LES BAKUIERS DES TIGRES
Janvier 1810.
Madame Marneffe! quoi! elle-niènie, cette méchante, cette charmante, la grâce du vice, le rayon dans la boue, on allait la voir, non plus seulement avec les yeux de Tesprit dans le demi-jour du livre, mais sur le théâtre, effrontément éclairée par le lustre et par la ranipe. Et quelle était Tactrice qui allait oser être cette femme-là? mademoiselle Rose Chéri, la Clarisse Ilarlovve d'hier, la pureté sans tache, la chasteté limpide, l'âme-hermine. C'était elle, la morte par pudeur, qui allait maintenant descendre à toutes les roueriçs, arrêter les débauchés par le pan de leur habit, pourvu qu'elle sentît de l'argent dans les poches, et les retenir, et les forcer. Lucrèce allait violer Tarquin!
Ceux qui espéraient ce curieux spectacle oubliaient qu'ils entraient au 'théâtre du Gymnase, et (jue ces fauves passions, qui peuvent bondir et rugir à Taise dans Timmense forêt du drame, ne tiendraient pas dans le grêle salon du vaudeville. — Alors, à quoi bon toucher à ces âpres caractères pour les énerver et les aplatir? Pourquoi faire promettre à rafliche ce que la pièce ne tiendra pas? Pourquoi faire la parade d'une panthère, quand on n a dans sa baraque qu'un mouton?
Donc, la madame Manieiïe de M. Clairville n'a rien de commun avec la madame Marneiïe de Balzac. M. Clairville, tondeur de romans et coupeur d'idées, l'a totalement châtrée de la prodigieuse queue de vices dont l'avait gratifiée l'illustre écrivain. Depuis quelque temps, les vaudevillistes sont en train d'enjoliver et d'expurger à l'usage de la bourgeoisie les types terribles des poètes. L'autre semaine, c'était Mcphistophélès et Faust. Un de ces jours, ils feront de Claude Frollo un bonhomme et de Vautrin un serrurier méconnu. Leur métier est d'apprivoiser pour les salons, de peigner, de friser, de pommader les figures dévorantes. Ils sont coiffeurs de lions, barbiers de tigres, pédicures d'hyènes.
La madame Marneffe du livre n'a aucun motif pour exploiter et pour sucer jusqu'à la moelle de leur bourse tous ceux qui accourent à la lumière de ses yeux. Hulot et Crevel ne lui ont rien fait; pourquoi leur prend-elle tant d'argent et leur fait-elle
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tant de méchancetés? Balzac répond qu elle leur prend de l'argent parce qu elle est avide, et qu'elle leur fait des méchancetés parce qu elle est méchante. — Mais pourquoi est-elle méchante et pourquoi estelle avide? — Balzac répond que Dieu le sait. Eh bien! M. Glaii-ville le sait aussi. Madame MarnelTe hait le baron Hulot, parce que le baron Ilulot a autrefois séduit une sœur à elle qui s'est tuée; c'est pour venger sa sœur que madame ilarnciïe s'est juré de ne pas laisser trente francs à toute la famille Hulot, et de ne lâcher le baron, la baronne et leurs enfants que sur la paille. Quant à Crevel, elle lui extorque deux ou trois cent mille francs par pure charité, pour les restituer à une pauvre fille à laquelle Crevel les a volés. C'est aussi simple que cela. Qu'est-ce que Balzac nous parlait donc de caractère exceptionnel et de nature bizarre? qu'est-ce qu'il avait à rejeter dans le vague l'origine et la composition de cette femme dangereuse? que signifiait ce mystère , qui entr'ouvrait de noires échappées sur les profondeurs de la fatalité et qui questionnait la destinée? M. Clairville répond à la question de la façon la plus claire. Pourquoi il y a sur terre de ces créatures provocantes et mortelles qui engloutissent tout des hommes qui les approchent, depuis l'argent jusqu'à la réputation, depuis la vie jusqu'à la probité? parce qu'elles vengent leur sœur. Pourquoi madame Marneffe est méchante? parce qu'elle n'est pas méchante.
Oi PROFILS ET GRIMACES.
habileté des faiseurs! Ils appellent cela, en argot de planches, motirer l'action. Et ils ne voient pas qu'en prêtant des motifs à tout, ils suppriment le principal motif de tout, qui est le caractère. Vaudevillistes que vous êtes, voilà comment vous touchez aux poètes! Vous ôtez le mystère pour mettre un vulgaire incident à la place. Vous faites de Tbumanité une anecdote. Vous nous dites pourquoi madame MarnelTe est mauvaise? Dites-nous donc aussi pourquoi elle a les cheveux blonds.
Je ne parle pas de ce qu il y a d'éperdument absurde dans le pillage sac à sac de Crevel et du baron par cette madame MarnefTe-là, vertueuse et virginale. M. Glairville n'est pas mal naïf de croire qu'il se rencontre dans la même maison deux hommes assez primitifs pour se ruiner pendant des mois sans rien obtenir. Il se peut que Crevel et Ilulot lâchent imprudemment les premières avances ; mais trois cent mille francs, comme M. Glairville y va! Dans Balzac, madame Marnelfe déj)ouille Hulot et Crevel, mais ce n'est pas avec des clins d'yeux; elle leur, prend tout, mais elle se donne.
Une chose qui vaut Tinvention de cette nouvelle : la virginité de madame MarnelTe, c'est la façon dont elle est dite. Tout à coup, tandis que madame MarnelVe paye — en paroles — l'argent comptant de ses deux canailles, Montés tombe du Brésil. Montés est furieusement étonné de trouver sa chaste Suzanne entre ces deux vieillards, et sou-