‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 110 sur 148 · Oo le serait à uioius · texte numérisé non relu

Oo le serait à uioius

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service, il y a déjà sept ans, pour telle ou tflle raison*... Grisonnant, malingre; un habit graisseux, râpé; ça fait mal à voir. C'est pis que le mien. Débile, pileux (nous nous rencontrons quelquefois dans le corridor), ses genoux tremblent, ses mains tremblent, sa tôle branle; de quelle maladie, Dieu le sait! Il est timide, craint tout le monde, se colle conlre le mur... 11 a de la famille: une femme et trois enfants. L'alné, un garçon, tout le portrait du père, est aussi maladif. La femme n'a pas dû être mal, cela se voit encore; la malheureuse n'est plus velue que de guenilles. Il parait quMls doivent à Thôlesse; elle ne les traite pas trop doucement... Ah, Seigneur, mon Dieul Dans leur chambre, c'est toujours silencieux, comme s'il n'y avait personne. On n'entend pas même les enfants. Il n'arrive pas que les enfants se taquinent et jouent; c*est mauvais signe, cela..., etc.

Et quel travail faisait le mari? A quel lavoir savonnait la femme? Travailler! savonner! Fi donc! Serait-ce décent pour un homme qui a failli étudier le latin? Décent pour une femme qui na pas du être mal et qui avait rêvé d'un piano à triple queue? Fi donc! Mieux vaut geindre et croupir, sales et fainéants, dans l'attente de la fortune, ou se redresser révoltés, nihilistes.

Se régale qui voudra de cette littérature, de ces tirades écrites en style de portière, mais qui, bien glapies, humectent Toeil! Voyant des hommes distingués, pianistes, académiciens, bacheliers, louer ces romans-là, je dois admettre : io (sans discussion) que leur admiration est sincère; 2° fondée. — Sur quoi? Comment ce fatras peut-il plaire? Est-ce parce que Dostoïevski prêcha Témancipation des femmes? Parce que les idiots puants qu'il met en scène sont à la recherche du ciel et débitent une théologie ridicule? Parce (|u'il a flétri le servage? C'est louable. Prêché l'abnégation, la renonciation? Je comprends moins; mais les alchimistes aptes à distiller la quintessence de l'Ame slave (car il paraît qu'elle n'est pas créée comme les auires) affirment qu'ils

1. 11 u'a pas voulu admettre les remoulrauccs du bipèclc, chef de bureau.

comprennent. Dostoïevski! àme slave exhalant ces lignes sublimes :

Il s'est formé chez nous. en Russie, un type d'hommes qu'on ne retrouve en aucun aulre pays — le type des hommes qui souffrent pour tout le genre humain. C'est le type russe par excellence! (Dans IIoapocTOK'b, L'adolescent).

Cette sublimité n'est-elle pas simplement bouddhique? N*est-ce pas dans l'Inde que le saint se charge des maux de l'humanité pour alléger leur poids? Nous disions plus haut que la charité est l'ingénieux moyen de remettre la justice; cette fraternité universelle est aussi un moyen d'esquiver les devoirs immédiats. On aime le monde entier, tous les humbles, tous les pauvres collectivement, théoriquement, et se dispense ainsi d'assister ses proches; on néglige sa famille et le devoir quotidien sous prétexte d'aller travailler à l'universelle félicité. Macaire se couche sans chandelle, sans soupe et sans actrice et offre à Dieu son jeûne et son dépit pour que Dieu ait enfin pitié du prolétariat intelinc^ tuplf ... Macaire avait de quoi souper; pourquoi achète-t-il des pommades? Il avait plutôt besoin d'ellébore.

