‹ Profils et grimacesChapitre 28 sur 40 · UN SENTIER PROFESSEUR DE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

UN SENTIER PROFESSEUR DE LITTÉRATURE

Donc, ô poètes, ne craignez pas de faire foisonner sur les hauteurs de l'idée toutes les frondaisons du style. Traitez voti'e pensée comme Dieu traite ses montagnes : du granit dessous, des Heurs dessus.

Villequier, septembre 1846.

Je me crois appelé à donner au monde le spectacle unique et monstrueux d'un critique de théâtre qui croit au théâtre.

Montaigne aimait Paris jusque dans ses verrues; j'aime le théâtre jusque dans ses vaudevilles.

Bien d'autres que moi aiment le théâtre; seulement, la plupart l'aiment mieux de loin; par exemple, à deux cents ans de distance. Ils admirent les morts, ce qui est la plus honnête façon de ne pas admirer les vivants. Je ne fais pas comme eux. Je n'attends pas que le temps ait achevé le piédestal des poètes pour venir leur offrir ma pierre. Je parle des génies vivants avec le même respect que s'ils étaient morts depuis quarante mille ans. Je ne suis importuné d'aucune gloire, humilié d'aucune grandeur, sombre

d'aucun rayonnement. C'est peut-être de Torgueil, mais tout le monde n'a pas assez de modestie pour être envieux.

D'autres critiques s'indignent de cette perpétuelle préférence accordée aux morts et défendent les vivants comme ceci :

— Laissez -nous tranquilles avec vos morts! Ils ont eu leur mérite dans leur temps, mais tout progresse. Ne voyez-vous pas comme marchent et grandissent la science, l'industrie, la médecine, la navigation, tout? De tous côtés, hier est dépassé par aujourd'hui, qui sera dépassé par demain. Les grands poètes de maintenant sont aux grands poètes d'autrefois ce que l'imprimerie est au manuscrit, ce que le wagon est à la patache, ce que l'hélice est à la rame , — comme ceux du siècle prochain seront à ceux d'à présent ce que le ballon sera au wagon !

Cette glorification des vivants est médiocre. Ceux qui n'aiment que le passé aiment encore mieux le présent que ceux qui n'aiment que le présent ; car le présent n'est le présent que pour quelques années, et ensuite il sera le passé éternellement.

Ces amis mortels des vivants se trompent. Eschyle n'a pas de rides. La gloire n'est pas la décrépitude. Les seuls grands poètes ne sont pas les poètes au maillot.

Rien ne meurt, même sur terre; mais il y a deux manières de survivre.

Les inventeurs, les industriels, les savants, les

conquérants, les législateurs, les philosophes, les dieux survivent dans le progrès qu'ils ont fait faire au bien-être général, dans la civilisation qu'ils ont mise au monde. Leur création, c'est la société. Création variable, perfectible, toujours améliorée, jamais bonne. Le conquérant défait le conquérant, le naturaliste redresse le naturaliste, l'inventeur absorbe l'inventeur, l'apôtre dévore l'apôtre, la nouveauté du jour est la vieillerie du lendemain, la science devient l'ignorance, l'impiété devient la superstition, Pline fait hausser les épaules à Cuvier, le vétérinaire de mon village en remontre à Esculape, les mâts de Colomb se moquent des colonnes d'Hercule, le fil électrique rit du télégraphe, le coUodion méprise Daguerre, le ballon regarde le chemin de fer de haut en bas, le Sinaï est dominé par le Calvaire, qui est dommé par la tribune de la Constituante. Ces faiseurs de progrès disparaissent dans leur progrès même. Il reste d'eux leur nom, et l'humanité. Quant à leur trace personnelle et distincte, quant à leur procédé, quant à leur code, quant à leur dogme, quant à l'outil avec lequel ils ont travaillé, quant à la législation de Lycurgue, quant à l'astronomie de Ptolémée, quant à la mécanique d'Archimède, quant au catéchisme de Calvin, ce sont des objets de curiosité qui ont leur importance pour les archéologues, et qu'on peut conserver sous étiquette dans un musée d'antiquités entre la canne de Voltaire et la tabatière de Louis XVIII.

L'art seul dure sous les deux formes : d'abord, comme tous les civilisateurs, dans le résultat qu'il produit, dans le service qu'il rend, dans ce qui sort de ses entrailles; il vit dans son lendemain, comme le père dans son fils; — et puis, il reste en personne, il a sa vie propre. Il laisse deux créations ; l'une, mobile, sans cesse modifiée, comgée, complétée, — les mœurs; l'autre, fixe, immuable, définitive, imperfectible parce qu'elle est parfaite, — les cliefsd'œuvre.

