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POLITIQUE DES PREMIERS PRTXCES RUSSES

Abrégeons. Les Tarlares poussèrent leur invasion jusqu'en Hongrie, Pologne, Silésie; puis, ruinés par de coûteux succès, ils rentrèrent en Russie, et se fortifièrent surtout à Kazan. En Crimée, les colonies vénitiennes et génoises ne purent leur résister longtemps; mais, dans la suite, vers 14H, ces Tartares de Crimée se rendirent indépendants de la Horde d'Or. Nous retrouverons souvent dans la littérature les noms de plusieurs khans légendaires.

De cet asservissement à la fois militaire et politique (car les khans étaient de rusés Asiatiques) comment sortir? Comment préparer puis concentrer les ressources du pays? Apaiser les querelles intestines, se conjurer patriotiquemeut devant le mal commun, eût été une vaine entreprise. Tous les princes eussent dû être intelligents, sinon honnêtes, et la plupart n'étaient ni l'un ni l'autre. D'ailleurs, au premier avis, la cavalerie ennemie accourait. — La difliculté seule excuse les moyens trop peu scrupuleux ; et nous voyons débuter ici quelques héros russes dans une politique à la fois courageuse et honteuse, féroce et patriotique. D'où la diversité des jugements portés. *< L'infamie des princes russes qui d abord s'abandonnèrent mutuellement, qu'on vit ensuite achever de se déchirer entre eux sur leurs ruines et qui finirent par choisir Bali (petit-fils de Gengis) pour juge de leurs différends... » (De Ségur, 98). — << Ivan 1"% plus féroce encore, se met à la tête d'un parti de Tartares, les conduit à Tver, massacre la moitié des habitants; le reste est fait esclave. Tout le duché de Novogorod est ravagé sous ses ordres. Contents de lui, les Mongols l'installent grand-duc de Russie. C'est ainsi qu'il monta sur le trône, à travers des monceaux de cadavres et parmi les ruines de sa patrie en cendre'. » Alexandre iNevski suppliciait ceux de ses sujets qui étaient rebelles à payer l'impôt aux Tarlares; or, ce même Alexandre Nevski figure parmi les saints. Les Russes ne doivent pourtant pas le glorifier sans molif! Il fut en effet martyr

1. Histoire de Hussie^ par l'auteur uuou>mc du Voyage de Pylhaijore*

pour son pays, martyr à sa façon et ses petits-fils, Kalita nommément, suivirent son exemple. Ils s'appliquèrent à un astucieux dévoùment aux khans, leur rendirent mille petits services, endormirent leur vigilance, et cette politique réussit merveilleusement. Moscou se fit servante pour devenir servante-maîtresse; après deux siècles de soumission, elle commanda. Comme les khans exigeaient que les princes russes vinssent solliciter leur investiture, ces princes firent le voyage en apportant des cadeaux; ils fiattaient, promettaient, s'agenouillaient. Ils revenaient avec des instructions, souvent avec des troupes et de l'argent qui leur servaient en apparence à châtier telle province rebelle, en réalité à l'adjoindre à la leur. Bref, cette hypocrite soumission aux Tartares prépara la puissance de Moscou ; car peu à peu les princes moscovites, plus habiles que d'autres à flatter les khans, devinrent leurs percepteurs officiels, une sorte de fermiers généraux ; naturellement, ils pressuraient les provinces adjacentes et ménageaient leurs propres vassaux ; il y avait donc profit à devenir leurs sujets, et qui pouvait accourait. Moscou devint capitale, le duc devint tsar et chassa le Mongol; il fut, précisément parce qu'il perçut le tribut, en force de ne plus le payer. Les voies de la Providence cheminent en zigzag.

