LE ROM\N
seulement petit pot à Teau, somme toute, objet gracieux... L'heure de s'épancher était pourtant propice, puisqu'il me reste t'i parler du roman etdu théAtre. La seule énumération emplirait un volume, le roman occupant Timprimerie plus que tout autre genre littéraire. 11 envahit; certains disent: il encombre. Au temps où il amusait les nobles oisives, où il reposait, richement relié, sur la table nacrée, le roman garda, malgré ses torts, toujours une certaine élégance; puis il devint bourgeois, suivant sa clientèle; puis populaire, flattant la canaille. Il se lit aujourd'hui de la loge à la mansarde; le feuilleton se glisse sous toutes les portes; il transfigure tous les métiers, pour plaire à la foule payante, exaltant les humbles, abaissant les superbes. La concierge au rude langage devient grandiose; Jenny l'ouvrière, la pauvrette du sixième étage, se prive de pain pour donner du millet à ses canaris et devient sublime; quanta la dame du premier, avec son salon à trois fenêtres, « c'est rien de propre I... Si vous saviez, vrai!... » Mais vous le saurez dans le prochain feuilleton, que ne manqueront pas d'acheter les ouvrières et les concierges, par sympathie. Multiplié, le sou se change en or; et c'est pour plaire à cette foule que le romancier dépeint si fréquemment, sous le nom de tableaux de genre, les choses malpropres, qu'il met en scène, au premier plan, si fréquemment les femmes galantes, parce que on les trouve à plus d'étages.
Son droit n'est-il pas de tout peindre? — Sans doute; à la condition (j'allais écrire : de se proposer un but moral; mais je ne veux même pas être si exigeant) — à la condition de racheter par la noblesse de la forme la vilenie du sujet. Les délicats, pour qui seuls on devrait écrire, admireront du moins le virtuose brodant des variations sur un thème banal ; la curiosité satisfaite n'émoussera pas l'intérêt, puisque l'artfste n'a point voulu seulement exploiter un engoûment passager; semblable en cela aux dramaturges grecs, lesquels, trop sages, trop fiers pour spiculer sur la curiosité publique, sur un coup du théâtre étonnant mais qui n'é-
tonne (ju'nne fois, traitaient sans hésiter un thème connu de tous ((ll^^dipe, Iphigénie, etc.). et les Athéniens, n'ayant nul souci de l'inlrigue, du mariage ou du trépas final, écoutaient librement chanter la Muse. Les romanciers contemporains, tout au rebours, veulent stupéfier. Ils disent :^;oa//*r. Le tilre du volume est déjà phénoménal. Dès la première page, le lecteur doit blêmir, écarquiller les yeux; être exsangue, dès le second chapitre... Us oublient que ce tragique prêle à rire, que ces situations extraordinaires deviennent, le lendemain même, un lieu commun facile à reproduire ; pour garder leur renommée, ils veulent aller plus loin et tombent dans la folie et dans Tordure ; leur analyse, toute fière d'éplucher la conscience d'un idiot, dégénère en triage de scories, en étalage de pustules. Vous m accorderez bien que ces romans, malgré la science de l'écrivain, malgré le mérite de la difficulté vaincue, doivent être peu ragoûtants*; que seront-ils, lorsque leur auteur sera aussi malade que ses héros? C'est précisément le cas de Dostoïevski. Un nom célèbre ne m\îfi*raie pas, et j'attaque résolument ce représentant d'une école nauséabonde; puisqu'il est le chef, il paiera pour sa siHjuelle. Je m'en réfère à sa plus récente biographie* et mes lecteurs sauront que penser do ceux qui nous le vantent.
Dostoïevski naquit î\ Moscou (1821) dans un hôpital. Son père était médecin-major, et, soit par humeur, soit par métier, broyait souvent du noir. Le ménage était uni mais peu fortuné. Dostoïevski étudia volontiers quoique à bâtons rompus. Enfin, reçu et diplômé à rKcole des ingénieurs, il eût pu vivre à Taise avec son traitement de 14,000 francs; mais voici le caractère et les goûts du romancier-apôtre,
1. « Psychologie bypocrileincut sadique pour névrosés des deux sexes n, dit M. Pailleron {Notice sur E. Labiche lue à l'Académie le 22 novembre i89i).
2. DosToïKsvKi, Kr<> vlcir^iih n .iim'paTVpiiaH TlvimMi.iKXTi.. K. (^i.i<>- Bbcna. C. II., INîM.
ami des pauvres gens, dont le cœur saignait devant le prolétariat, dontràme slave, etc.
