NIKITINE
mansarde. Sans doute; mais si l ouvrier n'est sobre que lorsque le cabaret est trop éloigné, il est déjà ivrogne.
Nikitine (1824-61) avait vu de près l'ivrognerie et ses suites, querelles, rixes, la ruine, à la maison, chez son père descendu cabarelier. Doué, laborieux, autodidacte, il émergea de celte tourbe, et conclut naïvement que les mêmes lectures guériraient tous les estomacs. Il crut à la régénéra, tion du bon peuple, à sa noblesse innée, à tout ce dont nous avons fait en France l'amère expérience, et il a narré les souffrances du pauvre. Or, comme il avait du talent, ses récits sont pires qu'une satire. Quel est ce paysan à qui «' Dieu donna force, intelligence, ame tiède )»et qui s'enivre bestialement? Cesl la nùscre!,,. Est-ce la misère qui le pousse à brutaliser femme et enfants, qui rempéche de nettoyer son logis? Est-ce le diable qui tue son cheval? (dans IIoMifiiiii. 1/Obit.) Ce hideux maraud écorche la bête morte sous ses coups, et porte sa peau encore moite [v^oAiy (•i.i|>yH)) au cabaret;
il y chante, il y braille, et ses compagnons d'applaudir. Bravo! Il chante Vohit, le De profundis de sa rosse! — Fainéantise, voracité, rnendicitr»... La créature, image de Dieu, est défigurée.
En effet. Et ce meunier (dans Xu^iuiin.) qui festoie avec une commère, tandis que sa femme sanglote devant son fils mourant, tandis que l'autre fils (pour compléter le tableau), pâle et hâve, devenu fou sous la trique paternelle, fait des grimaces et gratte un hàlon qu'il prend pour un violon! ..
Nikitine de s'écrier :
Oh, lugubre intérieur, lugubre comme la vue de réchafaud... parce que ici trop peu de lumière, parce que ici la pensée reste sans réponse, parce que ici il n'y a ni joie ni caresses 1...
La femme et les enfants ne comptent donc pas pour ces infortunés paysans? Quant à leurs souffrances en plein air, oh ! oh !
Cbaleur insupportable... Le ravin déboisé!...
Ils trognoonent les arbres, et se plaignent de n'avoir pas d'ombre.
Les champs, les prés à perte de vue! Et le soleil les brûle sans pitié! (Nerrasov.)
Il faudrait leur tenir une ombrelle.
Une pièce célèbre de Nikitine : Le grand-père, dépeint le sort lamentable du pauvre, quand il est vieux. Tâchez de pleurer.
TtHe chauve et la barbe blanche !
Bonhomme grand'père est assis Et trempe en eau pure une tranche (Pour dîner) de pain bis.
Les ans, les jours ont fui rapides ; lit sur son visage amaigri Le deuil a dessiné ses rides, Le chagrin s'est inscrit.
Il a vu sa force décroître, La clarté de ses yeux baisser Et ceux qu'il aimait reposer Sous les pierres du cloître.
Hélas, il est seul aujourd'hui !
Sur son poêle, débris antique, Il n'a qu'un chat, vieux comme lui.
Perclus, paralytique.
De quoi vit-il? Il faut bien peu Au pauvre bonhomme pour vivre ; Il tresse des chaussons, les livre...
Puis s'en va prier Dieu.
Il va, s'agenouille et murmure Derrière un pilier, près du seuil ; 11 bénit Dieu qui fit son deuil, — Cœur soumis, âme pure.
NÉKRASOV 325
Il mourra sans peur, — aimaat mieux Différer pourlant le voyage...
Où puisas-tu tant de courage, Bonhomme, pauvre vieux?
Ostrogorski remarque avec raison que celte résignation ressemble à l'abrutissement (fuiiHivo rpaiiiiMHn» n» TynuM-L imBHoayiuieM'b k-l ;io6py h 3.iy ) .
