L'AVENIR
parle comme l'ânesse de Balaam. Et ces rencontres sont dans Tart parce qu'elles sont dans la vie. Les grands livres se répètent comme les grandes figures. Le Calvaire n'est pas la première montagne qui ait vu un dieu percé de clous pour son dévouement aux hommes. Et qui donc se vantera d'être le premier, si le Christ est le plagiaire de Prométhée?
Nul n'est solitaire dans son œu\Te. L'art n'est pas une île déserte où le poète est jeté tout seul par un coup de vent et recommence le monde au premier jour. Shakespeare n'est pas Robinson Crusoë.
Personne ne commence et personne n'achève, tous continuent. Personne n'est le premier ni le dernier. Chaque penseur reçoit la question à un certain point et la pousse jusqu'à un autre; sa propriété n'est pas dans le plus ou moins qu'il reçoit, mais dans le plus ou moins qu'il ajoute. La richesse n'est pas de ne pas hériter.
Il y a des cerveaux qui font consister l'originalité i naître sans père. Mais Brid' Oison l'a dit, a on est toujours fils de quelqu'un ». Supprimer le travail antérieur sous prétexte d'originalité, ce serait juste aussi raisonnable que de reprendre la locomotion au coucou sous prétexte d'invention. Pascal enfant a supprimé le travail antérieur; il s'^est usé à réinventer la^géométrie. C'est peut-être pour avoir refait les trente-deux propositions d'EucIide qu'il est mort fou.
Oui, Hamlet, c'est Oreste ; oui, Didier chez Ma-
rion de Lorme, cest Alceste chez Gélimène; oui, Chrysale avec Philaminte, c'est Sancho avec don Quichotte; et c'est cette identité qui fait qu'Hamlet, Oreste, Marion de Lorme, Gélimène, Chrysale, Sancho, sont éternels. C'est ce qui fait que, dans le Grec d'avant Socrate, dans l'Anglais d'avant Cromwell, dans la coquette dont Molière désespère, dans la courtisane que Hugo relève, dans le bourgeois de Paris et dans le paysan de la Manche, on retrouve l'homme.
11 n'y a et il n'y aura jamais qu'un seul drame, fait en collaboration par tous les poètes qui ont été, qui sont et qui seront. Quand Eschyle a fait sa part, à toi, Sophocle; à toi, Aristophane; Shakespeare fait son acte, Calderon le sien, Molière le sien, Hugo le sien. Et le drame d'Eschyle n'est pas terminé, et il ne le sera jamais, et c'est pour cela qu'il intéresse toujours. C'est parce que la pièce n'est pas finie que le public y reste.
C'est toujours le même drame, mais c'est toujours un autre acte. C'est toujours le même homme, mais toujours à un autre âge de l'homme, dans un autre milieu, différent de lui-même, contraire à lui-même. Hamlet, qui est Oreste, ne ressemble pas plus à Oreste que le doute ne ressemble à la fatalité, et le brouillard d'Elseneur au soleil d'Athènes.
Tous les chefs-d'œuvre se pénètrent sans se confondre, et s'affirment en se contredisant. La double condition du génie est d'être personnel en étant uni-
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versel, de prendre possession du fond commun par la forme unique.
Le poëte souverain est celui qui frappe à son effigie la plus grande somme d'humanité.
Hautevillo-House , janvier 18:>0.
L'amour du fils contrariant la haine du père, le suicide du fils sur le cadavre qu il aime, le père abjurant et maudissant sa haine sur le cadavre de son enfant, — est-ce Atitigoney ou bien Roméo et Jur liette?
Un prêtre, le devin Tirésias, essaye d* apaiser Créon, comme un prêtre, le frère Laurence, essaye de réconcilier les Montagus et les Gapulets;Hémon et Antigone sont fiancés, comme Roméo et Juliette sont mariés; Juliette et Anligone sont toutes deux enterrées vives ; Roméo se tue dans le tombeau de Juliette, comme Ilémon dans le tombeau d' Antigone; la mère de Roméo meurt de douleur, comme la mère d'Hémon se tue ; Montagu se repent et s'accuse, comme Créon.
Jamais deux pièces n'ont été autant la même pièce ; c'est le même fait et c'est la même idée ; toutes deux donnent cette grande leçon, la haine punie par l'amour; c'est la même âme dans le même corps.
