VOYAGEURS RUSSES : DANIEL
péditioQS ; les Francs, naïfs, payèrent ; les Italiens, malins, pleurèrent ; les princes russes (mieux renseignés d'ailleurs, par Constantinople, sur les choses d'Orient) regardèrent ; ils eurent, pour fonder l'unité nationale, plus d'intelligence ou plus de chance.
C'est dans cet esprit que l'igoumène * Daniel alla voir la Palestine et rédigea son Voyage. Voici le début :
Indigne Daniel, incité par ma réflexion e( mon impatience, j'ai voulu voir Jérusalem, la ville sainte et la Terre promise... J'ai décrit ces lieux saints et ce voyage, saos tirer de ce mien voyage orgueil ni fierté, comme si j'eusse fait en route quelque belle action, alors que je n'ai rien fait de bien...
Il écrit pour se remémorer à lui-même ce que Dieu daigna lui montrer, et pour édifier les bonnes gens. Aussi ne 80uffle-t-il mot de la situation politique des pays qu'il traverse, et ne parle même de la Croisade qu'incidemment. Baudouin, frère de Godefroy de Bouillon, était alors roi de Jérusalem ; Daniel obtint une audience et la permission de déposer sur le Saint-Sépulcre, au nom du peuple russe, une lampe.
Trois jours après le dimanche (de Pâques), j'abordai le sacristain... Avec grâce il m'introduisit seul dans le Saint-Sépulcre; je m'y prosternai et arrosai de larmes la place où avait reposé le corps sacré du Sauveur. Puis je mesurai le sépulcre en long et en
triste des désastres redoublés que les soldats de la foi éprouvaieut eu Orient, Suger convia le clergé à le seconder dans l'organisation d'une troisième Croisade... Mais le souvenir des pertes et des malheurs était trop récent. Les prélats s*excusërent de ne pouvoir se rendre à rappel ir (53).
Alors, qui fut content ? Les tués et les blessés, probablement; et les admirateurs de l'équilibre universel. » J'ai fait autant de veuves et d'orphelins en Allemagne qu'en France! », s'écrie triomphalement saint Bernnrd.
1. Leprienr, c'est le grec Tjyéoiiat, diriger, d'où le français héf^émonie.
large. Devant témoiQS il n'est permis à personne de le mesurer. Selon mes forces j'honorai le tombeau divin et donnai quelque petite chose (iituTo Majo) au sacristain. Et lui, voyant mon zèle pour le Tombeau divin, dérangea une planche... et détacha un petit fragment de la pierre sacrée, cadeau précieux, mais me fit jurer de n*en rien dire dans Jérusalem.
Daniel est un moine sincère, et ne s'intéresse qu'aux choses religieuses, aux couvents, aux reliques, etc. Quelques remarques techniques sur la culture des terres (par exemple sur l'orge aux environs de Jérusalem) rappellent le Russe agriculteur. L'eau de citerne qu'on boit dans la ville sainte le dégoûte ; mais l'eau du Jourdain le régale : « elle est douce, on ne s'en rassasie pas » ; et il affirme que le Saint Esprit flotte souvent sur le fleuve, flotte visible seulement pour les initiés, s'entend bien. Le peuple croit voir, ce qui est suffisant. Trois fois Daniel revient au Jourdain ; puis visite tous les lieux consacrés, tressaillant devant la moindre grotte, parce qu'il se rappelle (?) que Melchissédec y dina, ou que sainte Elisabeth s'y cacha, ou qu'Abraham y ronfla. Devant le lac de Tibériade il constate l'abondance du poisson, avale une friture et se pâme de joie à l'idée que Jésus et lui, Daniel, ont mangé des poissons du même lac ; il assure même que Jésus préférait la carpe... Chemin faisant, notre voyageur recueille les légendes les plus étonnantes ; en voici une, suivez le raisonnement : Au pied du Calvaire, presque sous la croix, était une grosse pierre, sous laquelle gisait une tête, la tête d'Adam, premier homme. Au moment où le Christ rendit l'âme, le voile du temple se déchira, comme chacun sait, et cette grosse pierre se fendit. Du flanc du Crucifié jaillit une eau pure qui, s'infiltranldans cette fente, mouilla la tête d'Adam et^ par conséquent (I) lava tous les péchés de l'humanité.
Le piquant côté de ce Voyage, disais-je, est Tindifférence absolue de Daniel à la politique, aux victoires et aux défaites des Croisés. A ces batailles qui passionnaient l'Occident, à ces exploits, dont le récit devait remplir tant de