Vouvnère» — Une jeune fille fut séduite et abandon
née; elle livre Teofant à la pitié publique, et une famille sans enfants recueille celui-là. La mère vient se placer comme ouvrière dans cette même famille, et on devine quels soins elle prodigue, quelle tendresse elle garde. Les années passent. Elle goiHc la joie de voir son fils bien élevé, joli garçon et maintenant heureux fiancé. Elle le suit dans son ménage, le sert en esclave fidèle, et ne lui révèle qu'au lit de mort la vérité sur sa naissance.
2. Catherine. — Encore une imprudente qui s est livTéc avant le mariage. Le fiancé est pris par les recruteurs, et la malheureuse, rejetée par le village, fuil, mendie,
Errant de lieux en lieux.
Aux regards des humains n*osant lever les yeux.
Mais les troupes reviennent: elle verra le défilé, et si Dieu a protégé son fiancé, elle est sauvée, elle sera heureuse... Il vil! Levoicil II est officier!... I/officier ordonne à ses soldats de chasser cette mendiante, celte effrontée. Elle n'a plus qu'à, mourir, et se noie.
Ces histoires» disais-je, seraient charmantes si elles opposaient moins le riche et le pauvre, la victime et le bourreau. On souffre dans toutes les conditions sociales, et dans toutes on commet des bévues; qui débute par un écart finit généralement de travers, et ce n est pas la faute du gouvernement. .\ffranchies ou non, sachant ou non lire et écrire, les jeunes paysannes ne seront pas plus prudentes devant des gars plus loyaux... Chevtchenko, longtemps serf, défendit les serfs si hardiment qu'il fut incorporé dans un régiment disciplinaire (à Orsk, de 1847-57). Il fut patriote, dessinateur*; il passe pour poète national en Petite-Russie, qui honore en lui l'esprit libéral, l'émancipateur. C'était enfin
1. Assez h'ihile, «lit soQ biographe TchonjbÎQski. Saiot-Péteraboiirg , 1801, « pour improviser ea une heure une illustration représentant les personnes présentes sous forme de carottes, de choux et de navets. »
GONTCHAROV 357
un très bravo homme, ami de la divo bouteille, et qui ne raisonna pas toujours juste.
A, Gontcharov^ trouva, pour critiquer le servage, un cadre ingénieux. Son héros Oblomov, joli garçon de trente-deux ans, gras à poinl, paresseuxàplaisir, reçoit un matin congé de son appartement. Se remuer, changer ses habitudes, se soucier d'un nouveau logis! Que de tracas en vue! Ajoutez une lettre à écrire. Hélas! L'existence est souve.it bien rude. Abattu par tant d'émotions, notre pacha, qui ne s'était levé que pour dîner, se recouche, s'endort et revoit en songe son existence passée. — Avec une rare finesse, Gontcharova montré, point par point, comment les soins de plusieurs centaines d'êtres humains entourent, protègent un petit monsieur qui s'est seulement donné la peine de naître; comment, à force de travailler, de penser pour lui, de se priver du nécessaire pour lui assurer 30,000 francs de rente, ses serviteurs paralysent en lui toute énergie, toute valeur morale; bref, font de cet efféminé un homme malheureux au sein du bien-être. Un certain Stolz, Russe mâtiné d'Allemand, actif, industrieux, ami d'Oblomov,
par cette seule raison que si les extrêmes se touchenl,ils ne se heurtent pas,
essaie en vain de le dégourdir; le mal est fait, tous les ressorts sont cassés; Oblomov n'a même plus la force d'écrire à son intendant les ordres nécessaires. Il croupit, moisit, s'immobilise, puis meurt ruiné et acoquiné. — Ce Songe (VOblomov est devenu classique. Sans acrimonie, sans vaines tirades, Gonlcharov a composé contre l'ancien ordre
1. ¥\U d'un marchand de Simbirsk : étudiant de Moscou : attaché au ministère des Finances. Prit pari à rexpédition commerciale envoyée au Japon on 1852; d'où ses deux volumes : La frégate Palias. Est décédé récemment.
dos choses un pamphlet très réussi. Les détails amusants abondent, et la conclusion se déjçage d'elle-même. Celte objectivilé annonce la grande manière de Tourgueniev.
