JEANNE SA MARY
médienne, au talent si vrai, si simple et si franc, allait, à son tour, arracher au public des larmes, de ces chères larmes que d'un coup d'aile chassait bientôt sa gaieté.
Aujourd'hui, ce qui nous fait pleurer, ce n'est pas la comédienne de rEtincelle ou du Monde oh Von s'ennuie, c'est l'artiste frappée en plein triomphe, c'est la femme disparue en plein bonheur. Je cherchais à la revoir hier, bien plantée sur cette scène hardiment conquise par son petit pied, l'œil vif, la voix franche, victorieuse, le sourire poétique et railleur à la fois, avec son petit bonnet de soubrette sur ses cheveux blonds, telle que je l'avais applaudie pour la première fois, telle qu'elle était encore il y a deux semaines, fraîche et gaie comme un printemps, et je la retrouvais pâle, muette, couchée sur un lit de morte, parmi les fleurs, ces fleurs* mortuaires moins nombreuses que ses bouquets et ses gerbes des soirs de triomphe. Ce n'était plus Jeanne Samary qui était là, c'était M'"® Paul Lagarde, la vaillante mère de famille, pleurée, aujourd'hui, par un mari qui sait tout ce qu'il perd d'aflection et, demain, par de chers enfants qui ignorent, eux, les pauvres petits êtres, tout ce que la mort leur prend de dévouement et de maternel amour.
Elle m'écrivait naguère, la pauvre mère, pour me remercier de la laisser passer quelques jours auprès de ses fillettes, là-bas, à Trouville : (( Merci pour mes petites poupées ! » Elle était heureuse à l'idée de rester avec elles sur la plage, pour leur chercher de la santé dans cet air 011, sans le savoir, elle buvait la mort.
Jeanne Samary aimait bien son théâtre, le succès qu'il donne, la gloire qu'il apporte, mais M"' Lagarde eût tout donné pour ces têtes blondes auxquelles, entre deux répétitions elle contait des contes, la plume à la main, sans prétention. En écrivant pour ses filles un petit livre familier, la charmante femme ne devenait pas auteur, elle avait trop joué Martine pour ne pas se moquer des Femmes savantes : elle restait mère. Elle songeait à sa couvée.
Jeune, belle, applaudie, aimée, Jeanne Samary avait eu sur cette terre une part trop belle de bonheur. La destinée le lui a donné éclatant, mais le lui a fait court. Elle lui a tout repris violemment, injustement. Il y a dix-huit jours, elle fut applaudie pour la dernière fois. Ceux de ses camarades qui jouaient à côté d'elle la trouvaient inquiète, troublée, un peu nerveuse. Ils s'étonnaient de la voir redouter le public.
Ils ne savaient peut-être pas que cette comé-