Dostoïevski était susceptible à Texcès, rageur, ombrageux, égoïste rebelle à la camaraderie comme à Pamitié... Trop indulgent envers lui-même, trop exigeant envers autrui (p. 24). C'était un déséquilibré (6). Sa vanité maladive éloignait les amis (43). II voulait satisfaire tous ses caprices, vivre sur un grand pied. Il loue un appartement de 300 francs par mois... s'adonne au billard, à la roulette... Les dépenses vaniteuses occupent dans son budget la première place (34).
Il quitte le service, parce que le service l'ennuie. Le succès de son premier roman Les pauvres gens (en 1845), et les compliments de Nékrasov, directeur du Contemporain^ de Grigorovitch, etc., lui tournent la tête. Il se juge homme de génie, supérieur à Gogol, ne soufTre plus la contradiction, et Biélinski ne le protège plus qu'à titre de malade:
Ne voyez-vous pas que le malheureux est surexcité et ne comprend pas ce qu'il dit (41) ? ,
Ruiné, endetté, il eût pu réparer ce désordre par une occupation régulière; mais le grand homme se fâche quand on lui ofTre une place dans une administration même gouvernementale (7). Sachez, Monsieur, que le génie plane et ne s'assied -pas sur un tabouret! Le génie accepte l'argent, mais n'admet pas les remontrances d'un bipède, chef de bureau. — Dostoïevski entreprend deprorfuire à jet continu, et les plans dépassent ses forces.
Lisez toute sa correspondance, tous ses ouvrages, et vous ne verrez pas une ligne qui témoignât d'un intérêt quelconque à la science. Il est môme douteux qu'il ait jamais su l'histoire de la Russie... II avait seulement beaucoup lu,maispéle-méleet n'importe quoi (27).
Pressé d'argent, il vend aux éditeurs la peau de ses héroïnes avant qu'elles ne soient tuées, travaille par nécessité,
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quand les doltcs sont Irop criardes, quand il n'a plus une croule à nian^'iT (6).
Franchement, que peut produire dans ces conditions ce romancier malgré lui? Mais continuons.
Dostoïevski <4aitsujet aux hallucinations, à répilepsic...Tous ces héros sont psychopathes, hystériques, épileptiques (72), mystiques, maniaques, tortionnaires, automates moraux, fous aux passions dépravées (78).
Solovieveûtpu ajouter : ivrognes qui vivent de la débauche de leur fille. Dans les Frrres Karnmazoi\
celte épopée de la pourriture humaine,
Lise se prostitue à quinze ans. Parfois la folie de Dostoïevski prend une tournure bizarre; il se croit atteint de toutes les maladies successivement;
Il en arriva à être insupportable à lui-môme ('i5).
En 1S40, vexé de n'avoir pas assez d'argent pour satisfaire ses goills, Dostoïevski s'aperçut que la fortune emplissait trop les poches des bourgeois économes et pas assez le gousset des prolétaires (quand il logeait i\ .'^00 francs par mois, il jugeait la question sociale sagement résolue). Traqué par ses créanciers, il devient le chantre des humbles, des pouilleux, joue le révolté, et se fait expédier en Sibérie.
Vous dcîvinez qu'il y gagna Tauréole du martyre. On so jeta sur ses Mâinoiros (foutre-tonthe (:Janini;ii ii;ri. M('[»TBiiro ;i().Ma), narrant les horreurs du bagne (le héros est un gentilhomme, assassin de sa femme). — Que des innocents aient soulTert dans les geôles, je le crois et les plains de tout mon co'ur; mais je ne m'apitoie pas sur les assassins, qu'on efit diï pcuidre sitôt pris. Même au point de vue de Dostoïevski, sa thèse est ridicule; car voulant flétrir le
bagne-enfer, le gendarme-démon, etc., il intercale des aveux de ce genre :
A mes premiers pas dans celle existence, je n*y trouvai rien d'extraordinaire. Il me sembla même qu'elle était plus légère que je ne me l'étais représentée. Le travail ne me sembla pénible que parce qu'il était forcé... On avait sa petite théière; on obtenait pour quelque argent des plats supplémentaires.. . Le pain était excellent... Mais on trouvait dans les choux trop d'araignées. A vrai dire, les forçais n'y prêlaient pas la moindre attention. — Tantôt Dostoïevski maudissait cette vie en Sibérie, tantôt la bénissait (57) ; Maikov déclare nettement que la chiourme lui fut utile.