Et ces deux pièces qui sont la môme sont absolument différentes. Ces deux drames qui ont la même forme et le même fond ne se ressemblent ni par le fond ni par la forme.
Shakespeare entremêle, d'un bouta l'autre de son drame, l'amour des enfants et la haine des familles. Tybalt et Benvolio se battent : aussitôt Juliette et Roméo se mettent à s'aimer. Roméo se marie avec Juliette : aussitôt il faut qu'il se batte avec Tybalt. L'affection et l'hostilité se côtoient et se traversent; les bouches s'embrassent pendant que les épées se croisent, et le doux balcon est plus cruel que la rue sanglante ; on voit sortir, scène à scène, de toute cette inimitié , une tendresse terrible ; on sent que l'amour va se venger de tant de haine ; le mal se transforme par degrés en malheur, et la faute en châtiment.
Sophocle, au contraire, montre d'abord la faute toute seule. Il laisse Créon commettre tout ce qu'il veut, faire sa loi hideuse et l'exécuter; pour avoir enterré un mort, Antigone est enterrée vivante, ta-
lion horrible où la peine imite la vertu. Le mal est maître, et règne, et triomphe; rien n'annonce qu'en frappunt Antigone Créon frappe son fils; une seule fois, la sœur d' Antigone, pour essayer d'apitoyer Créon, lui rappelle qu'IIémon et Antigone sont fiancés, mais fiancé n'est pas amoureux; Hémon défend bien Antigone, jusqu'à se quereller violemment avec son père , mais, son père lui reprochant de « défendre une femme », il nie énergiquement; c'est la justice seule qu'il défend, et non Antigone ; il y a loin de là à mourir pour elle ; Tirésias ne fait à Créon que des menaces vagues; la faute se consomme; — alors, le châtiment éclate I alors, il se précipite, frappe, redouble; les coups.de tonnerre se pressent; le sang pleut à verse; le fils se tue; la mère se tue; c'est la contagion de la mort; c'est le vertige du sépulcre!
Shakespeare met le mal et la punition l'un dans l'autre, Sophocle les met l'un après l'autre. Rien que dans cette différence, il y a deux arts.
L'art grec, c'est la simplicité. L'esprit de l'homme n'embrasse pas encore l'ensemble des choses. Le peuple ne les comprend et le poêle ne les rend qu'une à une. Sophocle embrouillerait son public et s'embrouillerait dans ces confusions de l'effet et de la cause, de l'acte et des conséquences; il les sépare ; il achève la cause avant de commencer l'effet. De là, ces actions successives du théâtre grec, si contraires à la concentration du théâtre moderne. La mort du principal personnage ne termine pas la pièce. Ajax
meurt au milieu d'AJax. Eschyle ne finit pas les Sept devant Thàbes au double fratricide ; il s'occupe ensuite de l'enterrement de Polynice. Dans Antigone, il y a deux drames bout à bout, le dévouement d'Antigone et le châtiment de Créon. Comme les actions, les figures passent une à une : Tirésias n'a qu une scène; Ilémon n'a qu'une scène; Eurydice, dont personne n'a parlé jusque-là, sort du palais en entendant dire que son fils est mort et rentre aussitôt pour mourir ; Antigène elle-même disparaît au milieu de la pièce ; Créon seul reste tout le temps et rattache ensemble ces scènes isolées ; tous les autres personnages défilent devant lui.
Sophocle sépare , Shakespeare compare. Ce que l'harmonie est à la mélodie, ce que la cathédrale gothique est au temple grec, ce que le groupe est au bas-relief, Shakespeare l'est à Sophocle. Ça finit par ne plus les amuser, ces actions et ces figures, de marcher toujours ainsi l'une derrière l'autre, sans jamais se rejoindre, sans se regarder, sans se parler; il y a deux mille ans que cette procession dure, c'est assez, — Shakespeare rompt les rangs ! Il lâche pêlemêle les personnages et les événements, et les entrechoque.
Sophocle est une file, Shakespeare est une foule.
Hémon et Antigone ne se rencontrent pas une seule fois en scène. Antigone ne prononce pas le nom d'Hémon ; elle se sacrifie et meurt sans paraître se clouter qu'il existe. Ilémon ne dit pas une seule fois qu'il aime Antigone; quand son père l'en accuse, il s'en défend comme d'une honte. L'amour en est là. — Eh bien, cette humiliation est un progrès.
