JEANNE SAMARY
dienne de tempérament, de bravoure, était, au fond, une timide dans son art, inquiète de ses efforts et laborieuse jusque dans ses élans de nature. Je ne lui ai jamais vu cette imperturbable confiance en soi qu'ont trop souvent les médiocres. Mais ce dernier soir, ce n'était pas la peur delà rampe que ressentait Jeanne Samary, c'était une nervosité particulière, une souffrance vague, une terreur inexpliquée. Hélas! c'était la maladie, c'était la mort.
Elle s'alita. Elle parlait de son futur rôle, celui qu'elle étudiait, la Parisienne qu'elle savait déjà et qu'on voulait lui reprendre, oui, sur son lit d'agonie, pour être représenté plus vite. Elle parlait de ses enfants. Puis, les médecins qui la soignaient s'inquiétèrent. Un fait grave se produisait : cette mère incomparable ne demandait plus de nouvelles de ses enfants. Le D"" Félizet me disait lundi : « Elle recommence à s'en inquiéter ; elle redevient elle-même ; c'est un signe d'espoir!)) — L'espérance, hélas! n'a pas été de longue durée. La Comédie la pleure, et, avec la Comédie, l'art du théâtre et le public, ce public si reconnaissant à ses comédiens, à ceux qui l'amusent, l'émeuvent, l'arrachent par la vie du rêve à la vie cruelle et banale de tous les jours et qui, donnant leur existence à la
foule, ne lui demandent en échange qu'un peu de bruit, les bravos, et un peu de fumée, la gloire !
Oui, le public est reconnaissant à ceux qui le séduisent ; mais, personnellement, comment oublierais-je que je dois à M"*' Samary le premier succès de ma direction? C'est elle qui joua, presque à l'improviste, la Femme de Sacrale et qui lança, de sa voix juvénile, les vers de Banville. Que de succès encore le Théâtre-Français pouvait espérer d'une telle artiste !.. Notre répertoire classique perd en elle, ai-je dit, une de ses forces. Mais quel accent moderne, profond et vrai, elle donnait à tous ses rôles I Enfant de Paris, comme Molière, elle incarnait en elle la vivacité, la verve, le clair esprit et le bon cœur de ce Paris qu'elle avait charmé, conquis, diverti, attendri, et qui fait aujourd'hui à la comédienne applaudie des funérailles pleines de tristesse, pleines de larmes et pleines de respect.
Vous avez raison de la pleurer, vous ne l'entendrez plus, vous ne la verrez plus, et la Maison est triste et silencieuse. Cette voix, ce mouvement, cette exubérance de vie, cette pétulance, ces reparties, tout ce qui fut elle, tout ce qui fut son être, son talent, sa nature, tout s'est éteint. Mais dans l'histoire de notre théâtre,