé-
railles égales à celles du maestro. Paris a suivi le convoi de Frétillon avec autant de sympathie que celui de Déranger. Et quand on annonce la représentation d'adieu et de gloire d'un bon comédien que Paris a aimé, avec quel empressement il se précipite, ce Paris qu'on accuse d'indifférence, pour revoir celui qu'il a applaudi jadis !
On s'en apercevra lorsque, le mois prochain, on donnera, au Théâtre-Italien, la soirée organisée au bénéfice de Derval. Tout comédien qui s'en va emporte avec lui, que nous le voulions ou non, une part de nous-même. (( Voilà une valse — la valse de la Kermesse — qui fera battre bien des jeunes cœurs ! » écrivait Saint- Victor, lorsque Gounod donna Faust pour la première fois. Il est évident aussi que bien des cœurs ont battu lorsque, par la voix de Delaunay, Alfred de Musset a parlé.
Perdican dort quelquefois dans la bibliothèque ; le comédien passe, l'incarne et le ranime ! Les poètes n'arrivent parfois à la foule que tra-
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duits par les comédiens. Tradattori, traditori, pourrait-on dire souvent. Mais ce n'est jamais un auteur dramatique qui dira cela ; l'auteur sait trop bien tout ce qu'il doit au soldat qui combat pour lui et Dumas, ayant à baptiser l'édition définitive de son Théâtre, l'a appelée Y Édition des comédiens.
J'ai vu chez M. Lhéritier, le comédien du Palais-Royal, un exemplaire de la Cagnotte habillé précieusement d'une reliure pleine et portant la réponse d'Eugène Labiche à une lettre de son interprète qui le félicitait d'être élu membre de l'Académie française :
(( Je vous remercie, mon cher Lhéritier. Mais c'est bien vous et vos camarades qui m'avez avancé le fauteuil ! »
Le mot est charmant. Il n'étonne pas sous la plume qui l'a signé.
Eh bien ! oui, les comédiens ont « avancé » ainsi plus d'un fauteuil, comme les grenadiers d'autrefois ont taillé plus d'un duché aux maréchaux de France. Derval et Lhéritier, pour ne parler que de deux d'entre les plus aimés, ont, en ce théâtre du Palais-Royal, dont les comédiens toasteront cette nuit, collaboré à bien des A'ictoires.
Lorsque Derval arrivait au Palais-Royal, il y
a cinquante ans passés, c'était un grand beau garçon, élégant, très blond, d'un blond tendre, avec des sourcils superbes.
Le premier soir, lorsqu'il se présenta pour entrer en scène, Dormeuil, son directeur, qui ne l'avait peut-être pas bien regardé jusque-là, poussa des cris en apercevant ces noirs sourcils :
— Mon cher enfant, dit-il, effacez ça I
— Quoi ? Effacer quoi ? demandait Derval un peu étonné.
— Ces sourcils! Voyons, soyez de bon compte ; vous êtes blond... très blond... et vous allez vous peindre d'énormes sourciJs noirs au-dessus des yeux I C'est absurde I Et vous croyez peutêtre faire plus d'effet avec cela ! Détrompez-vous ! Ce n'est pas nature !
— Mais, monsieur Dormeuil, je n'ai rien peint! Rien! Ces sourcils, ce sont les miens!...
— Ce sont les vôtres.^^ Alors, c'est différent! Vous arriverez, mon cher Derval. Ce contraste est une originalité de plus !
Il s'en est fallu de bien peu que l'excellent comédien et le très charmant homme qu'est Derval ne créât son dernier rôle, il y a deux ans, dans Monsieur le Ministre. Nous avons coupé, la veille de la répétition générale, une scène épisodique assez amusante, devenue fort divertis-
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santé par le jeu des acteurs et que je regrettais le lendemain. Derval y représentait un ancien débris du parlementarisme et lorsqu'aux répétitions arrivait la scène de Derval les comédiens du Gymnase faisaient silence et se pressaient contre les portants pour écouter. La vérité est que Derval était tout à fait remarquable d'attitude, de distinction hautaine et de fine raillerie I J'aurais dû le laisser venir recevoir, ce soir-là, les bravos personnels que le public lui donnera demain.