Pour donner une idée des efforts que coûta aux Russes leur indépendance, il suffit de rappeler que Vladimir Monomaque mentionne dans son testament ^ ses quatre-vingttrois campagnes, des expéditions si nombreuses qu'il a oublié leur nombre,etdix-ueuftraités conclus avec les/^o/ovtsy. » Ces derniers, peuplade remuante, furent Tavant-garde des Tartares, Tavant-goût de l'invasion. Une expédition menée contre eux forme le sujet du Chant d'Iyor ((Liobo o iiojiKy HropoBt). A ne voir que les grandes lignes, les récits des guerres d'indépendance peuvent se réduire : !• au chant d'Igor; l'expédition eut lieu versll85;2**à la victoire de Kouiikovo, 8 septembre 1380, remportée par Dmitri Donskoï; 3** à la prise de Kazan, 1552; 4° à la conquête de la Crimée,

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Le Citant d'Igor fut découvert en 1795 dans la bibliothèque du comte Mousine Pouchkine. Le manuscrit (copie?) date du xv« ou xvi« siècle; les avis diffèrent, et Ton ne peut examiner l'original qui brûla en 1812. « Le nom du poète est inconnu . A conjecturer d'après certains passages de l'œuvre, il était laïque et contemporain des événements racontés » (PoRPOiRiEV, 421). La critique, toujours à jeun, s'abattit sur ce poème comme la misère s'abat sur un pauvre homme, et |a liste des thèses et controverses est interminable. Je pourrais, tout aussi bien qu'un autre, recopier en long et en large, ajouter notes et variantes, greffer une hypothèse sur une niaiserie, à charge de revanche. Cette littérature kilométrique mène au doctorat; et c'est juste; on compte les bornes, u Mais, ô Muse, au lieu de t'écrier : Je vois! Je vois!., ce que personne ne voit que toi, raconte bonnement ce qui se passa. »

Après l'introduction* dans laquelle est mentionné ffoiane, chantre plus ou moins fabuleux, l'auteur dépeint la valeureuse tribu de Vsévolod, frère d'Igor.

Igor attend son frère aiaé el Vsévolod, taureau rageur, lui dit : Mes Kouriaoes sont un peuple expert, (qui fut) emmailloté sous les clairons, dorloté sous les casques, allaité près des piques ; les routes (leur sont) connues; les ravins (leur sont) familiers; arcs tendus, carquois ouverts, sabres aiguisés, ils galoperont, comme loups gris en plaine, cherchant pour soi l'honneur, pour leur prince la gloire.

On part. De fâcheux présages intimident les troupes; les aigles trompettent, les loups hurlent, une éclipse de soleil fait du jour la nuit.

Bon ou mauvais signe, itous verrons bien! répond le brave Igor; Dieu a créé ce phénomène comme il a créé le monde entier, et les secrets de Dieu, nul ne les sait!

I. Nous suivousle texte publié en 1866 par le professeur Tikhonravnv.

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Première rencontre. On prit tant de butin, que, avec les manteaux des ennemis, les ravins étaient comblés, les routes tapissées. Le lendemain s'élèvent de noirs nuages : éclairs, tempête, en plein visage des Russes. Puis, éloge de Vsévolod qui risque témérairement sa vie,

oublieux du Irône d*or(?) de ses pères, oublieux de sa douce épouse Glébovna, de son amour et de ses caresses.

L'auteur rappelle ensuite les temps d'Oleg, avec lesquels ont commencé les invasions des Polovtsy :

H sema les querelles... Alors en Russie s'abrégea la vie humaine, et rarement retentit la voix du laboureur, mais souvent croassèrent les corbeaux se partageant les cadavres.