Peuvent-ils faire aimer le peuple, ces tableaux du Ky.iain. (Le coup de poing) oQ Nikitine nous montre le gars tordant le cou aux oiseaux pour s'amuser, volant dans le tiroir paternel sans scrupule et sans crainte; puis, marié, mangeant la dot, battant sa femme, vendant sa fille... Nikitine prétend morigéner ces brutes-là? Lectures et conférences agissent moins qu'une corde au cou. — Quand les récits du poète ne sont pas odieux, ils sont ridicules; témoin son Tailleur pour lequel il a rafistolé toutes les loques romantiques. Un enfant tombe dans Tescalier, et se foule le pied. Devient tailleur, état sédentaire. D'ailleurs, laid, maladif; donc, il se marie. Femme meurt en couches... Fille chétivc, poitrinaire... obligée de travailler... crache le sang. Pauvre père avec béquilles va supplier fossoyeur creuser tombe gratuitement pour épargner dépense à fille chérie. Fille chérie pleure dans le silence... etc. «0 lugubre intérieur! parce qu'ici trop peu de lumière » [bis). Chœur des philanthropes : Instruisons donc le peuple pour sécher ses larmes!
Nékrasov (1822-77), un des meilleurs amis dudit peuple, a dessiné du paria social ce portrait:
GALLISTRATE
Nouveau citoyen de la terre.
Quand je braillai mon premier cri Ma mère en extase prédit Que jMgnorerais la misère.
rViO LITTKRATIHE RUSSE
Do point en point rVst arrivé !
Pnur dîner jo ronpt* uno (toiMi>, Par leau «lu oicl y. suis lav»*.
Kl ^M)n^ in'asscoir j'ai la .uTand "roule.
IVijîrn»*, ma uhto, avec un clou.
Sans rliafM'au, clnMnisi* el rravato.
Kn liMis lieux fiHi' ronimc un loup...
Il est joli, ton (iallislrate!
Travailler? M«i gâter les mains?
<!e n'est [Kis dans mou rat'acU'iv^.
J'aime mieux vivre à m* rien faire, A Irueiier par les irrands rli«'miu<.
Viens voir! Ma t'i'UH'tle rérure.
Mère, tes pelits-fils «rorels.
KII'^ a des sabots pour cliaussun-...
Sur mes pi«'ds nus c'est un pro;rrés I
La (|natrioni(.* strophe notaniincnt inspire maintes rcllexioiis. C/osl pourquoi, soit que j'aie le cii?ur sec ou l'esprit borné, ji» ne puis coûter ct»tte littérature inal()ropre, menteuse, qui a l'xploiti' la sensiblerie. Sr>u seul mérite est de mettre eu relief, fiar com[)araison, la poésie saine, mâle d'autres auteurs, de Koifsui\ par exemple, dont la muse est trop franehi» pour être envieuse. K<dtsov tlit au peuple : Travaille el tu seras heurc^ux! Paysan lui-même, il donne Pexemplp du labeur; afiligé, l'exemple du courage. Sou père, marchand do bestiaux, fournissait de suif les fondoirs, el Tenfaut grandit parmi ces (*ampagnards butors, retors, au i)ruit des jiu'ous. Abandonné à lui-même, il erre dans les champs, ( t la nature lui paie son amour eu santé. A dix aus, il sait lire, et le père le prend comme aide. Kollsov mène la vie des slep|)es, couchant à la belle éloihi, par le vent el la pluie, à cheval des journées entières, gardant, poussant les troupeaux, mangeant le gruau cuit au bivouac, harassé, enchanté. De passage à la ville il achète, au lieu de jouets,
KOLTSOV 327
des livres, entre autres Les Mille et Une Nuits, les poésies de Derjavine, de Dmitriev. Le libraire, brave homme, clairvoyant peut-être, lui donne une prosodie, et le talent s'éveille dans le petit bouvier. Un jour il lit ses vers à un étudiant de Moscou, Slankiévitch, qui fait imprimer à ses frais (1835) ces essais d'un autodidacte, d'un poètepaysan, et Kollsov connut la célébrité. Son père la lui fît expier; car, comme le remarque Biélinski, « l'ivrogne ne tolère pas le sobre, ni le coquin l'honnête homme; mais rignorance surtout garde rancune à l'esprit. » Sa mère le nourrit souvent en cachette du père, qui refuse au malade tout médicament et, même en hiver, la chandelle et le feu.
Si mon mal est incurable, abrégez !
dit le jeune homme au médecin.
Plus tôt ce sera fini, mieux cela vaudra. Pour vous-même, moins d'ennuis.
