‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 30 sur 148 · LES TARTARES DE GRIMÉE · texte numérisé non relu

LES TARTARES DE GRIMÉE

Ayons la franchise de le dire : les souvenirs populaires de rinvasion n'offrent aucune originalité ; une vague terreur devant ces géants « qui ne saluent pas l'image du Sauveur* »> une irréconciliable rancune envers ces ravisseurs de femmes qui prenaient la fille, et la mère par surcroît. Dans un récit touchant, une vieille est donnée ainsi comme esclave à sa propre fîUe. La belle fille puisait de Teau à la source; ses ravisseurs la donnent à un jeune Tartare. Trois ans plus tard, sa mère est enlevée à son tour, et le hasard la livre au même ennemi.

Qu'elle file la quenouille, garde les oies, berce les marmots! — Dors, enfant, dors, pauvret! Te battre serait un péché, te gronder, une pitié... Hélas I par ton père tu es un méchant Tartare, mais par ta mère, mon petit-fils !

Sa fille se jette à ses genoux :

Prends cette pelisse de martre, la cassette d'or, un cheval rapide, et fuis vers la sainte Russie, vers la liberté!

Mais la grand'mère refuse de quitter ses enfants; elle berce son petit-fils et l'élève dans Tespoir de la revanche. — D'après le chant sur Stchelkan Doudentievilch, les Tartares graduaient leurs exactions, les tarifaient : les princes donneront 100 roubles ; les nobles, 50 ; les paysans, 5. A défaut d'argent, le vaincu donnera son enfant ; à défaut d'enfant, sa femme ; à défaut de femme, sa tête (Porpuiriev, i89). Si ce tarif est authentique, une paysanne valait environ 25 francs. Les Tartares seront bien déçus quand ils se heurteront aux Cosaques, batailleurs n'ayant ni argent, ni femme^ et coupant gratis les têtes pour obtenir un jour ou Tautre le même service.

Les Tartares de Crimée, indépendants de 1411 à 1783, furent soumis par Potemkin qui saccagea la contrée, u Sur les ruines lugubres, dans les plaines désertes, on appela des

colons allemands, et un semblant de prospérité déçut le monde « (Weber, ire%^*cA/c/i/e, 324). Bakhtchi-Saraï(Iitt. : la maison des jardins), à peu près à mi-chemin de Sébastopol à Simféropol, intéresse encore le voyageur par son cachet oriental et surtout par le palais des khans, construit en 1519, et confié maintenant à la garde d'un ofiicier. Là rêvait Abdul Sahel-Giréï ;

Assis comaie un guerrier qui dévore un affront, Courbé comme un vieillard sous le poids des années, Depuis trois longues nuits et trois longues journées Il croise les mains sur son front.

(V. Hugo).

Pouchkinequi médita, lui aussi, dans le midi sur la susceptibilité de la Censure, rapporta de Bakhtchi-Saraï un joli poème sur La douleur du pacha (550 vers). La date — 1822 — montre que le poète russe avait eu, sept ans avant Victor Hugo, ridée des Orientales ; et ce thème, traité presque simultanément, montre bien la différence de tempérament des deux écrivains. Tandis que Victor Hugo s'écrie : » Là (en Orient), tout est grand, riche, fécond, comme dans le moyen âge, cette autre mer de poésie I » et développe à perte de vue, et ne trouve jamais de tons assez chauds à son gré, ni de coloris assez vif, Pouchkine peint du bout des doigts ; comme pour nous avertir de ne point prendre trop au sérieux son poème asiatique ^ il mystifie discrètement le gardien du sérail; il nous épargne les C07nparagdis, lestimariots, le sac du fellah bourré de têtes coupées et autres fadaises et postiches. Il se borne à raconter sans emphase la légende de la Polonaise captive, insensible à Tamour du khan, et, peut-être victime d'une rivale, mourant un matin, évanouie comme une ombre. Quinze coupes disposées dans une vasque de marbre, sous le jet d*eau toujours en pleurs^ forment une gracieuse fontaine, souvenir d'un amour malheureux. Cette œuvre affirme déjà les rares qualités du

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