LN SENTIER PROFESSEUR DE LITTÉRATURE
sent pas les poètes. 11 y a des livres qui valent des étoiles. La Bible resplendit en plein soleil.
La nature ne me détourne pas de Tart; au contraire. D'abord, la poésie même est avec moi : Victor Hugo est ici depuis hier. Puis, pour moi, qui n*ai jamais admis d'autre professeur de littérature que l'univers, la nature sue Tart par tous ses pores. Je regarde même comme le devoir de tout critique qui se prend au sérieux d'aller de temps en temps, naïvement et sans arrière-pensée, exposer son esprit aux conseils salutaires des choses. Quel enseignement .que celui des arbres et des sources, et comme toutes les académies en savent moins long sur l'idée et sur la forme que le brin d*herbe!
Ainsi, ce matin, je suivais, avec Victor Hugo, le sentier qui va de Villequier à Caudebec. Pour donner des pierres à la canalisation du fleuve, la poudre et la pioche ont fait sauter de vastes blocs des hautes roches qui donnent à la côte la majesté d'une falaise ; les cicatrices de ces pierres vénérables laissent çà et là des taches blanchâtres et maladives. Mais ces taches ne tarderont pas à disparaître. 11 faut voir avec quelle avidité la végétation se rue sur ces places vides, y pousse des jets inattendus, les assiège de tous côtés, s* y acci'oche de tous ses bras! Avant un an, tout sera couvert, et Tœil ne sera plus étourdi d'un seul de ces points criards.
L'immortel que j'accompagnais me faisait remarquer quelle leçon cette profusion de la nature donne
aux poêles économes qui proscrivent l'image et la couleur sous prétexte que la richesse du détail nuit à la gravité de l'ensemble. La nature n'est pas de leur avis. Sa qualité n'est pas l'avarice.
Quand elle a une falaise et qu'elle a la mer, elle ne rêve pas un grand grand mur blanc, droit et lisse; elle jette la mer sur la falaise, elle éventre les roches, elle les tourmente, elle ne les laisse pas tranquilles, elle les fouille, elle les sculpte, elle les ciselle, elle les fait flèches, elle les fait aiguilles, elle les fait statues, elle y creuse des grottes, elle y construit des cathédrales dans des coins, et, en même temps qu'elle, les livre aux flots par en bas, elle les livre par en haut au soleil et à la pluie; car la sculpture ne lui suflît pas, il lui faut la couleur; elle les hâle, elle les brunit, elle les noircit, elle les dore, elle les rouille, elle leur donne ces tons prodigieux , désespoir de l'art. Et les grands murs blancs sont petits à côté de ces roches précieuses qui ont pour architecte l'océan et pour peintre le ciel.
Quand la nature n'a pas la mer, elle a toujours le ciel, et elle a la verdure. Sa muraille étant moins ciselée, elle la tapisse. Les hommes n'ont pas plus tôt fait un petit coin bien net, bien propre et bien nu, qu elle y accourt, qu'elle y fleurit, qu'elle s'y étale, qu'elle y jette à poignées la mousse, le lierre et tout ce qu'elle a de plantes grimpantes. Et ces verdoyants caprices n'ôtent rien à la sublime fierté du granit. Pour être charmante, la colline n'en est pas moins haute.