‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 37 sur 148 · UNE PAROLE IMPRUDENTE · texte numérisé non relu

UNE PAROLE IMPRUDENTE

Dans un bourg habitaient un vieux, une vieille et leur fils. Pas d'argent; cuisine sèche; et quand le gars grandit, la vieille dit à son vieux : « S'il prenait femme? — Va, cherche! » Klle demanda au voisin; le voisin refusa sa fille. Unsecond réconduisit; un troisième lui rit au nez. Ainsi à toutes les portes; elle revint la tête basse. <* Ah, bonhomme! notre gars n'est point né coifl^é ; personne

i. L'édition de Job. BoUandus ue coûte que 3,500 francs. Elle comporte 65 io-folio de mille pages à deux colonnes. Oo fait l'escompte à Facheteur de plusieurs exemplaires.

ne veut de lui. — Tant pis! car voici venir rété, la moisson; nous n'aurons pas de faucheuse {sous-entendu : gratuite). Essaie dans un autre village. » Elle essaya; mais partout portes closes, visages de bois, m Hélas! soupira-t-elle, à des pauvres personne ne veut s'apparenter. — Alors, répondit le vieux, inutile d*user nos semelles, restons chez nous. »

Le plus affligé fut le fils. Il supplia ses parenls de le bénir et de renvoyer chercher lui-même femme et fortune. « Soit! à la grâce de Dieu! » et les parents lui donnèrent leur bénédiction et la clef des champs. — Sur la grand'route le pauvre gars pleurait et disait : « Pas de chance! Pas une fille ne m'agrée. Suis-je donc mal bàli? Tordu, bossu? Sapristi! Que le diable alors m'amène une fiancée : je la prends! » Soudain se présenta, sorti je ne sais d'où, un petit homme gris. « Bonjour, mon garçon! — Bonjour, petit père! Eh, que disais-tu là? » Le garçon resta coi et penaud. « N'aie point peur! Je te veux du bien; j'en ai tiré tant d'autres de peine! Conte-moi ton affaire. » Le garçon conta naïvement son embarras. « J'en perds la tête; les tilles me tournent le dos; et tout à l'heure, ayant le cœur gros, j'ai dit que si le diable lui-même m'amenait une fiancée, je la prendrais. » Le vieillard sourit : « Viens avec moi, je t'en donnerai une à choisir. » Ils arrivèrent au bord d'un lac. « Retourne-toi et marche *à reculons! » Ainsi fit-il quelques pas, et soudain se trouva au fond du lac dans un palais de marbre. Toutes les chambres étaient richement décorées; un repas copieux était servi; et quand le garçon eut bien dîné, le vieillard lui présenta douze jeunes filles, belles à ravir, promettant d'accorder celle qu'il choisirait. «Choisir n'est pas chose facile! répondit-il; permets, petit père, queje réfléchisse jusqu'à demain matin. — Soit, rénôchisl» Mais si moelleux que fût le lit, le jeune homme ne pouvait dormir ; il se creusait la tète : laquelle choisir ? La porte s'ouvrit tout à coup et une belle fille entra. « Dors-tu, ditelle, brave jeune homme, ou veillcs-tu? — Non, dit-il, je ne puis fermer l'œil; le souci m'agite: laquelle choisir? — Écoule, je suis venue te conseiller. Sache que tu es descendu à l'auberge du Diable; et si tu ne suis pas mes conseils, sache que tu n'en sortiras pas vivant! — Instruis-moi, belle fille ; tu n'obligeras pas un ingrat. — Demain, le Diable te présentera douze filles, toutes jolies mais toutes pareilles; regarde-les bien, et choisis-moi; une mouche volera au bout de mon nez.» Puis elle lui raconta qu'elle était la fille du pope de tel village, la même, disparue depuis neuf ans —

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«car un jour que mon père me grondait, il s'écria en colère: Que le Diable femporle! Je sortis sur le perron, en larmes, et me sentis enlevée par les diablotins accourus à ce maudit souhait- Depuis ce jour ils ne me quittent plus...» Le lendemain matin le petit vieux présenta les douze filles, toutes jolies mais toutes pareilles, et invita le garçon à choisir sa fiancée. 11 regarda, admira et choisit suivant la mouche. Le Diable fit la grimace et voulut recommencer. Il embrouilla les douze filles ; mais le garçon ne perdit pas de vue la mouche ni le bout du nez. Le Diable Ût une grimace encore plus laide que la première fois, et prélendit que cela ne comptait pas! Mais au troisième coup il fallut céder et donner la fille. «Allons, tu as gagnéi grogna-t-il ; emmène-là!» A peine avait-il dit que le jeune homme se retrouvait au bord du lac avec la belle fille; et les diablotins qui leur criaient après, très en colère, ne purent les retrouver, car les traces des pas s'étaient perdues dans l'eau.

