‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 28 sur 148 · ANTHOLOGIES · texte numérisé non relu

ANTHOLOGIES

i< Va par son jeu divin le guérir aussitôt.

« Cours le chercher! dit-il à son fils cul-de-jatte.

» Cul-de-jalte s'élance, et l'artiste manchot

Leur exécute un concerto

(c Merveilleux sur le bois qu'il gratte, «' Sa harpe n'ayant plus que les quatre montants.

« L'enfant crétin se mit à rire;

«' [.e jeu ravit les assistants, w Le muet dit : Très bien ! Et Taveugle l'admire. « Prodigieux succès. La foule arrive à flot.

a Applaudissement frénétique.

«< On se pâme de voir, enivré de musique, « Cul-de-jatte danser un cavalier-solo.

« Un goitreux solennel, idiot de naissance, « Comme tel jouissant d'un respect absolu, « Daigna féliciter l'artiste et l'assistance... « Voilà le monde. Eh! bien, mon avis tVt-il plu? »>

Il est gai du moins et vrai même, — '

Pensa Kérim. Et cependant

Il ne résout pas le problème.

La folie est un accident

Trop commun à l'espèce humaine,

Trop endémique en vérité,

Puisque dans ce monde hébété

La sagesse est un phénomène ; Mais, n'y eùt-il qu'un cœur capable de sentir.

Pour lui le phénomène existe!

Le génie inspire un artiste

Et la science a son martyr!

Pauvre humanité, tout ensemble

Capable du mieux et du mal!

Comment donc discerner à quoi l'homme ressemble? Ange aujourd'hui, demain plus vil que l'animal.

Vers le roi je reprends ma route ; Je dirai ma recherche et j'avoûrai mon doute.

Il le ni. Quand il eut conté Tous les incidents il ajoute :

<( Reçois, clémente Majesté,

i< Le merci de Ion serviteur.

w Grâce à toi j'ai trouvé la roule si facile ! '< Ton seul nom prononcé, talisman protecteur, « Me valut en tous lieux bon repos, sûr asile.

« J'allais, soumis à ton désir, <r Et mieux j'obéissais, plus j'oubliais ma peine.

« Le devoir devient un plaisir

« Lorsque c'est le cœur qui nous mène. »

Et tandis qu'il parlait, de plus en plus surpris Kérim laissait errer ses regards à la ronde.

« Eh quoi! s'écria-t-il, je n'avais pas compris

« Ce qu'est notre vie en ce monde !

« Le bandeau me tombe des yeux ;

« C'était bien facile à connaître :

« Un voyage accompli sur l'ordre de son Maître,

« En obéissant de son mieux *. »

i. Od se rappelle l'épitaphe du chevalier de BoufÛers, faite par luimême :

Ci-git un chevalier qui itanit resM courut ;

Qui 8ur les grands chemins naquit, vécut, mourut,

Four prouver co que dit le Sage :

Que notre vie est un voyage.

SuUy-Prudhomme, notre coutemporaio, termine ainsi une chariuante piécette :

Cette nnrant qu'un autre eut suivie.

Je me la laissais enlever...

Un voyage ! telle est la vie Four ceux qui n'osent que r^ver.

î/lNVASlON DES MONGOLS 59

i;iNVA6I0N DES MONGOLS.— POLITIOUK DES PREMIERS PRINCES RUSSES. — LE CHANT D'IGOR. - DMITRI DONSKOL — LA PRISE DE KAZAN. — LES TARTARES DE CRIMÉE. — SOUVENIRS DE L'INVASION.

Nous disons maintenant : Tartares, Mongols (ou Mogols) au choix et pour la variété du style; je fus longtemps persuadé — vnus multorum — que ces noms divers s'appliquaient au même peuple. Renseignements pris, l'erreur était grave. Dans son empire le Mongol Gengis avait englobé les Tartares, lesquels vivaient entre la mer Caspienne et le détroitd'Ormuz, approximativement ; les Tartares furent donc les premières victimes de l'invasion qu'on leur reproche.

Leur irruption en Russie eut lieu, avons-nous dit, en 1121^^; et l'on devine la rapidité de leurs succès dans ces steppes, immenses où leur cavalerie, la première dans le monde, évoluait et paissait à l'aise; leurs escadrons surprenaient l'adversaire; devant un échec, ils disparaissaient avec la même soudaineté. Ces nomades vivaient de pillage : ils devaient rester guerriers ou cesser d'être, et leurs précédentes victoires ayant exalté leur esprit, leur nombre ayant affermi leur confiance, leur premier choc devait être terrible. La Russie désunie, mal organisée, ne pouvait leur opposer aucune armre de couverture, comme (m dit aujourd'hui; comment rassembler assez promptementdes milices dispersées du nord au sud? Et, rassemblées, d'où la discipline, la cohésion? La soumission à un prince unique, Sviatoslav ou Vladimir, était nominale; en fait, chaque province, chaque ville avait son autonomie, et il suffisait d'une querelle mesquine pour brouiller Kiev avec Novogorod. La jalousie attisant les rancunes, Novogorod avait déjà, sous laroslav, réclamé son indépendance; elle eut son assemblée, sa vietcké.

et la nomination des fonctionnaires fut abandonnée au peuple, trop souvent à la populace.

L*unité de commandement, ou du moins l'unité d impulsion, promettait au contraire la victoire aux Mongols. Leurs hordes (ce mot signifie tentes) se disloquaient et se reformaient aussi régulièr,ement que les légions romaines, et, sous réserves, l'initiative pratique était abandonnée aux lieutenants. Les Russes opposaient une minorité d'hommes libres ; que pouvaient les laboureurs, les moines, les esclaves? Ils eurent la naïveté d'éprouver sur ces Asiatiques la vertu des processions, le chant des psaumes! L'effet fut nul, naturellement. Force fut donc d'abandonner à l'envahisseur la rasecampngne,ct de défendre le moins mal possible « les murs de pierre blanche. » Voici un fragment de chronique :

« Il advint méhain et misère an pays de Sousdal, comme jamais depuis le baptême de la Hussie. Les Tarlares, ayant établi leur camp près la ville de Vladimir, s'avancèrent, prirent Sousdal, détruisirent l'église de la Sainte- Vierge, brûlèrent le palais du prince et le monastère de Sainl-Démélrius, et pillèrent les autres ; ils massacrèrent les moines, les popes, les nonnes, qui étaient âgés, aveugles, boiteux ou malades; mais les jeunes et valides... ils les expédièrent à leur camp... La semaine suivante, il» donnèrent l'assaut à la ville de Vladimir; et il y avait dans la ville grande lamentation, et regret de tous les péchés... Les Tartares pillèrent l'église, dérobèrent l'image miraculeuse, rehaussée d'or, d'argent et de pierreries; ils dévastèrent tous les cloîtres, volèrent les croix, les vases et les livres saints et les costumes des premier? princes qui les avaient légués aux églises. »

Cette chronique (Vodovozov, p. '230) ne donne aucun détail pittoresque; je n'y admire que le souci des défroques volées. D'ailleurs « le grand prince de Vladimir se trouva être un imbécile, qui ne s'occupait qu'à orner des églises, ù entretenir la mendicité par des aumônes, à engraisser les ipoines, et qui crut que Dieu ferait le reste » (De Skgur, p. 98).

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