LES R KM OIS
La représentation d' Une Chaîne offre ce spectacle singulièrement curieux : — la révolte cVune pièce contre son auteur.
Il faut dire que, depuis trente ans qu'il encombrait le théâtre, M. Scribe avait bien fait tout ce qu'il avait pu pour amener ce conflit.
M. Scribe, c'est le contraire de Racine.
Le drame ne supprime pas la tra^^édic, il la complète, mais il la contient. Il lui donne ce dont elle manque; il la corrige de cette délicatesse puérile et maniérée qui lui fait retrancher la moitié du dictionnaire français et la moitié du cœur humain; il confronte, pour les faire valoir et les multiplier l'un par l'autre, le trivial au poéti(iue et le grotesfpie au sérieux; il ajoute à la tragédie, mais il n'en ôte rien.
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Au lieu que la couiédie de M. Scribe est la négation radicale de la tragédie. En regard de ce faux idéal, de ces cothurnes, de ces écliasses, de ces visages calqués sur les masques grecs, de ces imitations juchées sur les règles comme les perroquets sur leur bâton, M. Scribe a posé crûment la réalité la plus terre à terre. Toutes les hautaines aspirations, l'ambition du cœur ou de Tesprit, l'indépendance, le serment, Tamitié, le dévouement, il n'est rien que M. Scribe n'ait conspué. A ses yeux, tout ce qui ne se résout pas immédiatement en jouissance physique n'existe pas. Il ne croit qu'à l'argent. — Et comme on sait peu ce qu'on est! M. Scribe se croit amoureux de la tragédie! Oui, de temps en temps, M. Scribe prend la tragédie sous sa protection, et il écrase les adversaires de Mithridate sous un (le ses légers couplets. Eh bien, non, nous le lui apprenons, M. Scribe n'aime pas la tragédie, — il déteste le drame. M. Scribe a beau défendre la tragédie à coups de fautes de français, et chevaucher (à âne) près d'elle, son théâtre est ce qu'il y a de plus opposé au don-quichottisme du sentiment et de la phrase.
M. Scribe est le Sancho Pança de Corneille.
Donc, quelles concessions AI. Scribe avait exigées de ses pièces, jusqu'où il les avait ployées, à quel prosaïsme il les avait réduites, quelles méprisables calonmics il leur avait soufflées contre tout ce qui dépasse la médiocrité bourgeoise, contre Tadmira-
lion, contre la foi, contre le génie, contre la passion, contre tout ce qui est grand et triste, contre tout ce qui a des ailes au dos et des pleurs aux yeux, c'est ce qu on s'imaginerait dilTicilement. Je coniprends qu à la fin ses pièces se soient lassées du rôle infime qu'il leur imposait, et qu'il s'en soit rencontré une qui ait repoussé avec violence ce hideux métier de raillerie et de négation. L'idée, faite pour planer et pour emplir largement son envergure de brise et son regard de soleil, n'a pu supporter toujours d'être ainsi tenue à terre et, à chaque battement d'ailes, d'éclabousser tous les fiers sentiments, qui sont de sa famille; elle a fait un vigoureux effort, et, souffletant de ses plumes d'aigle l'imprudent qui croyait l'avoir habituée à la boue, elle est remontée dans les bleues profondeurs du ciel.