Alors pourquoi geint-il? Autre aveu :
J'en vins à aimer mon existence retirée... {retirée me plaît). Je réfléchis sur ma vie passée, me jugeai sévèrement, et bénis le ciel... J'avoue avoir mérité le châtiment (61).
Quand le malheur ne serait bon Qu'à mettre un sol à la raison, Toujours serait-ce à juste cause Qu'on le dit bon à quelque chose.
(La Fontaine.)
Mais quand on est bête, c'est pour longtemps. Sans argent, sujet à Tépilepsie, notre homme se marie ; et sa femme étant aussi toquée que lui, ils passèrent des mois à se quereller, à se réconcilier. Il lui pardonna de s'être « pendant toute une saison laissée entraîner à vivre avec un autre. » Elle mourut phtisique. Deux ans après (18C7), il se remaria, et nous le retrouvons à Genève, loin de ses créanciers. Il écrit L'Idiot (ce n'est pas une autobiographie) ; Les Diables (il les avait dans le corps). En 1873, le prince Mechtcherski, le nommant rédacteur du Citoyen, le tira d'embarras, une fois encore. On l'ensevelit pompeusement en 1881.
Dostoïevski est surtout connu en France par Crime et C/t(itiment, histoire d'un nihiliste qui se pose en réformatour de TinfAme société et, pour commencer la refonte
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iricelle, égorge une femme. Le bagne purifiera cette ûme. — Le roman est très convenable... aux souteneurs et aux tilles pnbli(]uos ({ui ont pu le voir, mis en drame, joué, en 1S8S, dans un tht'Alnî faubourien de Paris, aux ttouffes-du- Nord, C'était sa place.
La théorie du mal héréditaire, exposée, entre autres romans, dans les fWres Karamazov ^ aboutit à Tirresponsabilité, puisqu'il n'y a plus alors de coupables, mais seulement dos malades. Ni le Code pénal ni le bon sens ne peuvent l'admettre, et le talent de M. Zola ne Ta pas réhabilitée. Parlons plutôt des Pauvres gens, le seul ouvrage que Dostoïevski ait écrit à loisir — « la seule production qu'il ait soignée et refondue • (Soloviev, 3(»), et qui est plus sotte que sale. Le héros, Macaire Alexéevitch, est un rare imbécile en correspondance avec Barbara Dobrosélova, à laquelle il veut servir de tuteur et de père, car elle a bu la coupe d'amertume. Il lui achète, en se privant, un pot de fleurs et un pot de confitures. Joie de Barbara devant les pots. Deux vieilles de la SalptHrière ont entre elles de ces conversations-là ; pour deux sous de tabac à priser, elles vous bénissent, et vous adorent pour quatre sous d'eau-de-vie. L'auteur lui-même se juge ridicule:
Jesuisvext» au souvenirdos niaiseries qiio je vous ai écrites... Je me relis, et vois que tout cela n'a pas le sens commun .. J'ai mal à la t<^te et mal aux reins (?)etdame! mes idées sont étranges, comme si elles étaient malades... Je suis vieux et ignorant; dans ma jeunesse, je n'ai rien étudié, et maintenant rien ne m'entre dans la cervelle...
Alors, mon bonhomme, tais-toi, soigne-toi, et va te faire étriller.
Quand on est petit employé gagnant juste de quoi manger, on ne va pas au théâtre s'amouracher de l'actrice. Macaire étale sa sottise :
Je rentrai tout ébaubi. En poche ne me restait qu'un rouble, et
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j'avais dix jours à allendre mon salaire. Eh bien, devinez, ma chère! Le lendemain, j*entrai chez un parfumeur et lui achelai des pommades et du savon superflu ; toute la somme y passai
Puis il va se promener sous les fenêtres de Tactrice, quinze jours de suite, museau graissé. Mais, hélas I une primadonna n'aime pas le pauvre prolétaire pour lui-même I Le riche s'assied dans le boudoir et s'y prélasse; le pauvre rôde sous le balcon et se crotte. l'infâme société!... Désespéré (car il espérait ! ), Macaire se saoule et se fait ramasser dans le ruisseau.