Aksakov (1791-1859) mérite le même compliment.il a de commun avec Tourgueniev la sérénité du style qui rend classique un ouvrage. Si Tun a écrit Les Mémoires d'un chasseur^ Tautre a écrit les Mémoires d'un chasseur dans la province d'Orenbourg (Aksakov y chassa avec passion pendant quinze années de suite), mêlant les détails les plus précis, les plus techniques à de frais tableaux de la nature, à des descriptions virgiliennes. Il sait, par exemple, nous intéresser aux mœui's des oies sauvages, à cette république errante et vigilante, menacée de mille dangers mais tremblant d'abord pour ses poussins; au point qu*une sympathie spontanée nous émeut devant iios semblables inférieurs. Puis le chasseur contemple le marais, ces eaux dormantes dans le brouillard : d'où viennent-elles? Voici un ruisselet qui murmure si gafment que nous remonterons son cours, lequel nous reconduit à
un de ces lacs des steppes d'une remarquable limpidité. La réfraction de la lumière dans ces ondes lacustres est à ce point décevante, que le nageur qui s'éloigne du bord et plonge peu à peu, s'imagine gagner une rive, et croit monter quand il descend.
Et la description se déroule, évoquant le souvenir du Clitumne, qui lato gremio patescit pwus et vitreus.., liipie fraxino multa^ multa populo vestiuntur, quas perspicuus amnisy velut mersas, vv idi imagine annumerat (Pline).
La Chronique d'une famille montre en quelque sorte la contre-partie de ce tableau, l'homme après le paysage. Le grand-père d'Aksakov, natif de Simbirsk, avait émigré avec ses 180 serfs dans le district de Oufa, pour y vivre plus tran(|uille./>fî visu et par des récits immédiats, son petit-Qls Serge connut en détail la vie du gentilhomme campagnard,
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et ses peintures justifient les novateurs qui réclamaient au/re chose. On lit partout entre les lignes : fainéantise, égoïsme, goinfrerie, brutalité, vanité. Le dit aïeul
s'attribuait sept siècles de genlilhommerie, et refusa une fiancée riche et belle qui lui plaisait, simplement parce qu'elle avait eu un bisaïeul roturier. — Emporté jusqu'à la fureur, cruel dans ses transports... Sa femme était toujours sans ressources, obligée de liarder...
L'argent ne doit, parbleu! profiter qu'au mari. Levé tard, flAnant toute la journée, réduit à faire battre entre eux ses serfs pour se distraire, comme faisait Brékékékoaks Xll, roi des Grenouilles (dans le conte de Joukovski); exigeant qu'on lui chassât les mouches, que sa pitance fût immédiatement servie, à quelque heure qu'il rentrât; dévorant, dans son avidité, les choux si fumants, qu'il prenait une cuiller de bois, parce que la cuiller d'argent lui brûlait la bouche; déjeunant h crever — • « dînant plus plantureusement, parce qu'il faisait moins chaud » — ce hobereau tenait le milieu entre l'homme et Tours. Aksakov, présentant ces tableaux, semble dire à ceux qu'effarouchent les mœurs et les idées modernes : Alors, vous regrettez ce temps-là?... Mais ce récit est soudain comme ensoleillé par une apparition charmante. On ne peut lire sans émotion les pages inspirées par la reconnaissance, par la piété filiale plus que par le talent, que Aksakov a écrites sur sa mère; et l'on bénit la Providence qui permit que l'enfant malade fût sauvé, fût un bon fils, et devînt un écrivain célèbre, pour récompenser dès ce monde l'abnégation d'une femme.
Ces lacs d'une pureté si merveilleuse, alimentés par des sources de fond, abondantes et vives; ces miroirs limpides, sensibles aux plus légères impressions, à toutes les émotions de la nature, me semblent un emblème du talent de Tour-
:jOO littérature russe
GUÉNiEV— <♦ talent poétique, obsorviilionlidèlejroniedélicatcs sous laquelle se cacin» tant de sentimonl. Beauté simple, calme, chaste. » (Biéli.nski.)
Fontis a'ius reddunt simulacra imilantia vcrum.
Cette objectivité est la marque des maîtres. Devant les yeux de Tourgueniev ont passé toutes les questions humaines ; il a vu, il a reproduit les images, et nous a laissé le plaisir de conclure. Il aimait voir, il voulait vivre; la vie passe et n'attend personne I H en contempla les mouvements dans la campagne, où elle est la plus naïve, dans les centres populeux, où elle est la plus ardente ; si bien que des amis lui reprochèrent de s^ encanailler, A la suite d'une brouille avec sa mère, qui lui coupa les vivres, il connut la gène et en donna dans Bea^eiio/kM* une amusante peinture. Les années de vaches maigres eurent donc leur utilité. Consigné dans ses terres (1852-56), pour un article sur la mort de Gogol, il put chasser, lire et penser à sou aise. Ces arrêts le servirent donc, comme servit Hugo l'exil à Jersey. 11 vit le ridicule sans s'étonner; le mal, sans mer; et concilia, comme feu Socrate, Tironie avec la bonhomie. Ainsi, pour citer un exemple entre mille, il ne raille pas les disputes théologiques, noni 11 montre Biélinski malade, toussant à rendre l'àme^ mais ne voulant ni se taire ni laisser Tinter locuteur aller diner,
avant d'avoir résolu le problème dercxistence de Dieu.