On se battit trois jours, et les étendards d'Igor tombèrent. L'ennemi envahit de nouveau la contrée, dévasta et leva tribut. Tristesse de Sviatoslav; son rêve, ses plaintes sur ses Jeunes frères, « faucons Uhnéraires auxquels le sabre des païens coupa les ailes »; apostrophe aux princes contemporains, prière

d'enfourcher l'étrier doré pour venger la honte de la terre russe et les blessures d'Igor;

pleurs de laroslavna, femme d'Igor, qui supplie le vent, le soleil, le Dniepr d'épargner et de lui ramener son mari. Cette prière fut exaucée. Igor, prisonnier des Polovtsy, était traité si doucement que ses gardiens formaient plutôt un piquet d'honneur. L'un deux lui proposa de fuir et n'eut guère besoin d'insister. — « Malheur à la tête sans épaules, malheur au corps sans tète, malheur à la Russie sans Igor ! (Mais il est revenu et si) le soleil brille dans le ciel, dans la Russie brille le prince Igor! » Les Polovtsy même ne lui gardèrent pas trop méchante rancune, puisque leur khan

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Tadmit pour beau-père. Cette expédition désastreuse pour les troupes finit donc au mieux pour leur cbef, et ce fait n'est pas rare à la guerre. Aussi le prince courut à Kiev remercier la sainte Vierge que Pirogotch avait rapportée de Gonstantinople.

Chantons la gloire d'Igor, fils de Sviatoslav... Salut aux princes et aux guerriers qui ont combattu pour le christianisme contre les hordes infidèles! Gloire aux princes et à leurs armées! Amen.

Le poème est écrit dans une prose cadencée, assez harmonieuse. On voit aussi que Tauteur sentait vivement les malheurs de son pays, et en discernait les causes; mais ces éloges sont suffisants. Puis-je louer là-dedans une seule idée neuve? une seule épithète originale? Je me défie de Tenthousiasme des archéologues, à plus forte raison... Tenez, M. Léon Sichler, un enthousiaste, cite une page entière, les lamentations de la femme d'Igor sur les désastres de Tarmée, et conclut par cet aveu : « Quand on pense qu'en Russie de simples paysannes improvisent dans certaines occasions d'aussi belles complaintes! » Paysannes — Improviser — Complaintes.,, Voilà trois pavés roidement lancés. Jugez un peu si M. Sichler n'avait pas été un admirateur du poème d'Igor.

Mes amis, qu'Apollon nous garde Et des Fingals et des Oscars, Et du sublime ennui d'un barde Qui chante au milieu des brouillards !

(Lebrun)

De la bataille de Koulikovo* (1380), autre grand épisode

1. La plaiue de Koulikovo est à lU verstes de Mikhallovskoe, oou loin du coDflueot de la Népriadva et du Don. — Uu moDumeDt cornméoioratif y fut élevé en 18.*)0.

de la guerre d'indépendance, Karamzine donne un récit classique :

Debout sur une colline, Dimitry contempla les lignes régulières de son armée, les innombrables drapeaux soulevés par un veut léger, l'éclat des armures aux rayons du soleil d'automne; il écouta l'immense clameur : Dieu donne la victoire à notre prince !... et se représentant que des milliers de ces braves guerriers tomberaient dans quelques heures, zélées victimes du patriotisme, Dimitry^ ému, fléchit le genou, tendit les mains vers Timage dorée du Sauveur qui se détachait au loin sur le noir drapeau grand-ducal, pria une fols encore pour les chrétiens et pour la Russie, puis monta à cheval et caracola autour des régiments, haranguant chacun, les appelant ses fidèles compagnons, ses frères chéris, les exhortant à la vaillance, leur promettant gloire éternelle sur la terre et couronne du martyre dans l'autre monde...

Karamzine excelle dans ce style oratoire, ample, sonore et creux. H ne vexe personne, pas même Tennemi.

Du haut d'une colline, Mamaï observait le carnage; il vit la fuite des siens; irrité, attristé, il s*écria : Le Dieu des chrétiens est fort!

Profonde parole. Tout le monde est ainsi aspergé d*eau bénite, mais nous n'apprenons rien; changez les noms propres et vous aurez là le récit d'une bataille quelconque. Le seul détail perdu dans ces lieux communs est qu'un corps de troupes fraîches, issu d'une embuscade, décida la victoire. C'est la manœuvre de Trasimène; et l'on pense du reste, en lisant Karamzine, aux déclamations de Tile-Live.