H guérit, à peu près, ne devant mourir qu'à trentre-quatre ans. Comme contraste il élaitfêté à Moscou, à Saint-Pétersbourg, accueilli par Pouchkine; et modeste, timide, très observateur — d'autant plus que personne ne se méfiait — le bouvier-poète passe ainsi d'un genre de vie à l'autre, de Moscou à Voronèje, de l'idéal au terre-à-terre, vivant en partie double, sans se laisser éblouir, sans refuser le plus humble travail. « L'arc se courbe puis se redresse », dit-il.
Je suis double en étant le même ; Marchant, sans trop voir où je vais, Je ne fais pas les vers que j*aime Et garde les veaux que je hais.
Koltsov a l'Ame si saine que, malgré le contact brutal, malgré les vexations, malgré le chagrin d*un amour mal-
32S LlTTKRATl'RE RUSSE
heureux*, il garde la foi, le courjige, et ne se pose pas en victime de la soriété. Sachant qu'il n'est sur terre si pauvre homme qui n ait la liberté de vivre honnête, il garde sa sérénité, sa rondeur, et reste, comme tous les sages, indulgent pour Thumanité. Les maniaques, les toqués y sont légion, comme dans la forêt les arbres tors et noueux; eh bien, ils n'en sont que plus pittoresques.
J'ai tent(^ parrois (Fi^xpliquer, «rimposer mon opinion aux amis; ils ont ri de ma sottise, et se rehifTèrent. Maintenant je les écoute en pensant à autre chose... Ils sont ravis. I)e fait, pourquoi se mettre les sols àdosV
Il voit clairement qu'au fond le peuple n'a qu'un désir : boins manger, ne rien faire ; mais au lieu de flatter ces instincts, peu louables quoique très naturels, il prêclie le travail, l'existence rangée. Ainsi, dans son Luron^ il esquisse le rêve de tout jeune gaillard : tourner le dos au travail monotone et devenir, bien armé, bien monté, un Fra-Diavolo;
dans les fonHs vivre à ma guise, et dès qu'on m'aperçoit, chapeau bas !
Mais vient la réflexion que de si gros péchés se paient cher, que cette bravoure est gredinerie, qu'on risque son i\me à ce jeu-là et que mieux vaut mettre sa fougueuse jeunesse au service de la patrie. — Voilà le langage d'un brave homme; et c'est pourquoi Koltsov a subi, malgré les distances, l'influence artistique de Pouchkine. Est-ce vraimant un bouvier qui a écrit par exemple cette pièce charmante, ou l'auteur iVOnf'gufue"!
1. Il aimait une servaute. Le père profita d*UDe absence de son fils pour transporter hors frontière cette pauvre tille qui mourut de douleur et do misère. Koltsov avait mis tout eu œuvre pour la rejoindre, et ne se consola jamais.
KOLTSOV 329
Pourquoi me suivre comme une ombre, Et sur sa lèvre et dans ses yeux Constamment cette lueur sombre, Ce sourire malicieux?
Ma mise est-elle impertinente ?
Mon air évaporé, s'il croit Me traiter en fille-servante?
Oser me suivre, de quel droit?
Une fois, cavalier fidèle, Avec moi, comme un insensé.
Rien qu'avec moi, je me rappelle, .
Toute la nuit il a dansé !
Certes il est bien ; taille élégante...
Le nez, le front... do jolis traits...
Mais quel regard ! Il m'épouvante.
Et pour ses yeux seuls je le hais!
Bleus, ayant la nuance étrange Des fleurs où dorment les venins ; Yeux fixes d'idole qui mange Au fond d'un temple les humains.
Yeux diaboliques, lueur sombre!
Laissez-moi, fatal séducteur !
De grâce, éloignez- vous, j*ai peur...
Pourquoi me suivre comme une ombre?