Ces mœurs peuvent être fidèlement peintes; mais convenez que le tableau ne flatte pas le peuple. Voici le cadre. Deux escaliers desservent la maison; le premier, clair, balayé, est réservé aux gens qui ne puent pas; l'autre, accessible à Macaire,
est en tire-bouchon, humide, sale; des marches sont défoncées, et les murs sont si graisseux que les mains qui s'y frottent s'y collent; des ordures variées y sont déposées; et quelle odeur! Vn un mot, l'escalier n'est pas merveilleux... Dans les chambres ce n'est pas précisément une puanteur, mais néanmoins, si je puis m'exprimer ainsi, une odeur quelque peu fétide, douceâtre, piquant le nez. La premi(>re fois, l'impression n'est pas favorable. Mais bientôt, comme soi-même on pue, comme les habits, les mains sont imprégnés, on s'y habitue. Les oiseaux ne vivent pas dans cet air-là ; tous les serins que mon voisin le gabier avait achetés sont morts.
Macaire me charme; il personnifie assez bien ce prolétariat intellectuel (le mot est de Dostoïevski) qui a goûté à linstruction et n'y a puisé que l'orgueil stupide, l'horreur du travail manuel. Dans ces âmes envieuses, l'instruction n'a pu qu'aviver les appétits; et cette tourbe qui croit avoir tous les droits parce qu'elle se sent les crocs plus aiguisés, rôde, menaçante et fainéante, sous les balcons, indignée qu'il n'en tombe pas des alouettes rôties et des princesses sucrées. Le succès de ces romans ne prouve rien, sinon la bêtise humaine; nous n'avons chez nous que l'embarras du
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choix. A propos, mais ce sont les mômes ! Ce bric-à-brac romantique ne nous vient pas, il nous revient de Russie! Les vieilles défroques d'Eugène Sue et de V. Hugo nous reviennent rafistolées grosso modo avec les jupes fripées de Fleur-de-Marie, d'Esméralda, de Marion Delorme, etc. Sentez, vous reconnaîtrez Todeur. Le bain de psychologie alaml)iquée,dansle(iuel Dostoïevski et consorts les ont trempées, les a reteintes mais non lavées. La réhabilitation des Glles perdues, l'apologie du laid, la béatification des gredins, etc., tous <'es trucs^ avec lesquels V. Hugo, à sa honte, a si souvent battu monnaie, sont éventés depuis longtemps! J'étais très jeune encore lorsqu'un littérateur à la mode, émerveillé de ma naïveté, me confia ce secret de Polichinelle. Je l'écrivis tout frais, de peur de le perdre; mais en ce temps-là j'écrivais plus volontiers en vers qu^en prose.
Au dessert enfin, tandis que la mousse De « Moël et Chandon »> s'évanouissait, Notre Marseillais, téî se lève et tousse El lit un poème en voix de fausseL
Le poème aussi venait de Marseille.
On le voyait bien! Jamais à Paris Ne se fabriqua machine pareille.
On applaudit fort. Nul n'avait compris.
Il parla de tout, mais pour ne rien dire; Et se promenant du ciel aux enfers.
Des Huttes-Montmarlre au Céleste-Empire, Il noya l'idée en un flux de vers;
Puis accommodant une bouillabaisse Gâcha le moderne et l'anliquitè, Gargola les mots en pâlée épaisse...
Brave Marseillais I Marmiton raté 1
Il me prit le bras lorsque nous partîmes, L'excellent parron, aimant à jaser; Et dix pas plus loin nous étions intimes, — Amis-champignons qu'un soir fait pousser.
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Lui. — Si tu veux, dil-il, que l'on t'applaudisse, Si lu veux la gloire aux cent mille voix, Je me mets, mon cher, tout à ton service!
J'ai beaucoup d'objets en double, à ton choix.
Moi. — ?
Lui. — Tu connais Hugo? Je suis, par ma tante, De son Almanzor pur cousin germain...
Aussi de Marseille... Une âme excellenle...
Et ledit valet me passe sous main
Les habits, galons, que l'illustre maître A portés jadis et pas mal usés ; Du chapeau tromblon, de la vieille guôlrc Aux fonds de culotte à moitié percés.
Moi. — r?
Lui. — J'aide tout, mon clior! J'ai des métaphores... Toutes les couleurs î C'est un peu déteint, ^'est-cc pas? Mais bast ! J'ai des mots sonores Qui vibrent encore au Quartier latin.