Derval joua, au Palais-Royal, les séducteurs, les gentilshommes élégants, le héros de la Liste de mes maîtresses, le comte de Lauraguais dans Sophie Arnould et un des officiers de dragons qui apprenaient à Vert-Vert le jargon de la caserne; il représentait galamment les colonels de cavalerie dans les pièces de M. de Rougemont ou de M. de Forges, mais il ne fut pas, comme Lhéritier, uniquement fidèle à l'ancien théâtre de la Montansier. Le jour — qui ne peut tarder — où l'on organisera pour Lhéritier, comme pour Derval, tine représentation d'adieu, c'est au Palais-Royal qu'il la faudra donner, puisque, pendant cinquante et un ans tout juste, le bon Lhéritier a joué la comédie sur les mêmes planches, entre les mêmes pans de muraille.
Je doute que Lhérilier, s'ilyaété invité, puisse se rendre au souper du centenaire de son théâtre. Il s'est retiré dans sa petite maison des Batignolles, et, au coin du feu, le vieux comédien vit là de souvenirs. Et c'est touchant de voir chez lui, souriant encore, aimable, spirituel et bon, l'artiste qui nous a tant fait rire ! Je lui devais bien des soirées charmées. Depuis ces derniers jours, je lui dois une délicieuse journée de causerie. C'est lui, s'il voulait écrire, qui conterait admirablement, avec une simplicité et une bonhomie mahcieuse, l'histoire du théâtre du Palais-Royal !
Ah ! l'aimable compagnon et l'intéressant causeur ! Il assiste de loin, du fond de sa retraite, à la comédie parisienne. Il la voit et la juge. Il a vu passer et repasser devant lui tant de gens et tant de choses î. Ses Mémoires sur le théâtre, s'il les écrivait, seraient profondément curieux, car Lhéritier est un lettré délicat et un observateur affiné. Il vit là, dans sa maisonnette, entouré de ses livres, de ses tableaux, de ses portraits de parents et d'amis. Là, une photographie de Grassot, comédien hors de pair, qui disait : (( Puisque le public aime les charges, je lui en donne », mais qui valait mieux que ses drôleries de geste et de gosier.
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Chez M"'= Nathalie, un jour, Grassot, peu connu encore à cette époque, avait fait beaucoup rire avec quelques charges de sa composition.
Alcide Tousez lui dit :
C'est drôle à l'air..., mais, dans le théâtre, ce n'est pas aussi amusant !
— Patientez, répondit Grassot, ça le deviendrai
Et il avait raison. Avec le temps, ses bouffonneries et ses tics devinrent à la mode et, mieux que cela, légendaires.
Sur la cheminée de Lhéritier, un groupe de Mène, en bronze, cadeau de ses camarades du Palais-Royal lorsque le bon comédien quitta son théâtre — et le théâtre — et tout à côté, fané, jauni, rougi, mais pieusement conservé avec ses roses mordues comme par une gelée et desséchées, le bouquet qu'on apporta à Lhéritier en lui disant adieu.
C'est un logis aimable et gai que celui du vieil artiste à la retraite. Une vigne court le long des fenêtres et des grappes — trois ou quatre grappes de raisin — pendent aux pampres cuivrés. Une fois par an Lhéritier se livre à une grave et solennelle occupation. L'admirable artiste, qui nous a tant divertis dans la Cagnotte, le Réveillon, la Grammaire, Célimarele Bien- Aimé, prend
ses ciseaux et, en quatre coups, fait ses vendanges.
Assis dans son fauteuil, près de sa fenêtre, Lhéritier peut se contempler lui-même, debout, de pied en cap, dans le vivant portrait que lui a fait Georges Gain. G'est le Lhéritier de la Cagnotte, Gordenbois dans son costume de conquête, escarpins, claque à la main, gilet de soie et le fameux habit loué et sentant la benzine. Lhéritier est étonnant de vérité dans cette toile spirituelle et colorée.
