LE PRINCE PIERRE ET SON ÉPOUSE FÉVRONIE
Le prince de Moiiromc (petite ville sur TOka) eut une femme ensorcelée ; le serpent-volant lui avait mis le diable dans le corps. D'après une prédiction ambiguë, Pierre, le frère du prince, comprit qu'il lui était réservé de tuer le serpent. Il réussit; mais, éclaboussé par le sang de la bête, il se vil couvert de lèpre. Il se mit à la recherche de médecins. Un jour, il entre dans une chaumière ; une Jeune fille tourne son rouet et dit : « II est fâcheux que la maison soit sans oreilles et la chambre sans yeux. •— Où est le maître du logis?— Mon père et ma mère sont allés pleurer à crédit; mon frère regarde à travers ses pieds. » C'est-à-dire : Je n'ai ni chien qui m'avertisse, ni serviteur qui t'annonce; mes parents assistent à un enterrement; ils pleurent, on les pleurera; mon frère est bûcheron et grimpe aux arbres. — Frappé de cette sagacité, Pierre consulta la jeune fille, qui promet de le guérir, contre mariage; qu'il se frotte d'un certain onguent sur tout le corps, sauT une seule place. — Une fois guéri, Pierre envoie des présents à sa bienfaitrice, mais né parle plus de mariage. Févronie refuse les présents et attend ; car la seule place non frottée ne tardera pas à gagner tout le corps. Pierre épouse, cette fois. Son frère mort, il devient prince de .Mourome ; mais les boiars se fâchent, excités par les femmes, les(]uelles sont vexées d'être régies par une plébéienne. « Donne-lui de l'argent et qu'elle s'en aille! » Pierre les adresse à sa femme, qui consent à partir, emmenant son mari; mais à peine descendent-ils l'Oka, qu'ils sont rappelés
et suppliés, car l'anarchie ensanglante déjà la ville, tous les nobles voulant régner. Pierre et sa l'cnime ramènent le calme. Sentant leur fln prochaine, après un long règne heureux, les deux époux endossent l'habit monacal et demandent à Dieu la Taveur de mourir ensemble. Un jour que Pévronie brodait une parure pour la Sainte Vierge, Pierre Favortil qu'il se meurt — « elle quitta son travail, piqua raiguillc dans rétoiïe, enroula le ni » et rejoignit son mari. Us avaient commandé un m<^nie cercueil. Les boïars méprisèrent ce vœu et ensevelirent les corps dans deux monastères différents. Mais dès le lendemain, ces tombes étaient vides et les deux époux s*étaient rejoints. Émus de ce prodige, les boiars respectèrent la volonté des défunts.
Bouslaïev rapproche savamment cette légende de certains passages de TEdda, la lutte de Sigurd contre le dragon; le mariage du héros avec la prophétesse, etc. Laissons ces comparaisons aux docteurs, et n'admirons que le rôle supérieur donné à la femme.
LA PIEUSE OULIANIA
Au temps d'Ivan IV, une fille noble, orpheline élevée par sa tante, pratique toutes les vertus claustrales, file jour et nuit, vit de jeûnes et de prières, secourt les pauvres et les veuves, soigne les malades, gratte les teigneux, lave les lépreux (oGMidDaen» n|)o- Ka3keHiihixi>), guérit ceux qu'elle peut, ensevelit les autres. Toutes les mortifications et les humiliations lui plaisent. Elle a Tair de dire : « Bon, cela! autant de gagné; tapez dur, j'ai ma part de paradis à payer! » Elle eut Tidée de mettre dans ses bottes (elle en portait par humilité) des coquilles de noix. Dieu était si content de ce zèle que, aux heuresT d'épreuve, quand les diablotins venaient la lanciner, il lui dépéchait saint Nicolas. Saint Nicolas arrivait tout essoufflé, avec un grand livre sous le bras, comme eût fait un maître d'école, et les diablotins délogeaient tous sans trompette. — Mariée à seize ans, elle est aussi soumise à son mari que jadis à sa tante; elle condescend à tous les ordres de ses beauxparents, mais dérobe de ses dix doigts tout ce qu'elle peut, pour le donner aux pauvres. Elle est si douce envers ses serfs qu'elle
s*accuse de leurs méfaits pour leur éviter le châtiment. Aussi Tun d'eux ne tarde pas à la récompenser : il lui tue son fils. Là-dessus, elle garnit son lit, comme on fait les murs de clôture, avec des tessons, du verre cassé, et comme elle a fait son lit elle se couche, 8*enfonçant dans le corps toutes les pointes qu'elle peut... Ame de Bababec, tu dois être contente!