Dans Eschyle, l'amour n'existe pas. Ce rude combattant de Salamine et de YOrestify qui tient tête à Xerxès et à Jupiter, qui chasse les Perses du territoire et les dieux de la conscience , ce dur soldat méprise les lèvres des femmes. Silence, les femmes I laissez les hommes combattre, et allez prier! c'est le cri d'Étéocle dans les Sept devant Thèbesy et d'Eschyle partout. Ce farouche défenseur du sol natal tout entier, de la patrie et de la terre, est importuné de la plainte des femmes et les renvoie dédaigneusement à leurs dieux.
Dans Sophocle, les deux ennemis sont vaincus : la Perse est frappée au cœur, et attend qu'Alexandre l'achève; l'Olympe va être achevé par Socrate. La bataille finie, les femmes commencent. Dans cette même Thèbes où Étéocle hier dédaignait si brutalement les femmes, Hémon aime une femme, — mais il n'ose pas le dire; il a peur qu'Étéocle n'entende et ne se lève de terre. Il ne le dit pas même à son père pour la sauver, pas même à elle. Commencement misérable, cette femme reniée même par celui qui meurt pour elle! Et cette femme-là, Antigone,
la grande fille et la grande sœur, celle qui a été fidèle à l'exil et fidèle au cadavre, celle qui a guidé son père aveugle et suivi son frère mort!
Ah ! comme Roméo la venge ! il ne rougit pas de Faimer, lui; il ne la renie pas, il ne se tait pas. Ici, le théâtre est amoureux, et s*en vante, et le dit, et le répète, et le crie, et le sanglote. Ici, Tamour n'hésite pas, il n'attend pas, il a hâte de dire : c'est moi! A peine Roméo a-t-il entrevu Juliette : « C'est une Capulet? compte effrayant! je dois ma vie, et j'ai mon ennemie pour créancier ! » Et Juliette ne donne pas à Roméo le temps d'ôter son masque : « Nourrice, quel est ce gentilhomme qui n'a pas voulu çlanser? Va t' informer de son nom; s'il est marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit de noce. » Et, la même nuit, dans le jardin, Roméo : « Il y a plus de péril pour moi dans un de tes regards que dans vingt de leurs épées; si tu ne m'aimes pas, qu'ils me trouvent ici; j'aime mieux ma vie finie par leur haine que ma mort prolongée sans ton amour. » Juliette : « Je t'ai donné mon cœur avant que tu me Taies demandé, et je voudrais pouvoir te le reprendre — pour avoir encore à te le donner. » Il faut que le moine les marie le jour môme; et, dès qu'ils sont mariés, avec quelle impatience, avec quelle sincérité Juliette appelle la nuit qui va la faire femme : u Viens, gentille nuit; viens, chère nuit noire; donnemoi mon Roméo; et, lorsqu'il sera mort, prends-le et coupe-le en petites étoiles, et il fera la face du ciel
si belle que tout l'univers sera amoureux de la nuit et cessera d'adorer Taveuglant soleil. » Ceux-là se rencontrent! Quand il faut se quitter, quelle douleur! Elle : <( Roméo banni! il n'y a ni fin ni terme, ni borne ni limite à ce mot qui tue. » Lui : « N'avaistu donc sous la main ni poison subtil , ni lame affilée, nul moyen de mort soudaine, n'importe quel moyen? N'avais-tu absolument pour me tuer que le mot exil? Ce mot, mon père, les damnés le disent en enfer. » Us ne peuvent s'arracher l'un de l'autre. Juliette : « C'était le rossignol, et non l'alouette, dont le chant a fait peur à ton oreille. » Roméo : « Tu as raison, ce n'est pas l'alouette qui, là-haut, sur nos têtes, frappe de ses notes vibrantes la voûte du ciel. J'ai plus envie de rester que de partir ! Viens, mort, et sois la bienvenue! Je fais ce que veut Juliette. Qu'en dis-tu, ma bien-aimée? Causons, il n'est pas encore jour. » Et ils ne se quittent un moment que pour se rejoindre vite dans la tombe; et ce n'est pas Roméo seulement qui meurt pour Juliette ; Juliette aussi meurt pour Roméo. C'est ainsi que Shakespeare console l'amour du mépris de Sophocle. Ils avaient tant de choses à se dire, Hémon et Antigone, après ce silence de tant de siècles ! Ils se sont enfin parlé dans Shakespeare. Roméo, c'est tout ce qu' Hémon avait dans le cœur.
Paris — Guernesey.