Jamais M. Scribe n'avait mis l'idée aussi bas qu'il voulait la mettre dans Une Chaîne. — Une femme s'est donnée à un homme. Louise a eu pour Emmeric tous les dévouements et toutes les grâces; elle l'a poussé, elle l'a fait riche, influent et illustre, elle a pensé uniquement à lui, jusqu'à oublier qu'elle était mariée. Et, lorsqu'elle l'a ainsi porté au but inaccessible qu'il n'osait entrevoir qu'en songe, lorsqu'elle s'est sacrifiée, lorsqu'elle lui a fait un piédestal de son honneur de femme, Ennneric se rappelle une petite fille avec laquelle il a été élevé; il se dit que Louise est belle, mais ([u Aline est jolie; que Louise n'a encore que vingt-cinq ans, mais
qu'Aline en a déjà seize; que Louise lui a tout donné, mais qu'Aline ne lui a rien donné. Le lâche en vient à ce point de reprocher à sa maîtresse tout ce qu'elle a fait pour lui. Aline, elle, n'a pas trompé de mari, elle n'a pas perdu l'estime publique, elle est pure. Plût à Dieu que Louise lui eût rendu moins de services! il en aurait moins à lui payer aujourd'hui. Dès lors, c'en est fait; il se débattra plus ou moins longtemps dans les liens qui le retiennent, mais la rupture est inévitable. A la première secousse un peu forte, la chaîne cassera. C'est le commencement de la fin. Louise a beau faire appel au passé, aux promesses, à tout ce qu'elle a dépensé pour lui de réputation et de tendresse; le misérable discute, récrimine, chicane, et, décidément, ne paye pas. 11 fait banqueroute de cœur.
M. Scribe trouvait cela tout simple. Dans cette querelle entre l'ingratitude et le dévouement, il prenait naturellement le parti de l'ingratitude. De quoi se plaignait cette femme qu'on récompensait de toute son affection et de tous ses bienfaits en la jetant de côté aussitôt qu'on n'avait plus besoin d'elle? Elle n'avait que ce qu'elle avait gagné, n'était-elle pas coupable? n'avait-elle pas trahi son mari? Rien n'était trop dur pour une adultère comme elle; si elle souffrait, tant mieux! ce n'était pas un malheur, c'était un châtiment. — Ah! nous aussi, nous voulons rompre la « chaîne » ; nous aussi, nous disons que personne n'est la propriété de personne, que
Tamour n'est pas l'esclavage, et que tout liomme, et toute femme, ont le droit de se reprendre à la femme et à rhomme qu ils n'aiment plus; nous plaignons profondément celui des deux qui continue à aimer, mais nous sommes pour la liberté du cœur. Mais M. Scribe ne plaignait pas Louise, il la punissait. Emmeric avait mille fois raison d'abandonner cette créature souillée qui se livrait sans adcul et sans garanties, et de courir à Tinnocence d'Aline, qui, elle, ne Taimerait que par-devant M. le maire et M. le curé, après signatures dûment enregistrées, sous la protection du code. M. Scribe ne metUiit pas la question entre l'amour de la femme et l'amour (le l'homme, entre la souffrance de la femme et la liberté de l'homme, il la mettait entre l'adultère et le ménage. Son affranchissement du cœur, c'était le mariage. — Emmeric quittait le mal pour le bien. Il se réhabilitait. Non-seulement son action n'était pas blâmable, mais elle était méritoire. M. Scribe, qui, jusque-là, n'était encore parvenu à faire de la fidélité qu'un ridicide, en fiiisait un vice. Il touchait au comble de ses vœux. L'ingratitude allait être de la vertu !
Pour le coup, c'étiiit trop fort. La pièce s'insurgea. Elle ne voulut pas propager un pareil blasphème. La passion, trop comprimée, éclata subitement. En dépit de M. Scribe, la figure de Louise se fit émouvante et charmante; il eut beau plaider pour Emmeric, écraser Tadultère, invoquer la sainteté du
mariage, glorifier cette morale moyenne qui suit prudemment le chemin tracé entre Tenfer et la police correctionnelle; il y a une chose qui eiïace en un clin (l'œil tous les codes et tous les catéchismes, — c'est une larme d'une femme.
