ANTHOLOGIES
remonte au xit' siècle; elle est écrite en bulgare.) — « Les œuvres de Jean de Damas ont, dans l'histoire de notre littérature cette importance, qu'il s'y rencontre pour la première fois une exposition systématique des vérités chrétiennes appuyée sur les travaux des docteurs de l'Église. » J'ajoute à celte remarque de Porphiriev un trait frappant : ce saint-là prêcha le réveil de la raison. Instruisez-vous! répétait-il; vous vous rapprochez de Dieu qui est la vérité. Chez nous fut trop souvent prôné un autre moyen de voir Dieu : l'immobilité spirituelle.
En Russie, comme ailleurs, comme partout, la religion terrifia aussi souvent qu'elle consola. Il le fallait peut-être pour réfréner les mauvais instincts des foules; et l'orthodoxie byzantine tritura les consciences dans des rouages très compliqués. Or, à force d'agiter devant le peuple le spectre du péché, de fourbir les fourches de Tenfer, les moines ressentirent eux-mf'mes la même peur; et nous les voyons inventer et soumettre à leurs prieurs les cas de conscience les plus étranges : Est-ce un péché mortel d'avoir mis le pied sur une page déchirée mais où les lettres sont encore visibles? — Un prêtre pourrait-il officier, si même son habit avait été rapiécé aux dépens d'une jupe de femme? (L'évéqueNiphon daigna permettre.) — Peut-on communier et se croire à jeun, quoiqu'on ait appuyé la dent sur une coquille d'œuf? etc. Pour éviter les griffes du péché, il fallait étudier jusqu'à la manière de s'asseoir. Tousser à propos attestait la grâce efficace; se moucher suivant le rite devenait un art; le libre penseur (inconscient!) qui éternuait à l'aventure, sans rétlexion, au nez levé, risquait son salut. La religion devenait un ingénieux mécanisme. Mais nous oserions d'autant moins railler ces superstitions qu'elles sont communes, presque sous les mêmes formes, à touterhumanitéjetqueleurinfiuence est terriblement active. fx)yola le comprit! Cette perpétuelle surveillanceexercée sur soi-même, cette sorte de conscience physique, fascine l'homme; cette régularité fera de lui une machine qui mar-
cliera encore (fuand Tesprit peusera, quand l'Ame ne croira plus. Ajoutez le servap;e, la misère, la crainte du despote, la méHance réciproque, puisque un mot inconsidéré peut couler si cher, et vous comprendrez pourquoi est répandue sur une partie de la société russe cette teinte de réserre immanente, excusable somme toute, qui déconcerte d'abord Tétranj^er.
A quoi bon maintenant résumer pour des lecteurs français cette littérature d'emprunt : Légendes sur Alexandre le Grand, Guerre de Troie, (lesta Ilomanorum^ Les descriptions fantasliques du royaume des Indes, gouverné par le prêtre Jean, suzerain de .'^,(500 rois? Les biographies d'Adam, d'Eve, d'Abraham? Ces anthologies ont été utiles, comme le sont lous les livres; du pire même l'esprit tire profit, Pline l'a dit avant moi; elles ont instruit et amusé les ancêtres; aujourd'hui elles renseignent encore les philologues. Certaines ont popularisé dès le xii® siècle, peut-être plus tôt, de jolies paraboles indiennes. Ainsi Ij histoire de liarlaam et du roi Josaphat, « dans laquelle est narré comment un sage anachorète convertit un rajah au christianisme », renferme un des plus anciens textes européens d'un conte célèbre: et pour finir ce chapitre sur une note plus gaie, nous traduirons la jolie paraphrase qu'en a faite Joukovski*.
KËRIM
Jadis régnait vers le Levant
I)*un roi la majesté bénigne Qui tolérait les fous, même, faveur insigne!
