‹ Profils et grimacesChapitre 31 sur 40 · MARION DE LORME · texte numérisé non relu

MARION DE LORME

Dans l'antiquité , le monde , primitif et grossier, n'est encore que matière et servitude . la fatalité fait de l'homme une machine, le bien et le mal n'existent pas. OEdipe est coupable d'un parricide involontaire et Oreste innocent d'un parricide prémédité. Rester dans ce monde horrible, ramper avec ces misérables? Et les femmes, ou plutôt les femelles, inférieures aux mâles, les toucher, les embrasser, les serrer contre soi, sentir le contact de leurs lèvres, s'accoupler avec la boue? Rien que d'y penser, Hippolyte s'enfuit dans la profondeur des forêts. Il s'en va vivre avec les chiens , avec les arbres , avec les collines , avec les libres souffles du ciel. En avant donc! il presse la naeute, il n'est jamais assez loin des villes, il y a des instants où la pensée lui vient qu'il est né d'une

femme, et il se rue dans les claires sources pour se laver de sa mère. Et il reprend sa fuite effrénée, les femmes ne l'atteindront pas, Phèdre essaye de le retenir, il la repousse avec dégoût. Un soir, tombé brusquement dans un bois inconnu, il voit luire à travers les branches la blancheur céleste de Tépaule de Diane. Une déesse, voilà celle qu'il aimera; et non pas n'importe quelle déesse, il ne voudrait pas de Vénus, il lui faut la chasseresse virginale, la vision rapide, l'éclair — et la foudre , celle qui tue Àctéon pour l'avoir vue au bain, la chasteté terrible.

Jésus vient et divinise l'homme. La déesse se fond dans la femme. Don Juan l'y cherche ; mais la divinisation de la femme est encore trop incomplète pour le satisfaire. Les lèvres de ses maîtresses ont un goût de terre qui lui répugne dès le premier baiser, et, trop noble pour entrer en arrangement avec la bestialité et pour consentir aux imperfections de la vie, il abandonne énergiquement la maltresse qui ne l'a pas rassasié, il est infidèle par amour,, et il se met à harceler, de la mansarde au cloître et de la reine à la paysanne, l'idéal dont il se rapproche chaque jour sans jamais l'atteindre. Il ne l'atteindra pas; ce qu'il demande n'existe plus; il n'y a plus de déesse toute faite. Les déesses ne sont encore dans les femmes que comme la statue dans le bloc : il s'agit de les en extraire! L'homme est bientôt assez grand pour entreprendre cette tâche colossale. Alceste la tente. 11 n'y a plus de déesse ? eh bien , il en fera une ! Oui,

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il prendra une femme, la première venue, la femme Ja plus femme, Célimène, et il la « purgera des vices du temps ». 11 la conseille, il la dirige, il la redresse, il lui donne l'exemple de sa probité hautaine , il la menace, il la supplie, il la maudit, il Tadore, il déteste les hommes pour l'aimer davantage en n*aimant qu'elle, il Taime de tout son amour et de toute sa haine, il lui pardonne tout, et, lorsque les autres X'insultent et Tabandonnent, il lui ouvre ses bras oomme un asile ; qu elle le suive loin des villes, loin de Thumanité; il lui semble que, dans la solitude, dans ces profondeurs de forêt où Ilippolyte a entrevu Diane, la déesse reparaîtrait. Mais Célimène refuse. Rejeter son passé, se refaire une autre âme , gravir Tàpre montée de l'idéal, cela « effraye une âme de vingt ans ». Elle reste en bas, La fatalité n'est pas encore vaincue ; on reste ce qu'on est; le mal est une prison.

Cette prison, que le christianisme n'a pas pu ouvrir, qui l'ouvrira? La révolution.

La révolution éclate, et alors regardez. Voici encore Alceste qui redemande à Célimène de le suivre dans la solitude :

Nous être Pun à Taiitrc un monde, une patrie. Un ciel! Vivre ignorés dans un lieu de ton choix! Y cacher un bonheur à faire envie aux rois !

il s'appelle maintenant Didier, et elle s'appelle Marion de Lorme; mais ce sont bien eux, elle banale

et toute à tous, lui haïsseur des hommes, « trouvant le monde mal, mais trouvant Thomme pire ». — Marion refuse encore de suivre Alceste, mais non plus par attachement à sa vie passée, au contraire par honte; elle se juge indigne du « ciel ». Mais la révolution est venue sauver le monde, il n'y a plus de damnation, on n*est plus condamné au vice à perpétuité. Elle a mal fait, eh bien, elle fera mieux. Elle est tombée, elle se relèvera.