Son mari mort, elle dissipa tout Théritage en aumônes.
Réduite elle-même à la misère, elle s'aperçut (il était bien temps!) que ses pauvres étaient plus pauvres que jamais, les quémandeurs plus nombreux et plus exigeants, bref, que sa charité avait favorisé le vice. Le vagabond retourna à sa besace, l'ivrogne retourna à sa bouteille, et personne n'eut envie de retourner au travail .
Sic tnulta honesta exitio fuere.
LES CROISADES. — CONSÉQUENCES INDIRECTES. — VOYAGEURS RUSSES : DANIEL, ANTOINE. STÉ- PHANE, ETC. — MAXIME GREK. — LE SCHISME ET LE PATRIARCHE NIKON.
Pourquoi la Russie ne prit-elle point part aux Croisades? Sa foi était aussi forte, son humeur aussi vagabonde, le trajet plus facile. En 1087, c'est-Si dire vingt-cinq ans avant Vladimir Monomaque, ses princes bataillaient entre eux, mais les princes d'Occident bataillaient de même ; la guerre sainte les eût peut-être réconciliés sur le dos de Tennemi commun. Elle D*avait pas d*armée permanente; mais que furent nos premiers Croisés?... 11 me semble que les Russes n'allèrent point guerroyer contre les mécréants : 1" parce qu'ils les avaient chez eux : avant d'assiéger Jérusalem, il fallait délivrer Kazan : 2* parce qu'ils furent moins sots. En ce tempslà déjà, leurs chefs aimaient la politique pr2tique\ et je ne
me représente guère ces astucieux princes slaves vendant leurs terres à vil prix, ou les donnant au couvent voisin, pour courir après des trésors imaginaires. Quoi qu'il en soit, la Russie ne fut pas entraînée par ce courant. Fut-ce pour elle gain ou perte?
Nous avons indiqué plus haut qu'il s'agissait pour la Russie de recevoir le dogme chrétien et d'esquiver le joug politique caché sous l'Évangile. Les Croisades lui renouvelèrent la question. Grégoire VIP déclare (Lettre XXXI, livre II) qu'il se mettra lui-même à la tête d'une puissante armée, délivrera le Saint-Sépulcre, conquerra l'Orient et réunira V Eglise grecque à la sienne,,. D'ailleurs il avait déjà défendu aux Russes d'officier en langue vulgaire, et montra partout quelle soumission il exigeait des rois et des empereurs (Philippe !«% Henri IV, etc.). Il est donc vraisemblable que la Russie eût été exploitée, comme les États d'Occident, par la théocratie.
Presque tous nos livres d'histoire semblent composés ad usum Delphini, Sous prétexte de respecter la jeunesse, ils étalent un optimisme invraisemblable, décrivent la guerre comme un tournoi ; les plus horribles y deviennent épiques \ les plus injustes étaient, parait-il, nécessaires pour préparer l'unité de ceci ou de cela, pour affermir la civilisation, etc. Ainsi les Croisades, qui coûtèrent à la France seule un million d'hommes, sont présentées comme un bienfait pour tout le monde, même pour les tués. « Le siège de Jérusalem fut terrible... le carnage fut épouvantable; point d'asile pour les vaincus... on chevauchait dans le sang jusqu'aux genoux et aux freins des chevaux... les chrétiens égorgèrent les femmes et les enfants; le massacre dura huitjours'... » L'auteur que je cite, ex-professeur à Saint-Cyr, se réjouit « de cette commotion qui mettait l'Europe en contact avec de nouveaux hommes, de nouvelles choses, de nouvelles idées (269)...
1. Le recueil des lettres de cet homme extraordiDalre contient 18,000 numéros !