Moi. — l
Lui. — Je te pnHcrai quelques antithèses,
Du blanc sur du noir: tombes et berceaux; Ouragan, soupir; flùle et grosses caisses; Zénith et Nadir; anges et pourceaux...
J'ai ses vieux souliers, ses gants et ses toques. Trois paires de bas, une de vieux draps; J'ai rafistolé pour moi ses défroques...
Ça peut resservir; tu me les rendras!
Je décrocherai du clou les tirades Sur « la douce enfance et les pauvres gens ; >» Nous partagerons en bons camarades Le fatras pleurard et les boniments :
Moi. — ?!
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Lui. — a N'insultez jamais la femme qui tombe! — « Salut aux voleurs! Respect aux crétins! — u Gloire à Marlon, ange qui succombe! — « Vivent les forçats, les gueux, les catins! . »
Tout ça n est pas neuf, comme bit^n Ton pense. Porté par Hugo, c'était très joli ; Mais ça fait encore un effet immense...
Le public, mon ch('r, est si ramolli I
Moi. - ?!!
Lui. — Avec des ciseaux, du fil, des aiguilles Et force toupet — je me suis cousu Un manteau lyrique avec ces guenilles!
Hugo rit si fort quand il m'aperçut,
Qu'il m'a pardonné mes caricatures — Il est si bonhomme et riche, après tout! -- Et qu'il m'a laissé chiper des rognures Que je puis encor coller bout à bout.
Moi. — II!
Lui. — Et je me suis fait un nom littéraire!
Et je suis rapsode, au vrai sens du mol!...
Mais voici ma porte... Au revoir, confrère.
Nous partagerons, si tu n'es point sot.
Victor Hugo, mort octogénaire, a eu le temps d'user beaucoup de nippes, et les regrattières de Moscou ont pu s'en procurer. C'est pourquoi il m'est impossible de prendre au sérieux la littérature à la Dostoïevski, Ses imitateurs ignorants sont... à plaindre; ses imitateurs instruits sont de joyeux drilles qui, pour agripper les écus, cuisinent le salmigondis à la mode.
Examinons le procédé.
Premier exemple. — L'enterrement de Pokrovski. (Encore un pauvre!):
La matinée était triste et lugubre, comme la vie d'un moribond.
pauvre flamme déraillante. Pas un rayon de soleil...*. La bruine se liquétlait sur les vilrcs et y ruisselait en gouttes froides et sales... etc., etc. Anna acheta un cercueil du dernier simple et loua un voiturier. Comme cautionnement de ses dépenses Anna fit main basse sur les livres et sur toutes les afTaires du défunt. Le vieux pcre se disputait avec elle, faisait tapage, lui reprenait tous les livres qu'il pouvait, en remplissait toutes ses poches, les mettait dans son chapeau, les colporta pendant trois jours et ne s'en sépara même pas quand il fallut aller à l'église. Pendant cesjoui'slà il fut comme aiïolé, comme abruti. ... Enfln, on referma lo cercueil, le cloua, le plaça sur la charrette et remporta... Le voiturier allait au trot. Le vieillard courait derrière lui, en pleurant tout haut, et ses sanglots hoquetaient, scandés par la course. Le malheureux perdit son chapeau et ne s'arrêta point pour le ramasser. La pluie lui ruisselait sur la tête; et, le vent s'étant levé, le grésil lui cinglait et lui gerçait la figure. Le vieillard semblait ne point sentir Tintempérie et, toujours pleurant, courait d'un côté de la charrette à Tautre. Les pans de sa redingote râpée battaient au vent, comme des ailes. De toutes ses poches sortaient des livres; il tenait dans les mains un énorme volume, qu'il serrait fiévreusement. Les passants saluaient et se signaienL Quelques-uns s'arrêtaient, étonnés». A tout instant, les livres tombaient de ses poches dans la boue. On l'arrêtait, lui montrait ce qu'il perdait; il le ramassait et reprenait sa course derrière le cercueil. Au coin de la rue une vieille mendiante le rattrapa pour suivre le cercueil avec lui. La charrette enfin tourna le coin et disparut à mes yeux... »
Pourquoi la vieille court-elle avec le vieux, qu'elle ne connaît pas? Pour se réchauffer?
Deuxième exemple.
Toute la famille de ces misérables occupe chez notre hôtesse une chambre, dans un coin. Des gens bien calmes! On ne les entend pas. Ils vivent dans cette seule chambre, où ils établissent des compartiments. L'homme est un fonctionnaire sans place, exclu du