Cette noble ambition ne la prend pas tout d'abord. Célimène a reculé, et Célimène ne semblait pas aussi perdue; une coquette, c'est le diminutif d'une courtisane. Marion hésite donc, et, lorsqu'elle rencontre Didier et qu'elle court après lui, c'est un amant, et non un mari, qu'elle demande. Mais Didier ne la connaît pas; en lui voyant le visage d'un ange, il s'imagine qu'elle en a l'àme aussi :

Lit-haut, dans sa vertu, dans sa beauté première, Veille, sans tache encore, un ange de lumière, Un être chaste et doux, à qui sur les chemins Les passants, à genoux, devraient joindre les mains. Et moi, qui suis-je, hélas! qui rampe avec la foule? Pourquoi troubler celte eau si belle qui s'écoule? Pourquoi cueillir ce lys? Pourquoi d*un souffle impur De cette âme sereine aller troubler l'aïur?

Puisqu'à ma loyauté, candide, elle se fie, Elle que Tlnnocence à mes yeux sanctifie, Ai-je droit d'accepter ce don de son amour, Et de môler ma brume et ma nuit à son jour?

Marion ne comprend pas très-bien d'abord ce langage, si différent de tout ce qu'elle a entenda

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jusqu'à ce jour. Klle clicrclie cv. ([uo veut dire cette « tliéologîc », et trouve Didier principalement sinj^ulier; mais cette singularité nièinu l'attire. Quand elle comprend, un immense b.')uleversement se fait en elle. A la lueur de la révélation ([ui éclate dans les paroles de Didier, elle voit la vraie ligure de son passé, et en a honte. Klle se repent; elle v*Mit remonter. En se comparant à une passion semblable, elle se sent à la fois rapetissée et grandie. ()uoi! Tcimour peut être une religion, et elle peut être aimée ! 11 lui vient Tambition d*étre comme Didier la voit.

Chose profonde : le croyant fait le Dieu!

La transformation commence. L'idée ([ue Didier se fait de ,>kirion devient Marion même. La vision se substitue par degrés à la réalité. Adam tire encore une fois Eve de son flanc.

Marion rompt avec son existence tout entière; elle quitte Paris, les fêtes, les bals, les galanteries, les cavalcades de la place Royale, les nuits illuminées, et vient s'enterrer dans une obscure ville de province. La petite chambre de lîlois est le tombeau de sa vie passée, — et, comme tout tombeau, ouvre sur le ciel. Mais la fatalité ne se laisse pas déposséder si aisément. A T instant où Marion se croit quitte de son passé, il se dresse brusquement devant elle : le marquis de Saverny, dont elle a été la maîtresse, la regarde d'un air qui déplaît à Didier; il en résulte un duel, pour lequel Didier est condamné à mort. Elle

le fait évader, mais une indiscrétion de Saverny dé-

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couvre à Didier ce qu'était, et ce que n*est plus, Marion. Didier est écrasé du coup. Dieu! l'ange était un déniou î 11 ne se dit p.is que le démon est maintenant un ange. 11 la hait. Par un raflinement de cruauté, le sort, pour punir Marion, a attendu qu'elle se fut amendée. Pour lui imprimer plus visiblement la noirceur de ses débauches, il a attendu qu'elle eut l'àme toute blanche. Didier se livre. 11 va mourir. Marion ije veut pas qu'il meure, elle va demander sa . grâce à Louis Mil et l'obtient, mais le royal pseudonyme de IVichelieu n'a pas plus tôt signé l'acquittement qu'il signe l'exécution, et, lorsque Marion se présente au guichet avec le papier ({ui délivre Didier, Laffemas lui montre l'ordre qui le tue. La dernière espérance est évanouie. Pas la dernière! Laffema» est là qui fera tout ce qu'elle voudra, pourvu qu'elle fcisse tout ce qu'il veut. Marion le repousse avec indignation : retomber de si haut si bas, d'aujourd'hui à hier, de l'amour au plaisir! llélas! et pourtant peut-elle laisser mourir Didier, quand ce sont ses torts à elle qui le frappent? Non, il vaut mieux qu'elle se sacrifie. Elle redescendra dans sa fange, mais il vivra. Tout ce dur travail de sa régénération, tous ses pas dans le bien, tous les pleurs qui l'ont lavée, toute la sueur de son ascension, toute sa vertu, elle donnera tout pour lui. La fatalité la dégrade de sa chasteté et la condamne au criirie.