Et quand on pense que Gordenbois, le Gordenbois de Labiche, avait joué — sur ces mêmes planches du Palais-Royal — le Directeur Barras ! Dans une pièce de Théaulon, qui s'appelait les Quatre Ages du Palais-Royal, Lhéritier jouait Barras, le beau Barras, comme Derval jouait le Régent, autre bel homme. Les comédiens de ce temps-là pouvaient et savaient tout jouer. Grassot, dont la foule ne se rappelle guère que les gloussements et les gnouf gnouf! fut tout bonnement étonnant de sentiment et d'émotion dans le Gendre de M, Pommier, une contre-partie plus qu'une parodie du Gendre de M. Poirier.
Lhéritier jouant Barras ! Eh! il en a joué bien d'autres î II conserve, dans un album, des aquarelles faites par lui (il a un rare talent de
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portraitiste, de caricaturiste), où il s'est représenté dans la plupart de ses rôles, depuis les Amours du Port au Blé jusqu'à la Corneille qui abat des noix, en passant par le Vicomte de Létorières, où il jouait le duc de Lubis, et par le Sous-préjet s'amuse. Lhéritier en duc ! Lhéritier pirouettant sur un talon rouge ! Et très séduisant, s'il vous plaît. Dans VEnJant du Jaubourg , il représentait bien un forçat, un forçat hideux sous la casaque rouge et le bonnet vert et disant d'une voix enrouée à un autre galérien reconnu innocent : — « Oh ! reviens nous voir, dis î Un petit bonjour, de temps à autre ! »
Le cadre où seplatt Lhéritier, où il vit paisible et satisfait, nous reporte à des temps brillants pour nos théâtres. Feuilleter l'album du vieux comédien, c'est revivre un peu de notre jeunesse; l'écouter, c'est assister à l'évocation de tout un passé aimable par un magicien sans pose et sans méchanceté. Il n'a, celui-là, d'autres maléfices que sa verve et son esprit.
Après avoir, aux murailles, retrouvé les charges de Bouffé, d'Arnal, de Levassor, lithographiées par Benjamin Roubaud, je regarde des aquarelles de Monnier, des dessins de Cham, puis je tourne page à page les feuillets de cet album où, toutes jeunes, blondes ou brunes, avec la
fleur d'un sourire aux lèvres et la gaieté des dix-huit ans dans les yeux, revivent les charmeuses d'autrefois, oubliées ou vieillies, mortes ou disparues. C'est comme une visite aux catacombes, mais on y revit sa vingtième année. Les voici toutes, une à une, Cico, Martine, Elisa Deschamps, Aline Duval, et les plus nouvelles: Céline Montaland, au profd de camée; Massin, mince, petite, mignonne, une fillette de Boucher, jetée toute fraîche chez la Montansier ; Schneider, jeunette, avec son rictus narquois de grisette de Bordeaux... Et les comédiens et les auteurs, Sardou à vingt-huit ans, Sarcey à ses débuts, Gil-Pérès, Janin, Déjazet.
Et, comme une légende au bas de chaque portrait-carte, une historiette que noieraient lesTallemantdes Réaux, en passant.
Que de traits étonnants de ce pauvre Gil- Pérès, mort fou, et qui mériteraient d'être réunis dans les anas si les recueils d'anas étaient encore à la mode, comme au temps de Cousin d'Avallon!
A dire vrai, dans les plaisanteries de Pérès, on trouverait comme le grain qui détraque la machine. Sa plaisanterie était toujours singulière, paroxyste. Ce qui lui fit perdre la tête, c'est qu'on lui donna à entendre un jour qu'il
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devait se résigner à ne plus jouer les amoureux. Le pauvre comédien, qui devait pourtant se sentir vieillir, n'eut pas le courage de se vieillir en scène. 11 recula devant cette idée de jouer les vieux, lui, le jeune premier comique. Il y eut là une tempête sous un crâne tout à fait navrante, et la maison d'aliénés fut au bout.
C'est Gil-Pérès qui, au foyer du théâtre, lançait les plaisanteries les plus extraordinaires.
M. Harmand était le directeur du Vaudeville et Harel celui des Folies-Dramatiques, lorsque M. de Girardin donna sans succès, au théâtre du Vaudeville, sa comédie : les Deux Sœurs.