« La fioraisoii de la poésie populaire coïncide toujours avec le développement de la littérature savante... Ce qui prouve que les classes lettrées influencent les illettrées » (Wédenski). Alors, quel sens peuvent bien avoir ces mots : poésie populaire^
Koltsov est resté isolé; Topinion publique a suivi les poètes philanthropes et, après l'émancipation^ nous voyons la Renaissance scolaire. Les traces de cette poussée pédagogique se retrouvent (je me borne à la littérature) par
330 LlTTI^iRATURE RUSSK
exemple clicz Tolstoï. Le graud homme activa le mouvement, fonda (les écoles, rédigea un journal spécial, et publia toute une bibliothèque populaire en brochures dont la plus longue n'a que trente pages. — u Pas un mot, pas une expression qui ne soient accessibles, même à un enfant borné »» (V. Ostrogorski, p. 195). Un de ces récits : Lenfani trouvt'y -^ « est accessible même à un marmot de quatre ans. » C'est le nec plus ultra de la pédagogie. La fliUe, trop cornplexe, se simplifie en mirliton. F^pèle^ Toto, comment deux moines, parents
De cet ermile saint qui remuait les pierres Avt'c le signe de la croix.
(V. Huoo.)
se firent servir par le diable à coups de Pater; comme un ivrogne, désespoir de sa famille, revient (guéri) du régiment; il rapportait des économies, et le revoir fut touchaal; comment, en dépit de sa femme (mauvais cœur), un paysan (bon cœur) hébergea un vieux soldat; comment le capitaine Golovnine double le cap de Bonne-Espérance et flotte vers le Japon, pays très important et même île... entourée d'eau de tous côtés! Tiens, Tolo, voici Pierre le Grand, voici Robinst)n, voici Nikon le patriarche! Kcoute maintenant une Inron de choses :
Ceci est de l'eau. Qu'est-ce que Teau? L'eau est... L'eau serl. •.
Et Toto, à l'unisson :
Ah, oui! Et puis, je sais bien, moi! L'eau, elle mouille! IS'est-ce pas, petite mère?
Petite mère pleure de joie.
Quand on dit et fait des bêtises, on a, outre le plaisir personnel, la satisfaction de se sentir en confrérie, au milieu de précurseurs et d'imitateurs, il/é»/ (1822-62), aimable poète,
philologue, traducteur de Milton, de Byron, de Goethe, de Huj^o, etc. écrivit aussi pour la petite clientèle; il lui raconte la création du monde, le triste trépas d'Holopherne; lui montre le prophète Nathan, la sorcière d'Hendor — qui avait un esprit de python » [Samuel y i, 28) ; le diable tentant Jésus... Ce dernier récit est très plaisant, car Satan, non content de promettre en bloc les royaumes terrestres, les énumère, et fait à Jésus un cours d'histoire et de géographie assez complet. Sous la plume des néo-pédagogues la Bible se déride, amusante et pratique; sans la moindre fatigue Toto deviendra très savant, et sa sœurette Tata saura par quelles offres belle Judith attire chez elle vilain Holopherne, pour lui couper la tête, après.
Ce puérilisme est très évangélique, très... tout ce qu'on voudra. Salut à Thommc de génie qui écrit des historiettes pour les enfants de quatre ans! Néanmoins il retarde sur Quintilien qui prend les marmots à la mamelle, et recommande formellement de veiller à ce que la nourrice, tandis qu'ils lètent, ne leur enseigne pas un latin barbare, ne leur gale le style!
Comme nous avons ressenti cette /)ouM^^^co/aîVe quelque vingt ans avant la Russie, nous en dégustons les résultats plus tôt qu'elle. Je néglige les millions gaspillés, l'argent étant rond pour mieux rouler; mais on pourra apprécier Tinduence exercée sur les disciples, d'après l'influence exercée sur les chefs, hommes personnellement très distingués, par ce puérilisme.
Instructions officielles du 15 juillet 1890
ENSEIGNEMENT SECONDAIRB (lYCÉES)
Page 52 :
11 n'est pas si ridicule qu'on pourrait le croire d'avertir rélève que les chemins de fer n'existaient pas avant notre siècle.
Vrai?
Page 209 :
^32 LIÎTKRATIIRE »USSK
Une mère très inlclligentc ne reprochait qu'une chose au lycée, un bon lycée du midi ; cV.st que l'enfant n'avait jamais été dans une classe où il y eût un porte-manteau.
Jugez un peu, si cette mère n'avait pas été très intelligente! Page 43:
I<echant(!) eï^t recommandé au professeur, sans lui être imposé.
Heureusement. La danse est-elle autorisée comme intermède^ Page 12:
Il y a mérite et satisfaction haute à assouplir une intelligence obscure et lente.
On voit cela dans les cirques. Des clowns ont réussi à faire chevaucher un phoque. Cest un beau résultat.