Elle n'a même pas le bénéfice de ce monstrueux marché. Lalfemas payé, elle essuie les baisers sur

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ses lèvres et les larmes dans ses yeux, court à la prison et tombe haletante aux pieds de Didier. Vite ! elle a apporté un déguisement, le geôlier est gagné, la garde aussi, Didier n*a qu à clianger d'habits, ils sortiront, la rue est déserte, elle a vu fermer la dernière fenêtre, les chevaux sont prêts, l'espace est libre, et ils riront bien du cardinal! Mais Didier repousse du pied le déguisement, et veut mourir. Marion balbutie une prière, il la fait taire en lui rejetant son passé à la face. Qu'elle ne l'ait pas averti de ce qu'elle était, qu'elle ne l'ait pas prévenu qu'il se trompait de porte, ([u'elle ait pris hardiment le masque de la chimère qu'il aimait, c'est là ce qui le révolte et l'exaspère. — Didier! c'est là ce dont tu devrais la remercier et la bénir. Tu ne te trompais pas de porte; la chimère que tu aimais n'était ni Marion ni aucune autre femme; elle n'existait pas : Marion a eu cette splendide velléité de te la faire! Certes, c'eût été plus commode à elle de te faire remarquer ton erreur, de rire de ta déception, et de se replonger mollement dans les voluptés faciles, mais Marion n'a pas eu cette lâcheté. Elle a vu un honnête homme qui cherchait une femme impossible, et elle a généreusement entrepris de la lui donner. Elle ne t'a pas dit : Je ne la suis pas! parce qu'elle s'est dit : Je la serai! Elle a rejoint ton idéal. Plus son point de départ était bas, plus elle a de mérite à être venue où elle est et plus tu lui dois de reconnaissance. Quand tu lui reproches son abaissement

loi PROFILS i:t grimaces.

d'autrefois, c'est comme si tu reprochais à un ami d'être venu t'embrasser de trop loin.

Didier s'acharne. C'est en vain que le geôlier répète à chaque instant l'avertissement sinistre : l'heure passe! Didier est content qu'elle passe. Vivre par Marion! il la méprise trop pour vouloir rien tenir d'elle. Il reste inflexible. Les dernières minutes s'écoulent. L'heure est passée!

Maintenant, Marion peut dire qu'elle est au bout du martyre. Elle a souffert trois supplices que rien ne dépassera : — elle a subi les dégradants désirs de Laiïemas, et porte empreinte à son front cette dérision de l'amour; c'est la couronne d'épines; — le geôlier a dit trois fois : l'heure passe! et à chaque fois Didier a renié sa religion, vivante et opprimée en elle; c'est la trahison de Pierre; — enfin Téchafaud est prêt, et elle y va périr d«]ins la plus chère et la plus sensible part d'elle-même; c'est la croix. — Le calvaire n'est-il pas complet?

A ce degré de souffrance, l'humanité est affranchie; la terre finit et le ciel commence. La divinité est conquise. Didier a beau résister tant qu'il peut, ses yeux et ses bras s'ouvrent d'eux-mêmes. Il relève Marion. Ce grand poëte sans le savoir finit par comprendre le chef-d'œuvre qu'il a fait :

Ecoutez tous! A l'heure où je suis, cette terre S'efface comme une ombre, et la bouche est sincère! Eh bien! en ce moment, du haut de Téchafaud,

MARION DK LOr.Mi:. Hu

— Quand PinnorcTit y moiirt, il n'ost rien d«? plus liuuf, —

Marîe, ango du ciel! «jntre touU's les femmes,

Kt ceux qui sont ici m'upprouviMit dans leurs îlmcs,

Ctîlle que j'aime, celle à qui reste ma foi.

Celle que je vénère, enfin, c'est oncor toi!

Didier redit à Marion ce qu'il disait à Marie. I-e cinquième acte remonte au premier. 11 remonte même plus haut, car la vertu est plus que l'innocence. Didier s'agenouille devant Marion et lui demande de le bénir. Marie n'était que pure, Marion est sainte.

(]e que le Misanthrope a ébauché, Marion de Lonnc Tachève. Maintenant Hippolyte n\i plus besoin de sortir des villes pour rencontrer son rêve divin. La déesse n'est plus dans la foret, elle est dans la femme.

Marion de I.oYme ^ c'est la transfiguration de Phèdre en Diane.

IVin-.

RLY BLAS.

Le soigneur La (iraiige et le seigneur du Groisy veulent ])unir deux « pecfjues provinciales )> qui les ont traités avec mépris. Ils prèlent leurs habita à leurs laquais, auxquels ils ordonnent n de plaire à ces deux Jenunes et d*ètre leurs amants ». Et pourquoi le valet ne serait-il pas l'amant? N'est-ce pas lui qui, depuis Torigine de la comédie, conseille les amoureux, dupe les pères, trouve les expédients, arrange les rendez-vous, en un mot, fait Pamour ? Ce qu'il a fait jusqu'à présent pour les autres, qui Tempéclie de le faire pour son ])ropre compte? Voilà tant de siècles ([u'il enlève Célie pour Lélie; il est bien temps qu'il Tenlève un peu pour lui. Une seule chose lui manquait pour être l'amant en nom comme il Télait en réalité ; il avait l'invention, la hardiesse, la ruse, l'intelligence; il ne lui manquait que Tha-

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