— Savez-vous pourquoi, s'écriait Gil-Pérès, Emile de Girardin a donné sa pièce au Vaudeville plutôt qu'aux Folies.^ Non .^ Eh bien, c'est parce qu'il a mieux aimé tuer Harmand cju' Harel!
Il eût fait, en son temps, un excellent petit journaliste et ses mots valaient les plus applaudis des comédies qu'il interprétait. Je crois bien que c'est lui qui disait en parlant d'une de ses camarades du théâtre :
— Puisqu'elle fait dire qu'elle n'est pas chez elle quand elle y est, je la trouverai peut-être un jour qu'elle sera sortie !
Tous ces comédiens, du reste, avaient un esprit alerte et le dépensaient sans marchander.
Plus d'un auteur leur dut une paillette, qu'il le voulût ou non. Dans l'esprit de Lhéritier — esprit bon enfant et matois en même temps — je retrouverais volontiers la manière ou plutôt le naturel de Labiche.
C'est Lhéritier qui disait un jour, pendant une répétition, par une température maussade:
— Quel drôle de temps I II ne fait pas plus beau que les jours où il fait mauvais !
Et, en contant je ne sais quelle histoire :
— J'étais blanc comme votre linge... plus blanc !
Mettez le mot au théâtre, la salle partira d*un éclat de rire comme lorsque Gil-Pérès lui demandant : « — De quoi ris-tu si fort ? Faisnous-en part ! )) Lhéritier ré|X)ndait :
— Je ne le peux pas, je ne me le rappelle pas. Je sais que j'en ai bien ri... Alors, quand j'y pense, je ris de souvenir !
Avec un esprit aussi amusant, Lhéritier aurait pu augmenter facilement le nombre des lignes de ses rôles. « Ce que je dis n'est pas sur mon cahier, mais c'est sur mon cahier des charges ! » s'écriait un comédien qui ne se gênait pas pour jeter au public tout ce qui lui passait par la tête. Lhéritier ne fut pas de ces comédiens-là.
— Il y a, nous disait-il, des acteurs qui, dès
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que la lecture d'une pièce est faite, ne s'occupent qu'à chercher tous les moyens d'ajouter à leur rôle, de V engraisser. De là l'expression de coulisses : Il y a du gras ! pour dire que l'acteur a grossi telle réplique ou telle tirade. « — Mais commencez donc par le jouer, votre rôle, ou par l'indiquer, répétai-je souvent aux nouveaux venus. Vous broderez ensuite tant que vous voudrez î »
Il était agacé souvent des fautes de français qu'ajoutaient ainsi des comédiens — et parfois des plus huppés — au texte des auteurs. Le bon Lhéritier en souffrait autant que la grammaire elle-même.
Un jour qu'il en faisait l'observation à un acteur :
— Bah ! dit celui-ci, ça rend le dialogue plus nature !
— Nature, soit, dit Lhéritier, mais nature grossière !
Et il y a toute une théorie artistique et littéraire dans la simple riposte du fin comédien.
Grand — mais pas trop — comme Derval, Lhéritier était bien l'homme du Palais-Royal. Henri Monnier disait de l'excellent comédien Delannoy :
— Il n'a pas réussi au Palais-Royal, mais
Claretie. 8
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c'est la faute du cadre. Oui, la plus grande partie de son talent est dans sa physionomie et, comme sa tête, allait se perdre dans les frises... alors va te promener I
Lhéritier et Derval ne se perdirent jamais dans les frises.
J'aurais voulu faire conter par le menu, au vieux comédien, toute la chronique du théâtre qu'on va chanter, ce soir, le verre en main. Il a vu son théâtre du Palais-Royal alors que c'était un café où, au retour de l'île d'Elbe, se réunissaient les officiers mis en demi-solde. Le père de Lhéritier, bonapartiste ardent, l'amenait là et disait à l'enfant : « Ecoute et regarde I » Des officiers ou des bourgeois montaient sur la scène et couronnaient le buste de l'empereur en chantant la Marseillaise. Le théâtre de la Montansier s'appelait alors le (( Café de la Paix ». Mais Waterloo vint. Les gardes du corps de Louis XYIII vinrent casser toutes les glaces du café, pour se venger des brigands de la Loire, et le père Romain (Lhéritier se nomme Gustave- Thomas-Romain) apprit à l'enfant ce couplet qui courut Paris :
Honneur à vous, enfants de la victoire, Sous ses drapeaux vous serez signalés.