La pièce refusa d'obéir à l'auteur. La passion se redressa de toute sa taille. Louise, indignée, ne consentit pas à courber la tète, et regarda Emmeric en face. Ah! je me serai livrée tout entière et sans réserve, j'aurai été ton plaisir quand les autres femmes te dédaignaient et ton marchepied quand tu rampais impuissant au bas de tes rêves, tu me renverras dès que je ne te serai plus nécessaire, comme on casse dans l'orgie le verre où l'on a bu ou comme on démolit l'échafaudage lorsque la maison est bâtie, tu me rendras mon honneur en remords et ma bonté en sanglots, — et, de nous deux, c'est toi qui seras l'honnête! moi, je serai une femme perdue, une malheureuse qui a menti à son devoir, une infâme qui n'a plus voulu de son maji et dont son amant ne veut plus, tandis que, toi, l'on t'approuvera de rentrer dans l'ordre, de te ranger; j'aurai toutes les injures pour avoir été dévouée, tu auras tous les éloges pour avoir été ingrat! Non, cela ne se passera pas de cette façon. On m'insultera, si l'on veut, mais on ne te louera pas. Mon amour brisé te rejaillira au visage. Je ferai autant de scandale qu'il en faudra. On saura que je me suis donnée, mais on saura que tu t'es repris. On dira de moi : elle n'a pas
de pudeur; mais on dira de toi : il n'a pas de cœur! La première représentation (VUnc Cliaine dut bien étonner M. Scribe. — 11 ne dut rien concevoir à sa propre comédie. 11 avait voulu intéresser le public à Tennui d'un homme fâcheusement empêché dans un amour dont il ne peut se d^^barrasser, et l'auditoire ne s intéressa qu'à la femme honteusement désertée. La pièce n'en réussit pas moins, mais à rebours. Applaudissements bizarres, qui, au fond, étaient des huées.
Dn.omhro ISU).
Je sais à quoi je vais m'exposer en osant dire mon avis sur la nouvelle comédie de M. Augier. Pour n'avoir pas trouvé, dans le temps, que la Cign? fftt antre chose qu'un pastiche agréable, et pour n'avoir pas parlé de V Homme de bien avec un respect sans bornes, j'ai reçu un jour en pleine poitrine la décharge de deux feuilletons dirig<'vs, l'un contre mon TragaldabaSj et l'autre contre la Notre-Dame de Paris de tout le monde. M. Augier s'était fait critique tout exprès pour moi. M'ayant tué roirle, et ayant eu la touchante attention de tuer Victor Hugo avec moi afin qu'au moins j'eusse quelqu'un à qui parler dans le tombeau, M. l']mile Augier quitta le journal et n'y
écrivit plus une ligne depuis. Dieu s'est reposé après avoir fait le nnonde; M. Augier s* est reposé après avoir fait deux feuilletons.
Eh bien! que M. Augier recharge sa critique et qu'il l'emplisse jusqu'à la gueule de ses épigrammes les plus lourdes; les représailles ne m'ont jamais intimidé. Je dois la vérité à ceux qui me font l'honneur de me lire, et, dût mon opinion d'aujourd'hui armer encore contre moi un feuilleton à deux coups, je n'ai pas le droit d'hésiter à dire que Gabrielle est le contraire d'une pièce.
Je n'éprouve aucun embarras à reconnaître que mon opinion n'a pas été partagée par le public d*hier. Gabrielle a réussi bruyamment, je le constate en toute impartialité. Le premier acte a mis la salle en belle humeur; les trois suivants ont été accueillis un peu moins chaleureusement; mais, à la fin du quatrième, un monologue, dit admirablement par Régnier, a soulevé les transports de l'orchestre et des loges. A partir de ce moment, c'a été une ovation» une fête de famille, un délire, un charme. On s'embrassait dans les couloirs. L'enthousiasme ne se contenait plus et ne savait plus ce qu'il faisait. En Anglais qui était près de moi a fait un nœud à son mouchoir pour se rappeler un vers.
Pour tout le monde, Gabrielle est le chef-d'œuvre de M. Augier. Pour moi aussi.
Gabrielle devait nécessairement plaire au public, surtout au public du Théâtre-Français. Le sens de la
pièce est que la passion et la poésie sont des chimères ridicules, et qu'il n'y a de poètes que les bourgeois. Quel poète que M. Augier !