Page XII :
I/esprit est mis en péril par la surcharge du savoir.
C'est l'opinion de Garo : on ne dort pas quand on a tant d'esprit...
Page IX :
Le profit des promenades serait plus grand encore si les professeurs consentaient parfois à accompagner leurs élèves.
Avoir soin de se munir de parapluies, de taffetas et d'alcool camphré, en cas d'ondée, de coupure ou de foulure! Quand les élèves seront las, ils monteront sur le dos des professeurs. Ceux-ci ne seront pas obligés de marcher à quatre pattes... plus de dix minutes de suite. Si les professeurs sont mariés, c*est un voisin complaisant qui, pendant ce temps, promènera leur femme.
Page XIV :
Il faut toucher l'amour-propre de l'enfant sans l'humilier.
C'est-à-dire, s'il a pissé dans ses chausses, ne point se boucher le nez ostensiblement; ça pourrait le vexer. On finit, sur cette pente, par trouver choquant que les prix soient donnés aux plus intelligents:
Page 219:
La distribution des prix ne doit pas tourner au chagrin, et à l'humiliation d'un seul bon sujet, à la gloire exclusive des plus habiles.
Allons, exilez-les tout de suite, franchement, et place aux crétins! Place à Toto, issu de Técole laïque^ gratuite et obligatoire! Krylov a eu l'intuition de ce produit pédagogique.
LANON
Un peintre errait, cherchant le modèle idéal. Devant un jeune ânon en extase il s'arrête, Le félicite et, bref, emmène l'animal Qui de joie en perdit la tôte.
u Ah! ce n'est pas trop tôt! disail-il. Croiriez-vous Que le bourgeois osait me traiter de bourrique ! Qu'il voulait m'atleler à la charrette aux choux ! M'infliger un métier! Lever sur moi la trique!.. Suis-je un nègre?.. Nennil Les ânons surmenés Protestent à la fin. La bricole aux orties !
Je suis jeune, il est vrai, mais aux ânes bien nés Les salons sont ouverts et les académies.
J'ai mon brevet. Aussi j'ai trouvé mon emploi, Mon cher, dans les Beaux-Arts... Carrière libérale.. Le grand peintre Rapin permet que je m*étale Sur ses coussins; sourit, me traite comme un roi. Le modèle idéal qu'il cherchait, c'était moi! Le brevet des ànons du peuple? Force et grâce. Oui-dà! Hapin n'a pas mis le doigta côté I Dès qu'il m'a vu, moucher, il ne m'a pas raté. Ne pose pas qui veut, paratt-il, pour Pégase! »
LMnon de se vanter, et les autres baudets
Dï'trc jaloux du camarade.
Il nVtait mèrc-àncsse, ayant un fils dadais, Qui ne rêvât pour lui les honneurs de l'estrade, L'épanouissement du roussin sous un dais. Bien qu'on voie ici-bas souvent chances pareilles, Mères, vous éjçarez vos tendresses! Ilrlas, Quand le tableau parut on comprit ces merveilles; Hapin, voulant montrer ce que cachait Midas, Avait choisi IVinon pour ses rares or»»ille-i.
Tolstoï du moins relève le plus possible l'importance du travail manuel ; mais c'est là où le bât blesse. Le peuple désire Tinstruction, précisément pour esquiver ledit travail manuel. Il faut être naïf pour croire qu'un paysan instruit daignera bêcher! Il voudra 0*tiir un rang en rapport avec Vinstruction r^rue \ Le danj^or apparaît aux plus aveugles : « De tous côtés, dans les feuilles les plus libérales, on pose la question : A quoi nous a servi cette fameuse instruction primaire répandue i\ (lots dtqMiis vingt ans ? N*at-ellc pas fait plus de mal que de bien ? La criminalité augmente et la folie pareillement,,. On voulait faire des heureux et des hommes libres; on a fait des déclassés dont la perver* site précoce étonne leurs naïfs précepteurs. »> (A. Claveau, dans le Soleil du 28 déc. 1893.)
La statistique judiciaire, relative à la criminalité chez k*s enfants, relevait en effet le 8 octobre 1893, pour les neuf mois écoulés:
'{0 assassinats qualifiés.
îW meurtres.
3 parricides.
3 empoisonnements.
33 infanticides!