Et tous vos noms, au temple de mémoire, Par Clio seront burinés.
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Dans nos guérets, vos imposantes masses Ont bien prouvé qu'à votre élan guerrier Rien ne résiste... pas même les glaces Du café Montansier !
Et le futur comédien de la Cag^notle de répéjer :
Nous avons vu leur glaive meurtrier, Conduit par vous, renverser jusqu'aux glaces Du café Montansier !
Chaque fois que je me trouve en présence de l'histoire vivante, j'écoute avec une émotion curieuse. On ne nous apprend jamais sans doute que les Russes ont gagné la bataille d'Austerlitz et que nous n'avons point perdu la journée de Waterloo, mais les contemporains nous donnent l'atmosphère même et comme la couleur du temps qu'ils ont vécu.
Aux funérailles de Louis XVIII. Lhéritier «ntend, par exemple, un enfant s'écrier :
— Oh ! que c'est beau ! Qu'est-ce que ce sera donc quand le bon Dieu mourra ?
Et tout aussitôt je me figure la pompe déployée pour les funérailles du dernier souverain qui devait entrer dans la basilique de Saint-Denis.
Lhéritier a, depuis longtemps, comme il dit, dépassé « l'âge oii l'on croit aux revenants, pour l'âge où l'on ne croit qu'aux revenus » mais, à dire vrai, il ne croit qu'à la littérature, au
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théâtre, à l'amitié et à ses camarades, dont il se souvient. Il faisait des chansons autrefois et des contes qu'il disait avec cette finesse étonnante que nous admirions; il a, sur de petits cahiers, pris des notes et des notules sur son passé, et s'il les voulait coordonner, il nous donnerait, je le répète, d'amusantes impressions d'autrefois. Sophie Arnould n'a pas dit en sa vie autant de mots — même en y ajoutant ceux qu'Augustine Brohan lui a prêtés... et empruntés — que Lhéritier n'en a jeté ou recueilli.
Il y avait jadis, de par le monde théâtral, une jeune et jolie actrice qui, malheureusement, avait la démarche de Byron et de M"^ de la Vallière : elle boitait.
Lorsqu'elle débuta, Lhéritier entendit un machiniste dire en la voyant marcher :
— Joli fauteuil, très joli, (( vrai bois de rose, richement capitonné », mais il lui manque une roulette I
Le Palais-Royal était un bon endroit pour dépenser ou récolter de l'esprit. Depuis les vieux vaudevillistes, qui en avaient beaucoup, jusqu'à Barrière, Gondinet, Labiche, Meilhac, Halévy, les auteurs habituels de la maison laissaient tomber .une menue monnaie qu'ils n'utilisaient pas toute dans leurs pièces.
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— Si VOUS allez trop souvent au Bois, vous finirez par lafalourde ! disait, un soir, Théodore Barrière à une comédienne qui a fini, en efl'et, à peu près comme cela.
C'est au foyer du Palais-Royal, que Jules Janin, pour se mettre au ton du logis, disait gaiement :
— On macadamise tant qu'on finira bien par m'académiser aussi I
Et lorsque ce grand et maigre Gham, que M. Félix Ribeyre a fait revivre dans un Hvre, arrivait aux répétitions du Myosotis, c'était un feu roulant de plaisanteries :
— On fait des souscriptions pour les inondés, c'est très bien, disait Cham, mais quand en fera-t-on pour ceux qui sont à sec?
Puis, comme on citait le nom d'un homme fort ennuyeux et lent en ses histoires :
— Lui parlez-vous ? demandait Gham.
— Oui, quand je ne suis pas pressé, car il n'est pas amusant î
Alors le caricaturiste, froidement :
— G 'est très vrai. Aussi, c'est quand je suis pressé que je me laisse aborder, parce qu'alors je le quitte tout de suite !
