DON JUAN
Hoffmann et Molière ont tous deux fait don Juan. Non pas deux don Juan , sous deux noms différents, dans des civilisations différentes , '— mais le môme don Juan, s' appelant pour tous deux don Juan, faisant la même chose dans le môme siècle, tuant le Commandeur et soupant avec sa statue.
Le don Juan de Molière est uniquement un incrédule. Son inconstance en amour n'est qu un détail. Le fond de son caractère est Tatliéisme ; il insulte Dieu au point de se faire dévot. Alors, ne redoutant ni ciel ni enfer, il se permet tout; il se marie tous les mois comme il fait des dettes, et il renvoie ses femmes comme il éconduit ses créanciers. M. Dimanche est aussi important pour lui que Charlotte, et sa vivace querelle n'est pas avec Elvire, qui
veut qu*il aime, mais avec Sganarelle, qui veut qu'il croie.
Le don Juan qu'Hoffmann a entrevu à travers la vapeur de sa pipe et de Mozart est tout le contraire : c'est précisément le plus grand croyant qui ait existé! Il croit aux femmes ec il croit en lui; il poursuit un idéal qu'il veut atteindre, et qu'il atteindra. Chaque femme dont la robe bruït à son oreille est peut-être celle qu'il cherche; il court après elle et la regarde; non , il ne la reconnaît pas. Mais il n'est pas homme à se décourager pour une épreuve, ni pour mille épreuves, ni pour dix mille. La persistance aveugle, la foi têtue, l'espérance désespérée, voilà ce qu'il est ; et il renouvelle ses tentatives acharnées jusqu'au jour où la dernière maîtresse de tout le monde le reçoit dans le seul lit qu'on ne trahisse pas. Et il se couche dans la tombe avec confiance , certain que toute aspiration doit être satisfaite, ici ou ailleurs, et que tout besoin de l'homme est une dette de Dieu.
Et voilà comme le même homme change et se contredit selon l'esprit et le siècle qui le regardent , et comme l'œil créateur du poëte transfigure le personnage jusqu'à faire du débiteur insouciant de M. Dimanche l'âpre créancier de Dieu.