1. Paroles textuelles d'iiu trop savant employé condamné pour vol de 230,000 francs. {Gazette des Tribunaux, 29 décembre ISO.*? )
4,213 coups et blessures (par enfants qui n'ont pas eu la force de réussir au delà) •
25 incendies.
15 > viols I (« bien qu'on ne poursuive pas ce crime dans la plupart des circonstances connues. »)
H, 852 délits simples.
En dix ans, on a arrêté 48,000 garçons au-dessous de s(^ize ans pour vagabondage, 13, 732 fillettes au-dessous de seize ans pour crime plus douloureux, etc. Instruits, Totoet Tala s'émancipent.
En mettant les choses au mieux, où les mène la science? Bornons Tcnquêle à une seule Faculté. « Pendant les dix-sept années passées, 175 femmes ont été admises à la Faculté de médecine de Genève. Sur- le total, 50 étaient polonaises: on na pu en citer que 4 ayant terminé leurs études. On ne sait ce que sont devenues les autres. — Sur les 125 autres, 10 ont atteint le doctorat. Sur ces 10 doctoresses, lest morte, 2 ont abandonné la médecine et se sont mariées, 4 gagnent médiocrement leur vie, 3 ont une clientèle assez nombreuse. Ces trois ont réussi. Quant aux 115 autres, on ne sait dans quel bas -fond elles ont sombré, mais on s'en doute un peu. Ce n'est guère encourageant. » [UEclair du 13 février 1894.)
Et que peuvent faire les 13.000(!) institutrices sans place qui battent le pavé de Paris? La plupart sont nées aux champs ou dans les faubourgs ; le mirage de l'instruction « rjui mène à tout » les a leurrées, les a enlevées à la ferme et à l'ouvroir, où elles auraient trouvé du travail et un maricux, et elles errent maintenant déclassées, alFamées...
La belle aurait pu loin d'ici, N'avant en l'àrae aucun souci,
Marcher en plaine Près d'un robuste laboureur Oui l'aurait prise sur son cœur...
Elle aurait eu bien moins de peine!
Pour les hommes, c est tout pareil. Ils s'écrasent autour des carrières dites libérales, et Tencombrement engendre l'exaspération. f-.e mal commence à sévir en Russie (ils verront d*ici vingt ans !) comme le constate le Ct>Bepniiift R-ferniHirb (janvier 189.*^ 2"' partie, p. 'M] : « On ne cherche plus un homme instruit pour occuper une place; ce sont les hommes instruits qui se bousculent pour attraper une place... A la moindre vacance, un aftlux de candidats, pourvus des plus liants diplômes, se rue vers un traitement de 10 à 30 roubles (-^0 à 100 francs) par mois ! »
.le conclus donc que Tinstniction est une mauvaise chose? — Je rougirais de le penser. Mais je conclus que deux mots introduits dans les programmes ont gâté les meilleurs projets et perverti les meilleures intentions.
Ces deux mots sont : Obligation et Gratuité.
Ne forçons point notre talent ! dit La Fontaine. Que penser de ceux qui forcent le talent des autres? Imprimez, bâtissez, ouvrez des écoles et des bibliothèques, mais n\y traînez pas les gens par le collet! Lucas et Valère aperçoivent le bûcheron Sganarelle et le transforment, sous la trique, en médecin malgré lui. Ne les imitez pas. — « La noblesse ne s'apprend point... Chaque homme a des qualités diflerentes, et la Nature a donné à chacun des aptitudes diverses, parce qu'elle a prévu que chacun en aurait besoin. Eniln, chacun n'est bon et heureux qu'à sa façon » (Goethe). Voilà le langage du bon sens. La pédagogie moderne s'efforce, au rebours, de rendre les hommes heureux à sa façon, oubliant le proverbe caractéristique : On ne fait pas boire un âne qui n'a pas soif. — Au nom du ciel, laissez ceux qui aiment les chevaux devenir cochers, ceux qui aiment l'eau salée devenir matelots! Seront-ils moins estimables, moins utiles? Et que ceux-là seuls qui sont nés pour la science s'occupent de science I Si vraiment l'instinct les pousse, ils s'en occuperont avec ou sans vous. Les Palissy cuiront, les Monge calculeront, les Cuvier reconstitueront, les Edison inventeront.
