AvBNAKious, Kuifra BbiJiHiii
SVUTOGOR. — ILIA MOUROMETZ 25
prenant leçon d'escrime héroïque. Un jour ils rencontrent un énorme cercueil. « On le dirait fait pour moi sur mesure ! » dit le géant, qui, par jeu, s'y étend, rabat le couvercle et ne peut plus le soulever. Il appelle à Taide Mourometz : « Prends mon épée^ et fends le couvercle! » Mais le petit frère ne peut seulement manier le lourd estoc.
Kcoute, petit frère, penche-toi sur le couvercle, approche-loi d^une petite fente, je finsufflerai mon haleine héroïque.
Ainsi fait-il, et Mourometz peut alors frapper le couvercle à bras raccourcis mais sans le briser.
J'éloufTe! soupire le géant; penche-toi encore, je le donnerai toute ma force héroïque.
Mais Mourometz refuse :
Si tu me donnes toute ta force, la terre ne pourra plus me porter! — Tu as bien fait, petit frère» de ne pas obéir à mon dernier ordre; mon souffle t'eût donné la mort.
La besace que Sviatogor ne peut soulever indiquerait que la brutalité doit céder enfin devant les vertus du laboureur. Selon d'autres, Sviatogor serait la personnification des monts Karpathes. Selon d'autres encore, la personnification du tremblement de terre. Ainsi Gœthe nous montre Seisjnos grondant sous Tabime :
Du courage, encore un effort !
Ébranlons la machine ronde !
Un coup d'épaule, et Seismos sort Colossal au milieu du monde... Si je n'avais tout bousculé, Donné relief à sa figure, Votre globe informe, bâclé.
Restait plate caricature!
{Pau:>t, 2» partie.)
26 LITTÉRATLRE RUSSE
Sviatogor a légué sa force à Moiirometz; c'est dire que les monstres de la période chaotique font place aux héros plus humaius, comme auxTitans succédèrent, en Grèce, Hercule, Thésée, amis des hommes.
Vite à Touvrage! Que Tagilité tienne lieu de la force! Ratissezvous la forge afin de fabriquer pour Tarmée glaives et cuirasses! (Faust,)
Ilia Mourometz est le héros favori de l'épopée russes Sa force et sa bravoure sont décorées par la loyauté. Le rapsode a voulu symboliser en lui le paysan dont le bras sillonne la terre, et la défend ■. Sa jeunesse n'annonçait rien d'héroïque; il passa trente années accroupi, impotent, « n'ayant ni mains ni pieds », priant Dieu, et questionnant les voyageurs sur le brigand Rossignol, terreur de Kiev. Il en perdait le sommeil. Un jour que sa famille était aux champs, entrèrent des pèlerins qui demandèrent à boire.
Hélas, pèlerins-voyageurs», avec plaisir vous servirais-je si je pouvais remuer, mais je n'ai ni mains, ni pieds !
Sa bonne volonté touche les pèlerins qui le guérissent, el trinquent avec lui :
Tu seras guerrier fameux; la mort dans les batailles ne Tesl point destinée ; tiens bon pour la toi chrétienne !
1. Cycle kiévieu, u» 2. — Les autres sout : 1. Le cycle aucico jusqu a Vladimir; 3. de Novogorod; 4. de Moscou (ou de Pierre le Graud). 5. Le cycle cosaque. — Rappelons que l'épopée française compte trois cycles : du roi; de Doon de Mayence; de Gariu de Montglane. Ils sout aussi amusants Tun que Tautre.
2. De notre temps encore, des paysans de Karatkharov se vantent d'être issus du héros, a On a bâti une chapelle à Tendroit d'où il serait parti à cheval » (Aybnakioos).
3. Dans un texte plus récent, ce sont des apôtres qui guérissent Ilia pour le récompenser de sa charité.
ILIA MOUROMETZ 27
Ils lui enseignent à se procurer un cheval, et comment, en le baignant dans trois rosées matinales, il le rendra, de teigneux, épique. Le premier exploit du convalescent est de faire en trois heures plus d'ouvrage que sa famille en trois jours; puis il se forge lui-même ses armes^ demande à son père sa bénédiction, promet de servir la religion chrétienne, et part chercher le brigand Solovéï-ttakhmanovifch, qui
perché sur trois chênes , gazouille comme le rossignol, siffle comme le serpent, aboie comme un chien,
et répand une telle terreur que
Therbe dessèche, que les fleurettes se fanent, que les sombres forêts se courbent, et que les hommes tombent morts.
Mourometz chevauche longuement, harangue son coursier son arc, sa ilèche :
Vole frapper le brigand à l'œil droit, et sors par l'oreille gauche !
Rencontre, duel, victoire. La flèche a obéi. Il ficelle le blessé, le hisse en croupe et pénètre dans son repaire. De loin, les filles de Solovéï se trompent de tête, et croient d'abord que leur père revient avec un prisonnier. Détrompées, elles poussent des clameurs menaçantes, et veulent poursuivre la lutte; Solovéï qui, malgré sa blessure, ne perd pas la tête, les exhorte au contraire à procéder humblement, à ofTrir leur or et leurs bijoux pour racheter leur père, llia refuse la rançon, mais les engage à se rendre à Kiev auprès de Vladimir, etc. — Cette épopée pourrait jusqu'ici se résumer en ces termes : Un gendarme, qui passa longtemps pour maladroit, arrêta un malfaiteur, et refusa le pourboire offert par la famille. Mais que deviendrait la Kussie épique? Raisonnons : si cette épopée ne recelait pas un mythe, elle serait sotte; er^go, elle recèle un mythe.
L'éditeur des bylines que j'ai sous les yeux* note judicieusement la ressemblance de Mourometz, cul-de-jatle jusqu'à trente ans, avec Prométhée rivé à son rocher et considère cette immobilité comme un recueillement; pour dégourdir Ilia, il faut une force extérieure, lil)ératrice; ces voyageurs qui, d'un mot, le raniment sont des anges nomades (?)... Si le cheval, avant d'être fringant, devait être teigneux, c'était pour imiter le héros et passer comme lui de malaise à santé; le brigand Solovéï symbolise les ennemis intérieurs du royaume naissant, les bandes de gredins qui infestaient les environs de Kiev. Quel voyageur, traversant de nuit une forêt, ne frissonne s'il entend un sifflet strident? Ue là ce nom de rossignol, oiseau qui siffle bien. Son nom patronymique llakhmanovitch se résout, parait-il, en Rakhmanizi brakhman zz brahmane, prêtre et, par conséquent, sorcier. Selon Galakhov*,
Ilia n'est pas un de ces héros qui aient vécu réellement et eussent été plus tard par riiuaglnation populaire transformés en demi-dieux ; c'est un héros purement idéal, mais dans Ie({uel s*est parfaitement exprimé le caractère du peuple russe.
Mais selon Tzvjetkov', Mourometz a parfaitement existé, à preuve que l'ancien lit de la rivière Oka aurait été comblé par lui. L'argument coule de source; néanmoins Mourometz, malgré cette existence humaine, serait bonnement le Dieu-Tonnerre, Péroune, lequel, pendant l'hiver, est également impotent, mais gronde ragaillardi, dès que le printemps détrempe les glaces, dès que les brouillards fondent en tièdes ondées. Ainsi la boisson que Ilia avale avec les
1. AvENARious, SaÎDt-Pétersbourg, 1885. — Je ne saurais taire uue de SCS découvertes: » Les premières teutatives d'introduction du christianisme dans la païenne Unssie ont vraisemblablement été faites par des missionnaires chrétiens », note 13.