Ici, le lendemain ne dépasse pas la veille. Ce qui est fait est fait pour l'éternité. Dante ne rature pas Homère. Michel-Ange ne retouche pas Phidias. Les générations remuent respectueusement les décombres de Rome et d'Athènes et fouillent l'énorme gisement du passé pour tâcher de trouver quelque figure sans bras, quelque tête de cheval à demi rongée, quelque bout de draperie.

L'art a une telle immortalité personnelle qu'il survit à sa propre philosophie. On bafoue le dieu, on adore l'autel. V Iliade sui-vit à TOlympe, la Bible au Sinaï, la Divine Comédie à Tenfer.

Tout progresse, excepté l'art. Les grands poètes sont égaux dans des civilisations inégales.

Ils frappent la médaille de leur temps. Que leur temps soit cq qu'il voudra, hideux ou superbe, féroce ou clément, tigre ou martyr, qu'importe à la médaille! Le profil, humain , d'époque en époque, s'épure et s'améliore; mais la médaille de Thersite vaut

rsa PROFILS ET GRIMACES.

celle d'Hélène. Le sculpteur de bêtes vaut le statuaire de héros. Barye vaut David. Une croupe vaut un torse.

Il n'y a pas de monstres en art, il n'y a que des chefs-d'œuvre. L'art, c'est la beauté, la beauté de tout, la beauté de la laideur! Les chefs-d'œuvre sont les exemplaires radieux des siècles.

L'art, c'est la splendeur de l'histoire.

Marine-Terrace , octobre 185.*.

i;avkmh.

Si j'étais marié et que ma femme fût grosse, ma joie ne viendrait pas de l'espérance d'avoir un enfant à deux têtes.

Mon enfant eût-il une bouche, eût-il deux yeux, eût-il deux jambes, je ne me croirais pas moins père pour cela.

J'avoue cette infirmité de mon esprit aux critiques pour qui un drame n'existe pas s'ils y retrouvent les membres des drames antérieurs.

Encore la jalousie ! encore la maternité ! encore un meurtre! encore une courtisane! Et ils condamnent la pièce. Et comme, à moins d'être un monstre, il est impossible qu'un enfant ou une pièce n'ait rien de commun avec les autres pièces ou avec les autres enfants, ils déclarent le présent et l'avenir plagiaires.

et leur défendent de continuer à faire des drames, — ils n'osent pas encore ajouter : ni des enfants. Ils n'ont pas assez de mépris pour l'horrible vulgarité de ces pièces qui croient avoir une figure à elles sans avoir au moins une queue au lieu de nez ou une branche au lieu d'oreille.

Donc, le dix -neuvième siècle vient trop tard. Les grands poètes sont des chevaux de course, le prix est au premier arrivé. Eschyle n'existe pas par son génie, mais par sa date. La gloire, c'est le droit d'aînesse.

Un petit fait qui dérange ces agréables affirmations, c'est que, jusqu'au dix-neuvième siècle justement, les poètes qui ont commencé les théâtres n'ont guère traité que des sujets déjà connus. Le créateur de la comédie en France ne s'est pas plus gêné pour « prendre son bien » chez Plante et partout, que le créateur du drame en Angleterre pour emprunter aux nouvellistes l'action à!Hiimlet, de Bornéo et Juliette et d^ Othello. Eschyle, Sophocle et Euripide ont dramatisé tous trois les mômes événements, extraits des légendes nationales. Et c'est seulement de notre temps que les poètes dramatiques ont commencé à ne plus vouloir que des actions vierges.

De sorte que ce seraient précisément les poètes primitifs qui seraient les plagiaires.

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Que les poètes le veuillent ou non, ce qu'ils font a toujours d'intimes rapports avec ce qui s est fait et avec ce qui se fera.

Un drame qui n'aurait rien de commun avec le passé et l'avenir du théâtre n'aurait rien de commun avec le passé et l'avenir de l'humanité, c'est-à-dire avec l'humanité, dont le passé, l'avenir et le présent sont solidaires.

Il est aussi nécessaire à un chef-d'œuvre de ressembler aux autres chefs-d'œuvre que d'en différer, d'être le même que d'être un autre , d'être tous que d'être lui.