Laissons à d'autres le plaisir d'analyser les âmes slaves. Ces arcanes effraient ma simplicité qui n'aime que la lumière. Il faut être néo-psychologue pour apprécier un psychopathe, pour entrevoir le génie sous Thallucination; il faut avoir une vocation singulière pour débrouiller avec amour les fils mystérieux qui, dans le cerveau d'un forçat ou dans la conscience de dames plus ou moins publiques, s'enroulent autour de la bobine du Vice... (Voyez l'influence de cette néo-psychologie sur un être faible! A peine évoquée, elle me dicte une phrase ridicule). H est indifférent ce me semble, au lecteur, qu'un Dostoïevski ait eu des cauchemars merveilleux, qu'il ail ou non rêvé, au cours d'une crise épileptique, des romans extraordinaires, s'il ne les a pas écrits extraordinaires et merveilleux; et le rhétoricien abuse des tropes, qui des souffrances d'un auteur conclut fit

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son génie. La biographie d*iui autour peut expliquer son œuvre mais ne la justifie pas; peu nous importe qu'il Tail conçue dans un salon' ou dans une mansarde, ayant la poche pleine ou vide, pourvu que l'œuvre soit bonne. Il y a témérité sentimentale à reporter sur le roman l'émotioD que nous a causée la misère du romancier.

La profondeur d'analyse métaphysique, cabalistique, attribuée aux ouvrages venus du nord esl^, en général, une illusion d'optique; la distance, Tobstacle de la langue, produisent un mirage devant lequel s*extasie bruyamment une coterie littéraire : « Accourez voir l'œuvre septentrionale, la merveille polaire! Elle est bigarrée, marquetée, vergetée et mouchetée! » Telhî la peau du léopard :

Partant chacun la vit.

Mais ce Tut bientôt fait, bientôt chacun sortit.

Ce mirage induit d'honnêtes critiques à trouver dans le roman russe : cœH7\ cervelle et système nerveux; puis, adoptant la classification de Taine en géologie sociale (I) à s'écrier : « Le Français est (dans les romans) le mineur pratique ; l'Allemand, le géologue ; le Russe, le paléontologue ! » (Conrad Albert, Etudes sur le roman contemporain,) Détournons les yeux.

Danilevski, plus modeste et plus adroit, emprunta à la chronique la matière de ses romans. Les Annales d'une famille; Les Fugitifs» — Le Retour des Fugitifs. — Terres viergesy etc., montrent le steppe conquis peu à peu par les pionniers russes. Tel d'entre eux fut jadis soldat de la Garde et raconte les événements politiques dont il fut le témoin ou l'instrument; si bien que les figures de Pierre le Grand, de Catherine, etc., nous repassent sous les yeux. Ce genre mixte est sans doute un peu faux^ et l'histoire toute nue me plait davantage; mais Danilevski raconte agréablement. Je

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donne la préférence à sa Neuvième vague j œuvre que Tourgueniev eût peut-être signée, la plus moderne par les questions débattues. (De même que la neuvième vague, si dangereuse au dire d'Ovide, Métam.y XI, 529 sq., engloutit le vaisseau désemparé, ainsi le flux du Progrès doit submerger le ponton porteur des vieilles superstitions.) Le conflit de Tancienne société et de la nouvelle est présenté très poétiquement par Danilevski ; la flgure de Tabbesse Ismaragda se détache hautaine; le héros, Vetlougine, esprit sage, libre quoique discipliné, sauve enfln son amante des réseaux où s'engeignait la pauvrette. Le roman est joli; mais un Français l'aurait abrégé.

La plupart des romans écrits avant 1860 recèlent une sa. tire de Tétat social, plus ou moins adroite et discrète. Le tableau des souffrances imméritées est un reproche à qui pourrait les alléger; et les romanciers préparaient ainsi l'acte d'émancipation. V. Ostrogorski [Litt,y p. 253)émetà ce propos l'opinion, que c'est sottise de montrer aux enfants le seul côté riant de la vie; hardiment il permet, sous réserves, les récits d'amour aux jeunes élèves.

Amour, amante, maîtresse, enfant naturel... sont des mots que garçonnets et fillettes entendent couramment au logis... Immoraux sont seuls les romans passionnels ; /a sentimentalité douceâtre , voilà le danger! Mais la narration sincère des douleurs do Tamour méconnu, outragé, loin d'être malsaine, inspire le respect envers le sentiment vrai, capable dedévoùment, inspire le mépris pour ceux qui se jouent de ce sentiment sacré.

La pédagogie russe est donc plus libérale que la nôtre. A ce point de vue, je serais charmé des touchantes histoires de Chevtchenkoy le poète de l'Ukraine (1814-61), qui, malheureux, plaignit les malheureux, si... Mais résumons d'abord une ou deux de ces histoires.

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