Quand on caresse ainsi les bas instincts du public, quand on prend son parti contre Tidéal et contre les aspirations hautaines de Tâme à l'étroit dans le corps et dans la vie, quand on ajoute la raillerie comme une pointe de plus aux clous dont le monde crucifie les grands cœurs martyrs, quand on renie humblement les vers , la rêverie et les étoiles, quand on se résigne à convenir avec les notaires et les avoués épanouis dans leurs stalles qu'il n'existe pas sous le ciel d'autre poëme que le code , — c'est bien le moins que les avoués et les notaires répondent par un sourire au gracieux auteur qui se met ainsi à genoux pour leur chatouiller la plante des pieds.
11 y a des esprits qui entendent autrement la mission du poète. Ils croient que sa tâche n'est pas de suivre la multitude , mais de la conduire. Ils se font les conseillers du public, et non ses domestiques. Mais ces austères professeurs d'idéal et de grandeur sont souvent mal reçus de la foule, dont ils choquent et humilient les idées vulgaires et les appétits médiocres. La platitude est plus sûre. Rien n'est d'un effet plus immanquable au théâtre que les maximes de morale courante, l'éloge de l'obéissance , l'exaltation du terre à terre, l'admiration des chemises qui ont tous leurs boutons, le lyrisme du pot-au-feu.
«0 PROFILS ET GIllMxXCKS.
C'est étonnant, les fibres que cela remue dans le commun des spectateurs. Qu'est-ce que Tâme, qu'estce que l'infini, auprès d'une chaussette bien raccommodée ?
Mais il faut absolument que M. Augier dédie sa pièce « aux Pensionnats de demoiselles ».
M. Scribe s'est concilié l'estime des bourgeois en frappant de réprobation toute autre passion que celle de l'argent, tout autre amour que les tendresses parafées par M. le maire. M. Augier versifie la prose de M. Scribe. Il est supérieur à M. Scribe comme style, inférieur comme théâtre. Gabrielle^ c'est les Pranivrcs amours avec moins de comédie, c'est Une Chaîne avec moins de drame.
Que le lecteur en juge.
(îabrielle aime modérément son mari et lui préfère un Stéphane quelconque. Une tante qu'elle a s'en aperçoit et veut la retenir. Que fait cette tante? Une narration. Elle raconte à sa nièce : — au second acte, qu'elle a eu un amant et qu'alors elle était pleine de remords et de terreurs ; — au troisième acte, que son mari a tout découvert; — au quatrième sermon, que son amant Ta abandonnée. On voit d'ici l'intérêt énorme que présente cette lutte d'une passion avec un récit.
Mais c'est le cinquième sermon qui est inouï ! 11 arrive un moment où le récit de la tante est débordé par la passion de la nièce. Le mari de Gabrielle apprend qu'elle va s'enfuir avec Stéphane le soir même.
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k'oilà une situation dniniatique. Que va-t-il résulter iu choc de ces trois fièvres? Que va faire Julien K)ur parer le coup qui le menace? Voici ce quil ait : — au moment où Gabrielle et Stéphane ont déjà e pied sur le seuil de la porte, il apparaît, et, tran- ]uillement, amicalement, paternellement, sans leur lire qu'il sait un mot de leur amour ni de leur projet, il leur fait un discours en trois points sur les in- :onvénient5 de Tadultère en général et de l'enlèœment en particulier. Stéphane essaye quelques abjections timides, et discute cette thèse en manière de conversation. Mais Julien, qui est avocat de son métier, le crible d'arguments serrés sous lesquels il finit par baisser la tête, et Gabrielle se jette aux pieds de son mari et lui avoue sa faute, et son mari lui pardonne. Il y a , comme on voit , le sermon , la confession et l'absolution.
Et c'est là le dénoùment! Et, par Teffet d'un plaidoyer, cet amant eïïvéné qui allait enlever la femme de son ami renonce à son amour et sort pour ue jamais revenir! Et cette femme montée au point de tout déserter, le monde, sa maison, sa réputation, sa fille , s'arrête court devant une péroraison ! — jeune Augier !