Soilî (lira-t ou. Cela s'applique aux adultes. Mais les enfants n'ont pas conscience de leurs instincts et, bien ou mal doués, n'iront jamais à l'école spontanément.
Certes ; et c'est pourquoi la gratuité me semble aussi dangereuse. L'instruction ne coûtant rien, les parents la laissent ingurgiter à leurs enfants bien ou mal doués, ayant soif ou non; il les envoient à l'école pour se débarrasser d'eux*, pour qu'ils aient la gamelle gratuite, la culotte gratuite, ou même dans l'espoir que petit crétin grandira et deviendra ministre, tout comme un autre. Or, les petits crétins ne deviennent pas ministres et ont désappris d'être bons ouvriers; d'autre part, ils ont encombré les classes, étouffant sous le nombre les progrès de quelques camarades d'élite.
Mais comment discerner a priori ces élèves d'élite?
Par la suppression de la gratuité scolaire. Lorsque tout à l'école se donne pour rien, toutes les familles trouvent que leurs gars ont des dispositions. Lorsqu'elles devront rétribuer l'instituteur, elles ne lui envtM-ront leurs gars que jusqu'à un certain âge (jusqu'à la première communion, vers douze ans, comme autrefois, du reste), puis les enverront, pourvus d'une érudition très suffisante pour leurs goûts et leur genre de vie, sagement aux champs ou à l'atelier. Et lorsque les parents, riches ou pauvres, citadins ou campagnards^ sauront que, pour faire de leur fils un savant, il leur en coûtera 30,0U0 francs, ils hésiteront (l'argent étant cher à tous),s'informeront, observeront si vraiment le fils a de Cvtoffe, Si oui, ils placeront leurs économies sur sa tête, comme ils les eussent placées dans une entreprise quelconque. En cas d'insuccès, ils n'accuseront que la malechancc ou l'incertitude des calculs humains, et n'en auront pas moins accompli noblement leur
\, C'est le fait évident à la ville; et mi*'iiie à lacampague ; Molière l'ii
signalé :
l.:i boiini! pavifanno apprenant mon rlt'sir
A s'ùtcr celte clurge cul beaucoup <li: p!;ii.sii-.
Celte charge, c'est sa tille.
3IW LlTTKnATLHE RUSSE
devoir; en cas de succès, ils recueilleront la rccoonaissaDce et Thonneur.
Dès lors, le lriaj;o des élèves s'effectue de soî-même; et rKlat se trouve pourvu, sans efforts de sa part, sans frais, d'hommes supérieurs qui doivent tout ii leurs parents et à leur propre énergie, et ne doivent rien à la mendicité. On se plaint de rabaissement des caractères : mais ne voit-on pas que la gratuité sous toutes ses formes, depuis la gamelle donnée à l'école primaire jusqu'aux bourses données dans les Facultés, précipite cet abaissement? Que peut répondre le boursier à l'Klat qui lui dit : « Je l'ai élevé, je t*ai nourri il faut que tu marches î » Logiquement, de quel droit, n'ayant rien payé lui-même, fera- 1 il payer, professeur, ses leçons, ou médecin, ses visites? El s'il ne les fait pas payer, de quoi vivra-t-il? Ne décourage-t-on pas comme à plaisir Tinitiative privée, le bon vouloir des braves gens? Lorsque, par exemple, un commerçant économise, se prive pour envoyer son fils au lycée, n'est-il pas éco'uré d'apprendre un beau jour que son voisin (je le suppose d'égale fortune) y envoie son fils boursier? La concurrence est-elle loyale?
« Les bourses sont données aux pauvres! » Quelle plaisanterie! Comme les billets de faveur dans les théAtres, sans doute? Mais, admettons! Je vous dirai avec Gogol : « Quelle est cette rage de cultiver la tête du pauvre? » Et dites-moi vousmêmes où commence et où finit la pauvreté? Au moment de payer, il advient souvent que le riche s'estime pauvre. Alors, la gratuité scolaire intervient, et Madame n'est pas obligée de supprimer son groom.
L'FUat ne sent-il pas le ridicule d'élever à ses frais des ingénieurs, des musiciens, etc., etc., quand l'initiative privée ne lui en offre déjà que trop? Ne sent-il pas l'injustice de favoriser quelques citoyens aux dépens des autres? Et si jamais, au prix de quelques milliards, il pouvait donner « l'instruction intégrale et gratuite à tous les degrés » — que messieurs les socialistes réclament logiquement, l'Etat devant donner des bourses à tous les enfants puisqu'il s'est mêlé d'en donner
à quelques-uns — que deviendra la France pourvue, au bout de quelques années, de 40 millions de savants^?