Ces récits qu'il nous fait avec sincérité ISous prouvent pour le moins son ingénuité.

Dès que les Tartares ont fui, abandonnant un immense butin, le cousin Vladimir fait sonner les trompettes et tous les capitaines félicitent Dimitry.

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Alors Vladimir, les princes, les dignitaires» s'agenouiilant, lui crièrent d'une seule voix : Prince, tu es vainqueur!

Ne s'en était-il point aperçu?

Cette victoire, t< journée inoubliable pour la Russie «^inspira à Ozérov sa tragédie Dmitri Donskoï qui, représeutée en 1807, excita grand enthousiasme. Elle flattait l'armée, le clergé, la magistrature, Tempereur ; les allusions politiques y étaient transparentes, et les spectateurs en voyaient dans le moindre vers.

Je crus (raconte Chouchérine, un des acteurs) que les murs allaient crouler dans la tempête de bravos et de cris. Ivres de joie beaucoup de spectateurs s'embrassaient...

La poésie rapprochait les distances. D'ailleurs la pièce était soutenue par deux acteurs célèbres, lakovlev et Catherine Séménova.

C'était le temps, dit Pouchkine, où

Ozérov partageailavec la jeune Séménova la spontanéité des larmes populaires et des applaudissements.

Cette tragédie, aujourd'hui démodée, mérite rcstimo par les sentiments généreux qui y sont exposés; ainsi d(»ux princes que brouillait une rivalité galante se réconcilient devant Teunemi. Que la belle Xénie soit au plus vaillant et et que l'amour cède au patriotisme! La langue, molle et souvent indécise, est claire et exprime des idées saines. C'est beaucoup. Au V<^ acte, Dmitri s'est déguisé en simple soldat pour se battre plus librement; il tue, en un duel formidable, un géant, le rempart des Tartares; et son rival Tverski, vaincu lui-même par tant de magnanimité, no veut pas rester à court, et lui cède gnicieusomenl sa fiancée récalcitrante. La pièce finit par un hymne au Dieu sauveur do la Russie.

Refoulés, les Mongols se fortiQèrentdans Kazan et la lutte

continua. En 1396, la ville est détruite par le grand-duc Vassili Dmitrievitch; mais elle se rebâtit et devient capitale d*un royaume indépendant de la Horde d'Or. Un khan meurt-il? Aussitôt les Russes soutiennent un héritier indirect contre le successeur légitime, afin de pêcher en eau trouble. Ainsi agit Ivan 111 avec Achmet-Amin, frère cadet, lequel paya sa dette en massacrant tous les chrétiens de Kazan. Guerre. Invasion. Intrigues. Fatigué de ces sanglantes comédies, Ivan IV se décide à en finir, et emporte Kazan après un long siège (1552). D'après Karanizine, Ivan n'y montra pas une rare bravoure; pendant l'assaut il communiait pieusement, et ne sortit de l'église que lorsque les étendards russes flottèrent sur la ville. L'historien rend hommage aux Tartares qui se firent tuer héroïquement; il affirme que le vainqueur leur avait offert vainement une reddition honorable.

Les bylines sur la prise de Kazan sont conformes à Thistoire — (ou celle-ci est conforme aux bylines). Elles mentionnent remploi de la mine, de la poudre noire, violent poison, et montrent le caractère fougueux mais mobile du maître qui veut d'abord supplicier les artificiers, par impatience de l'explosion; puis lorsque l'un d'eux lui eut expliqué que la mèche brûle, abritée, moins vite qu'en plein air, et lorsque l'explosion a lieu

devient soudain très joyeux, et octroie à tous les artificiers 50 roubles et à Tun d'eux (probablement au discoureur) 150.

Les songes prophétisant la chute de la ville n'y sont pas oubliés. Mais quelle platitude!

Vous, enfants, écoutez ce que nous allons dire, et nous, vieillards vieillots, nous raconterons sur le terrible tsar Ivan, sur Vasiiievitch*...

1, Recueil de Tsvietkoy, p. 121.

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