Toute la pièce, tout M. Emile Augier, toute l'école du « bon sens » sont dans ce dénoùment. Ainsi , cette situation étant donnée, un ami qui déshonore le nom de son ami, une mère qui sacrifie son enfant, un mari qui sait tout, M. Augier s'en tire par des
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phrases ! A cet immense et sombre problème de Tamour dans la société, il trouve pour solution — une amplification de rhétorique ! Il croit guérir ces terribles maladies du cœur humain avec une douzaine de sentences gravement débitées, comme un médecin qui appliquerait pour tout remède la lecture de l'ordonnance.
Pas d'action; pas de fait saisissant appliqué à vif sur ridée; tout en verbiage. Le sujet de cette pièce est une passion formidable combattue par une narration et vaincue par une dissertation. Ah ! les proviseurs des lycées de province la feront lire au réfectoire pendant les repas !
Répétons-le, la réussite a été éclatante, entière , unanime, exceptionnelle. Le cinquième acte surtout a été acclamé avec une frénésie à gonfler d'orgueil les poëtes qui ont pu être sifllés, si le succès prouvait quelque chose. Mais le succès ne prouve rien, ni pour, ni même contre. J'ai vu applaudir même des chefsd'œuvre.
Tout à l'heure la Seine s'endormait ; en regardant avec attention, on voyait qu'elle descendait vers le Havre, mais c'était d'un mouvement si insensible qu'on l'avait crue immobile; l'eau baissait, baissait, et découvrait la vase; il ne passait pas un navire; les
chaloupes des pécheurs, à Tancre devant les jardins, avaient à peine ce balancement ralenti que donne aux berceaux une nourrice que le sommeil gagne... — Tout à coup un bruit sourd s est fait entendre du côté de la Vacquerie, c'a été d'abord comme une plainte, puis comme un rugissement, puis comme un tonnerre continu; on ne voyait rien encore, mais brusquement une vague énorme est apparue barrant le fleuve dans toute sa largeur; elle vient, formidable, belle, rebroussant le courant, toute-puissante; elle est au phare; la voici; elle est déjà loin; derrière elle, des lames de sa taille bondissent en tumulte, secouent les quais, sautent à la cime des cerisiers, déracinent les troncs mal solides. Et làdessus, le grand soleil. Figurez-vous une tempête sans vent, un désastre joyeux. L'eau, qui allait manquer, déborde. La àSeine est réveillée! une vie inexprimable agite maintenant cette rivière morte, les chaloupes se sont mises à danser avec fureur, leurs chaînes craquent et se rompent comme un bracelet dans Temportement de la valse, et là-bas j'aperçois la haute voilure d'un trois -mats et les fumées des remorqueurs.
C'est ce que les pilotes nomment « le flot ». C'pst, en eflet, le flot par excellence; c'est l'invasion de l'océan; c'est l'arrivée majestueuse et redoutable de la grandeur.
Mais voici un phénomène singulier; le courant retourné monte à Rouen, mais, tout au bord des
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deux rives, il se fait un courant inverse qui redescend vers le Havre. Cela s'appelle le remous. Ce double contre-courant n*a aucune violence, il est piteux et somnolent; les enfants du village y pèchent à la ligne et y font naviguer de petits bateaux en papier qui ne chavirent pas.
Le remous existe aussi en art. Lorsque les littératures «montent», il y a toujours de petites littératures latérales et contraires qui « redescendent ». Quand le flot est le drame, les remous sont la tragédie et la comédie. 11 y a quinze ans, leurs noms d'hommes étaient MM. Casimir Delavigne et Scribe; aujourd'hui, ce sont MM. Ponsard et Augier.
Et, pendant que les enfants du village lancent leurs bateaux de papier sur l'eau plate, le grand courant central monte toujours, sonore, rapide, irrésistible, portant les navires de fort tonnage et les steamers empanachés de fumées.
Villcquier, 1817.