La rage de Tinstruction populaire, qui couvait depuis 4830 dans la littérature sentimentale, s'est déclarée en Russie après l'Acte d'affranchissement (1861). L'élite de la société donna ses soins et son argent pour le grand œuvre, pour la transformation des sots en sages. Les théories étaient sonores, les intentions chrétiennes; mais l'esprit est toujours la dupe du cœur. Ainsi Tourgueniev transforme son village, lui donne une école, un asile^ un hospice, un refuge pour vieillards, une chapelle, en mémoire de l'Affranchissement, etc. Vingt ans après, il trouve le village sale, ruiné, l'école déserte, les cabarets pleins et la campagne saccagée. — u TourguénieV ne parlait de sa désillusion qu'avec des larmes. » (Kramp, Biog.y p. 82.)
Quant à Tolstoï, la pédagogie l'a rendu fou. — « Beaucoup de ses écrits scolaires sont passablement vides (joiioiii.Ho iiycTij 110 (ui('i»lcaHiK)), d'autres sont complètement faux
(coBOpmcilHO.lOikuu). » (OSTROGORSKI*, p. 196.)
Quel dommage! Un homme si distingué! Un romancier si remarquable I
Donc, suppression de la gratuité. Voilà mon remède, et je le crois bon.
Cette digression pédagogique qui, à première vue, pourra sembler un hors-d'œuvre, m'a servi à résumer les tendances de toute une école littéraire. Elle donnera, je l'espère, un fil conducteur dans la lecture de beaucoup d'ouvrages, elle expliquera le dépit, le malaise qu'ils nous causent si souvent, malgré le talent de leurs auteurs, dont les théories plus ou moins voilées, plus ou moins conscientes, mènent
1. Dans les beaux-arts, le mal saute aux yeux. A Paris seulement s exposcol chaque aaoée 54 kilomètres de pelature! Borribile diciu! Naturellement la qualité diminue, ou, en tout cas, est submergée par la quantité.
2. PyccKio nHc^ûTiMH, nani» BooiiHTaTOjihiio — oôpaaoBaTc.ibiiufl MaTepia.Th.., ;i.m MTciriH Hapo;;>\
loul droit un peuple à la ruine. Lichtenbcrg, mathémalicien de GOUingen, disait spirituellement : « Celui qui n*a pas payé sa place au théâtre a beau y être, gratuitement, bien placé, — il n'entend pas, il ne voit pas! » Le peuple se laisserait moins leurrer, s*il réfléchissait : lo que la charité est le prétexte le plus joli, le plus commode, inventé pour escamoter la justice; témoin telle grande dame, telle Arsinoé. prompte à l'aumône et rétive au paiement de ses dettes; 2* s'il se rappelait que rien ne coûte enfin plus cher que ce qui d*abord ne coiUo rien.
LE ROMAN. - DOSTOIEVSKI. — DAMLFASKl. -CHEVT- CIIENKO.— (;ONTCHAROV. — AKSAKOV.— TOURGUÉ- NIEV. — TOLSTOÏ. - OSTROVSKl, REPRÉSENTANT DU THÉÂTRE CONTEMPORAIN. — CONCLUSION.
J'espère n'avoir [)as jusqu'ici endormi le lecteur; mais je m'aperçois que mon ouvrage est déjà longuet, et qu'il serait interminable si je ne supprimais résolument plusieurs rayons de bibliothèque. Ne plus citer quequelques <« illustrations » sera d'ailleurs présenter à son avantage la litléralure contemporaine; mes lecteurs, russes ou français, qui chercheraient ici un nom faun'lier ou préféré et auraient le désappointement de ne le pas trouver, voudronl bien reconnaître que mon livre n'est pas une encyclopédie. Ils se dédommageront en accusant l'auteur d'avoir mal pris ses mesures, d'être aussi maladroit que le potier d'Horace :
. . . amphora cepil Itistitui; f:urrentc rolacur urceus ea.il?
Heureusement pour moi, urceus ne signifie pas cruchcy mais