Le jeune homme conduisit sa fiancée dans le prochain village et demanda l'hospitalité au pope. «Impossible de vous recevoir, dit le pope ; des marchands sont déjà installés, et mon presbytère est petit.» Un marchand intervint, alléguant qu'on ne doit jamais refuser abri au voyageur. Ils entrèrent donc, remercièrent et prirent place auprès du feu. «Me reconnais-tu?» demanda la fille. On juge de la surprise, des cris et des embrassades. Tous pleuraient de joie. « Et quel est ce compagnon? — Mon fiancé, mon brave fiancé, qui m'a ramenée dans le monde, au grand jour. Sans lui, j'étais une fille à jamais perdue!» Et ce disant, elle ouvrit sa sacoche et en retira vaisselle d'or et d'argent, prise chez le Diable. Un des marchands sVxclama : « Sapristi, c'est ma vaisselle! Oui. Un jour, traitant mes convives, j'eus querelle avec ma femme, et j'envoyai promener le couvert. Que le Diable t'emporte! Et soudain, plus de vaisselle ! » Le marchand disait vrai. Dès qu'il avait appelé le Diable, le Diable était accouru, emportant les plats d'or et d'argent, et ne laissant à la place que des débris et des tessons. — Voilà comme notre gaillard trouva sa jolie fiancée ; il l'épousa et la conduisit chez ses parents. La bonne mère avait cru son fils mort; car trois années s'étaient écoulées depuis son départ, et cependant il croyait bien n'avoir passé que vingt-quatre heures chez le Diable.

Les chants populaires, on vers ou à peu près, nous ra-

mënenl dans le monde réel. Il semble que leurs auteurs anonymes aient voulu par la rime ou la cadence relever la banalité des pensées. En dépit des émotions les plus honnêtes, Texistence humaine est triviale; le sublime et le ridicule se frôlent si fort, que dans celte Glle qui rêve là-bas au milieu de la prairie, pieds nus, les yeux fixes, Tun voit une Jeanne d'Arc, l'autre reconnaît une vachère; si fort que, pour accomplir un acte religieux, on brûle un fagot sur une butte, tout en poussant des cris et se tapant sur la cuisse; que, pour manifester son allégresse, on lèche, aux jours de liesse, une poêle barbouillée de suie, on fait éclater des gargousses et brûle dans des godets une huile puante. En Russie le peuple sautait à pieds joints — saute encore — par-dessus un fagot flambant; pour honorer le soleil, parait-il; il braillait (il braille encore) : Oï, did-ladof c'està-dire : Ohé, père la Joie ! Et les savants assurent que ce cri remarquable est un souvenir païen remontant à une haute antiquité. Les preneurs de VAme du Peuple n'ont-ils donc jamais vu les écœurantes fêtes populaires? Ces quadrilles de vauriens et de dévergondées? Cette sueur luisant sur cette crasse? « Humeur querelleuse, débauche, ivrognerie — voilà le fond des chansons populaires » (Vodovozov, 69). « Ça doit se faire dans les prisons? disait Clairville; je les reconnais, ce sont des chansons de lisih'el » Evidemment, et c'est ce qui se produit quand la plèbe veut chanter plus haut qu'elle n'a le luth.

Quelle poésie dans ce rendez-vous de paysans (dans un cabaret, naturellement), réunis pour chanter I C'était si beau, assure Tourgueniev [Mémoires d'un chasseur) que la cabaretière pleurait; que les autres paysans sanglotaient dans leur coin... A Jacob la palme du troubadour!...

Le soir, tous étaient soûls, tous, à commencer par Jacob. Débraillé, il se vautrait sur un banc; d'une voix éraillée il dégoisait un refrain idiot, en grattant sa guitare. Ses cheveux pendaient en mèches mouillées sur sa figure biéme. Obaldouï (son rival mu-

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