Les sages... quelquefois. — u Viens, Kérim le savant, » Dit-il un jour, — •< résous cet ambigu mystère : Qu'est-ce donc que ce monde, et qu'y venons-nous faire? »
l.Joukovski a ^uivi rAlleinand Hiickcrt qui savait, dit-OD, le sanS' crit, l'heureux homme I
\NTIIOL(»r.IES Ô5
Voilà Kérim à court. Il se cogne le Ironl A tous les murs, puis dit très modestement : « Sire, Ordonne, et ton esclave ira par ton empire :
De plus forts que moi répondront. »
IJ part. — " Un philosophe illustre, je vous prie? »
— « Ici m(^me. » Kérim traverse des salons
Et trouve un discoureur à la mine fleurie;
Fin sourire, main blanche et des bagues ! a Allons,
Bien que je veuille voir en des chambres moins bi'lb^s
I^ vertu, mon hùte est charmant; La sagesse, après tout, peut aimer les dentelles... Mais je me figurais les choses aulremonl. >»
Le problème posé, le docteur à la mode.
Modulant de sa voix le soupir argentin.
Exhale, arrondissant les bras, sa période; »« Problème résolu. Le monde est un festin.
»« I^ terre devant vous étend sa nappe verte, u Sur vos t^tes le ciel suspend ses lustres d'or. " A tous la bienvenue! Et pour tous table ouvorlo! et Car le régal fini se renouvelb^ encor.
<< Partoutdesneurs,dosfruits,des mets exquis voustenteni . <c L'éclat de rire ici; là, des oiseaux qui chantent... " Et le temps fuit. Eh quoi, dit-on, déjà si tard? « Adieu! .Merci, mon bote! On s'excuse et Ton part. •>
Hélas! pensa Kérim, au bantfuet de la vie
Le petit nombre est invité ;
Pour les puissants si la table est servie, Les affamés, les gueux sont en majorité.
Cherchons plus loin. — On lui nomme un ermite Ayant pour toit le riel, le roc pour traversin, Ne se lavant jamais, qui passait pour un saint.
Antre excès! dit Kérim. Pourtant il le visite.
— a II arriva, mon fils, qu'un voyageur u Vit avec désespoir son ami le meilleur, M Son chameau, tout à coup se démener féroce,
« Monstrueusement enragé.
« Où fuir? Vers ce ravin? 11 court. Le porte-bosse
« A ses (rousses déjà le saisit... Obligé
« De sauter dans le trou, l'homme saute et s'accroche
« Dans les buissons d'un framboisier « Poussé par pur miracle aux parois de la roche. « En équilibre sur ce tremblant balancier.
« II voit en haut le monstre, en bas le précipice, a Où s'agite, guettant que sa victime glisse, « Un serpent. En tous sens l'image de la mort. « Résiste, arbuste!... Hélas! Deux souris, noire et blanche • « Grignotent la racine, extirpent une branche « Sans pitié, sans repos: l'une après l'autre y mord. « L'infortuné ! sa perte est prochaine et certaine! « Mais quoi? Que fait-il donc? Regardez; il égrène
« Les fruits rouges de l'arbrisseau ; « Et ce maigre régal fait oublier au sot « Les monstres, le danger et la chute profonde. « Tel est l'homme et voilà l'image de ce monde. »
Sombre image! pensa Kérim. Vaulil mieux voir Le monde trop en rose ou le juger si noir?
La vie est pénible et légère ; Les nuages au ciel ont toutes les couleurs; Il pleut, le soleil luit; le rire suit les pleurs... Enfln, vivre a du bon et l'ermite exagère.
Sur la route passait en fredonnant : « Les gueux,
Oui les gueux sont des gens heureux!... »
Un porteur de besace à la mine ironique, Nu-pieds, le nez au vent, à la main une trique; Pensant : Je suis à jeun, c'est que c'était écrit I —
« En dépit du diable qu'il loge En sa bourse, le drôle a du moins de l'esprit, Content de ce qu'il a, — de rien. Je l'interroge, n L'autre répond, sitôt le problème entendu :
w Le muet dit un jour à l'aveugle : Vois-tu,
a Mon fils est sourd, ça le rend trish».
« Aime-t-il la musique? —Oh, beaucoup! — Un harpiste