L'unité dans la variété, voilà la loi. — L'unité n'est pas seulement la liaison des parties de l'œuvre entre elles; ce n'est là que l'unité intérieure et étroite. La vraie et grande unité, c'est la parenté de l'œuvre avec toutes les œuvres présentes, passées et futures.

Cette parenté n'empêche pas plus la personnalité du poète que le frère n'empêche l'individualité du frère.

L'unité n'est pas l'uniformité.

L'univers se répète incessamment. Toujours le môme décor, de l'eau, de la terre et des astres; tou-

jours le même acteur, Fhomme; toujours les mêmes figurants, les animaux. L'automne après l'été, l'hiver avant le printemps; l'année ne paraît pas éprouver le besoin de s'ajouter une cinquième saison. Ni les choses ni les bêtes ne se mettent un beau matin à rebrousser leur inclination pour se changer un peu. Les pêchers donnent à la môme époque les mêmes fleurs et les mêmes fruits. Les hirondelles s'avisent rarement d'essayer à vivre sous l'eau, et les éperlans ne s'élèvent guère dans l'air. 11 n'y a rien de nouveau sous le soleil, disait déjà le royal ennuyé. Et le soleil lui-même n'était pas nouveau.

Je n'ai remarqué dans aucune des villes ni dans aucun des villages où je suis allé, que les habitants eussent l'originalité de marcher sur la tête. Voilà bien longtemps que les hommes aiment les femmes, et je ne m'aperçois pas qu'ils les aiment moins que le premier jour. L'amour maternel était déjà vieux au commencement du monde et sera encore jeune à la fin.

La nature, toujours la même, se renouvelle à chaque instant. La Seine est toujours la Seine, et pourtant sa source n'est pas son embouchure. La Seine à Chanceaux est un verre d'eau, à Romilly un ruisseau, à Saint- Denis un canal, à Villequier un fleuve, à Ilonfleur un océan.

L'iiomme va s'élargissant de siècle en siècle comme les rivières de ville en ville.

Le renouvellement de l'homme fait le renouvelle-

L'AVENIR. IW

ment du drame. Si tu veux arrêter Tart, arrête la civilisation.

Et non -seulement chaque siècle a sa manière propre d'éprouver les mêmes sentiments et les mêmes passions, mais dans chaque siècle chaque homme. II y a des différences profondes entre un ambitieux et un ambitieux, entre un avare et un avare, entre un catholique et un catholique, entre une mère qui adore sa fille et une mère qui adore sa fille.

II n'est pas même nécessaire, pour trouver la variété, d'aller d'un avare à un autre, ni d'aller de Villequier à Hon fleur. Rien que dans le bout de Seine qui est devant Villequier, dans cette eau agitée comme la mer à l'heure de la marée, limpide comme un miroir quand le flux redescend, bruyante de soleil à midi, mélancoliquement étoilée le soir, dans ce tronçon de fleuve, que de fleuves! Et que d'hommes dans chaque homme! quels abîmes entre un homme et lui-même! quelles modifications, quelles contradictions dans l'humeur et dans le caractère pour une perte d'argent, pour une contrariété, pour un nuage qui passe, pour un verre de vin de trop , pour une piqûre à la vanité , pour un geste de dédain d'une fille!

iii PROFILS ET GRIMACES.

L'humanité ne changerait pas à Finfini, que le changement de poète suffirait. L'art, ce n'est pas seulement la réalité, c'est la réalité et le poète, c'est la réalité vue par quelqu'un, c'est la forme qu'elle a pour toi ou que tu lui donnes. C'est par la forme surtout que le poète crée.

Vingt peintres devant le même modèle en feront vingt portraits dissemblables — et ressemblants.

Tout portrait est le portrait de deux personnes : du modèle et du peintre.

C'est pourquoi les poètes qui viendront dans dix mille siècles seront tout juste aussi originaux et aussi primitifs que ceux qui sont venus le premier jour de la poésie.

Les poètes du premier jour n'ont pas inventé le sujet du poëme, qui est l'homme. Oreste existait avant Eschyle, Troie avant Homère. Et Homère n'est pas le premier rapsode qui ait raconté la chute de Troie, et Eschyle n'est pas le premier poète dramatique qui ait montré la chute d'Oreste.

Les grands livres se rencontrent et se mélangent. La Bible et V Iliade sont pleines l'une de l'autre. Vulcain est précipité du ciel comme Lucifer. Agamemnon et Jephté sacrifient leur fille. Diomède se bat avec Mars comme Jacob avec l'ange. Le cheval d'Achille

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