De là le charme des romans de Tourgueniev. Pensés avant d'être écrits, ils ravissent par leurs formes achevées, par leurs contours précis, polis, finis, les lettrés, les stylistes ; et Ton excuse, à ce point de vue, les compliments un peu hyperboliques de Renan et autres académiciens.
Les Parisiens se rappellent le vieillard à barbe blanche, aux épais sourcils et dont la voix douce et les gestes près-
TOURGUÉNIKV ^i
que timides élonnaiont chez ce géant. On pensait, dès Ift premier coup d'œil, à un seigneur' ami du luxe des arts, exigeant le respect, mais n'exigeant pas de son régisseur des comptes trop méticuleux. Né à Orel en 1818, il passa ses premières années dans le domaine maternel, à Loutovino, au milieu do jardins. On y jouait parfois la comédie; le parc s'illuminait de lampions et s'emplissait d'invités plus ou moins spontanés. Son père, bravo homme, bon vivant, était ce qu'on appelle en province un bel officier; mais sa mère était une terrible femme.
Je la craignais comme le feu... J'étais fouetté pour des vétilles et presque chaque jour.,
Ivan Sergciévitch, élevé» suivant la mode du temps, par des gouverneurs étrangers (étrangers surtout à la pédagogie; le précepteur allemand était en réalité sellier), a dépeint son précepteur français,
qui ne pouvait s'haltitucr à l'idée d'être tombé en Russie comme une bombe ot, désespéré, exaspéré, se roulait tout le jour sûr son lit.
Mais, de même que Pouchkine par sa nourrice, le jeune Ivan fut initié par un simple domestique au monde populaire russe. Il a célébré dans Pounine et Babourine cet instituteur improvisé.
Nous le retrouvons dans une pension de Moscou, puis à l'Université de Saint-Pétersbourg, où l'un de ses maîtres fut Pletniev (auquel Pouchkine dédia son Onéguine) qui l'encouragea à s'adonner aux lettres. Un premier essai poétique fut imprimé dans un journal en 1837. L'année suivante^ Tourgueniev décidé, comme il le dit, « à se plonger dans l'océan allemand », se rend à Berlin. Il y étudia la philosophie, si bien que son domestique, un certain Kar-
1 . Sa race remonterait (selon Kramp, Biog.^ Saint- Pétersbourg, 4885} à la Horde d'Or. Soit dit sans reproche.
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tachev, mentor choisi par sa mère, mù par l'exemple, étudia aussi et devint médecin. (Philosophie et médecine! La Providence met souvent le remède à côté du mal.) Aux heures de loisir, le maître et le valet concentraient leurs talents sur Tédiication d*un caniche.
J'ai entendu les professeurs allemands, lu les livres allemands sur leur terre natale. Belle avanc(*! Je me frottai à des lieutenants en demi-solde, altérés de science... comme moiî D'ailleurs bornés et taciturnes. Je frayai avec quf'Iqucs familles idiotes, me tratnai dans les cafés, dans les théâtres, lus les journaux. Avec les indigènes nulle intimité, nul abandon dans Tenlretien; je ne reçus la visite d'aucun, excepté celle de deux ou trois jouvenceaux tenaces, de race juive, qui venaient m'escroquer de l'argent... Un professeur allemand, instruit maistoqué, m'invite un jour. Il a deux filles frisant la trentaine... nez énorme, œil bleu clair, mains rouges... On hume ensemble du café au lait, on regarde ensemble la lune... Je ne supportai pas un loi bonheur, et je m'enfuis. (FaM-ierb UiHrpoiM'Karo yt>3,in.)
Néanmoins, Tourgueniev revint de Berlin gagné aux idées de l'Occident et prit hardiment position parmi les libéraux. C'était le temps où l'historien Granovski remémorait à la Russie combien d'efTorts et de sang coûta à TEurope occidentale cette civilisation que les slavophiles voulaient méconnaître. En 1852 parurent les premières Ae^r^^ d'un chasseur, dont le succès fut extraordinaire ; elles sont mises à part dans la littérature russe, et dénommées « purs diamants. » Représentez-vous une série de paysages animés par des centaines de pauvres humains qui simplement, naïvement, viennent, à leur insu, exposer leurs souffrances, nous raconter leurs chagrins; certains passent même sans mot dire, las de la plainte ou la dédaignant. Une courte conversation avec un paysan, une scène entrevue, un adieu que se murmurent deux amants au bord d'un ruisseau^ évoquent le souvenir des abus du servage. Ces Lettres font revivre la Russie d'autrefois; elles sont, avec les Ames