Lorsque Lhéritier évoque ce passé, ces morts, il oublie toujours de dire qu'il avait autant
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d'esprit qu'eux. Il est demeuré ce qu'il fut toute sa vie, très modeste, trop modeste. On l'avait laissé pendant des années comme au second plan et, tout à coup, lorsque ce maître comédien, ce grand comédien qui s'appelait Geoffroy, entra au Palais-Royal, on s'aperçut que Lhéritier, son partenaire, était son égal. Lhéritier et Geoffroy formaient un duo de bourgeois absolument merveilleux : celui-ci, grinchu, violent, colère, stupide, avec des férocités implacables, celui-là bonhomme, naïf, essoufflé, ennuyé, bafoué. Deux artistes supérieurs, deux acteurs qu'on ne remplacera pas.
Au lendemain de quelqu'une de ces soirées, oii Lhéritier triomphait avec Geoffroy l'excellente mère Thierret lui envoyait son portraitcarte avec ce petit mot : « Cette pièce, qui a été pour toi un véritable et incontestable succès, doit aussi te faire quelquefois songer à ta vieille camarade de théâtre et de jeunesse, et j'ai été heureuse, mon vieil ami, de voir ton amourpropre satisfait. Le reste de ta carrière dramatique vaudra cent fois le commencement : on ne découvre pas toujours à première vue un astre. »
Un astre ! Le mot dut faire rougir le bon Lhéritier, mais M™' Thierret avait le droit de
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parler, l'étonnante comédienne lettrée, érudite, qui jouait la Mariée da Mardi Gras avec le style qu'elle eût mis à jouer Molière ! Lhéritier nous montrait un portrait de M™® Thierret avec une dédicace adressée à l'ancien élève de Bourbon, et il y a du grec et du latin sous la signature de la mère Thierret. L'étrange femme ! Après avoir souffleté un monsieur, elle se battit, un jour, en duel, déguisée en homme, et blessa son adversaire. On n'apprit l'aventure au théâtre que beaucoup plus tard.
Après la lecture d'une farce quelconque, l'auteur demandait à M"* Thierret si elle était satisfaite de son rôle :
— Absolument. J*y serai amusante, je crois, et, comme dit Isaïe, et gaudehitis et exaltabitls !
Isaïe ! Lambert Thiboust (car c'était lui) dut faire une singulière figure.
Encore une fois, après avoir feuilleté l'album de Lhéritier, passé d'Alphonsine à Montbars, on voudrait, lorsque le vieux comédien cause, l'écouter toujours. Mais il ne se livre pas, il attend, et, l'autre jour, il a fallu son vieux camarade Gabriel Marty — un comédien de son temps et de sa race — et son jeune ami Georges Gain pour le décider à donner la volée h ses souvenirs. Alors, par exemple, ils chantaient et
battaient des ailes ! Et j'écoutais, avec une joie sincère, ce bourgeois de Labiche, me parlant du théâtre du Palais-Royal comme l'eût fait un bonhomme de Diderot. Cheveux blancs et sourire jeune. Et, de temps à autre, des mots à ne pas oublier.
— Tu dois beaucoup à la nature, disait-il à Hyacinthe ; ton nez est une rude avance qu'elle t'a faite I
En parlant d'une pièce chutée lourdement et mortellement ennuyeuse :
— Cette pièce est tombée... comme la guillotine !
D'un homme qu'on a trop vanté et qui en est resté comme hébété :
— On l'a tellement porté aux nues qu'il a toujours l'air d'en tomber I
Puis des souvenirs d'autrui, des jugements d'une autre époque. En 1842, par exemple, Déjazet alla pour la première fois à Londres en représentation. Elle avait donc quarante-cinq ans à peu près alors. Bayard disait: — Elle a trop tardé. Les Anglais aiment le beefsteack saignant. Ils le trouveront trop cuit, pour ne pas dire charbonné.
C'est à Déjazet, affirmant qu'elle n'avait que quarante ans, que Méry disait assez brutalement :
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— Les femmes comme vous comptent leurs années comme les points au piquet: de vingtneuf on passe à soixante.
L'esprit de Lhéritier n'a jamais été aussi méchant. Il dira gaiement; « Les mots d'esprit sont plus dangereux que les maux de cœur. » Quelquefois, au Comité des artistes dramatiques, dont il est membre, il défendra — d'un trait — la caisse de l'Association, assiégée par les quémandeurs :
— Il faut donner beaucoup à X. . . , disait quelqu'un. Il prend constamment les intérêts de l'Association !
— Et même il les accepte... en secours î répondit Lhéritier.
Gastellano, encore en ce Comité des artistes dramatiques, prend la parole un jour, et dit:
— Messieurs, permettez-moi de vous raconter deux méchantes histoires qui ont rapporté cinquante francs à la caisse !
— Eh! mais, réplique Lhéritier, vos méchantes histoires forment un excellent compte !
Voilà l'homme. Il me semble que, dans la petite maison des Batignolles, où court la vigne, où les feuilles d'automne pleuvent dans le jardinet, j'ai passé de bonnes heures avec quelqu'un
de ces beaux vieillards que peignait Greuze. Tandis que Lhéritier évoquait ces lointains souvenirs, les chants d'oiseaux et les cris d'enfants jouant sur la place voisine entraient par la fenêtre, à travers les arbres, avec un rayon de soleil. Et je me disais que, comédiens et comédiennes peuvent bien arroser de Champagne, ce soir, le centenaire du théâtre du Palais-Uoyal. Je dois à Lhéritier une bien autre fête. Je l'ai entendu, lui qui a donné cinquante ans de sa vie à ces jjlanches, célébrer ce centenaire en évoquant d'un mot — et d'un sourire — les belles soirées évanouies, les comédiennes oubliées et les vieux auteurs disparus.
Et je reviendrai à la vigne de Lhéritier y faire encore vendange de souvenirs'.
Octobre 1884.
I. Je n'y suis pas revenu. Et Lhéritier est mort quatre mois plus tard, le 23 février i885.
Jeanne Samary.
La mort de l'artiste admirable, de la jeune et charmante femme, de la mère tendre et dé-* vouée, à qui je donne, au nom de toute la Compagnie, un suprême adieu, est pour l'art dramatique une perte cruelle et pour la Comédie-Française un deuil de famille. Nous ne pouvions croire, il y a quelques jours — à peine quelques heures, pourrais-je dire — que M'"'' Samary pût nous être aussi brusquement, aussi brutalement ravie. Il nous semble, tant elle était, il y a si peu de temps encore, rayonnante de beauté, toute vibrante de verve et d esprit, que l'irréparable malheur n'est pas possible et que la sinistre réalité n'est pas vraie.
Jeanne Samary ! Pour le public, c'était la Muse même de la comédie en belle humeur, c'était le sourire de Marivaux, c'était la fantaisie de Regnard, c'était le rire de Mohère, c'était
l'étincelle de l'art contemporain, où ce beau rire d'autrefois se fond en larmes profondément humaines. C'était l'enchanteresse des beaux soirs delà Comédie-Française, où, pour fêternos maîtres immortels, nous demandions à la servante de Molière sa voix sonore et son verbe clair. Mais, pour nous, qui savions ce que valait une telle artiste, c'était une force, une puissance, l'esprit bien français de toute une race incarnée dans la digne héritière desBrohan. Ce que nous perdons, nous seuls pouvons le dire, et Dorine, Toinette, Nicole, Madelon, Marinette sont en deuil.
Elle n'avait pas dix-neuf ans quand elle est entrée à la Comédie, et les amis de cette noble maison, ceux qui guettent les débuts d'un artiste échappé au Conservatoire comme on chercherait sur les traits et dans le clair regard d'un conscrit les promesses de futures victoires, se sout viennent encore de la soirée où cette enfant toute rieuse, blonde, avec sa bouche spirituelle dans son gai visage, entendit, en jouant Dorine, le bruit, le premier bruit des premiers applaudissements. Elle s'arrêta, comme suffoquée. Elle sentait les sanglots l'étouffer à demi. Elle pleurait, et pourtant elle était si heureuse î Ces bravos, si doux à l'oreille et au cœur, ne devaient plus s'arrêter pour Jeanne Samary, et cette co-