‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 66 sur 148 · CU0UI8K · texte numérisé non relu

CU0UI8K

Je jure...

BORIS

Sans jurer, réponds-moi.

GHOUISKI

C'était lui.

BORIS

Prince, si tu mentis autrefois, je fais grâce. Exhumer la rancune, à quoi bon? Le temps passe. Mais, prince, si tu mens aujourd'hui, tu mourras, Des plus cruels bourreaux ayant lassé les bras.

GHOUISKI

Je crains ta défaveur plus que tous les supplices. Pourquoi donc recourrais-je à de vains artifices? Quel intérêt, seigneur? Pus-je moi-même alors Être dupe? Trois jours fut exposé le corps

En pleine cathédrale ; avant la sépulture Trois jours j*ai contemplé, dévers tous, sa Ggure. Le peuple circulait, triste procession.

Chose étrange! On voyait que la corruption.

Jaspait treize autres corps tombés dans la m«^létt, Tandis que Dimitri, figure immaculée, Fraîche et rose» semblait dormir... U dort encor. iNe doutez plus, seigneur : le tsarévitch est mort.

BORIS Il suffit. Laisse-moi. (Chouïski sort)

J'élouflel Vers la tête J'ai senti refluer mon sang; le cœur s'arrête. Puis bat trop vite et tremble. Horreur I... Voilà pourquoi Depuis treize ans je vois co fantôme de roi Hanter mes nuits, sans trêve I II revient. — Mais quMmporte Qu'un concurrent défunt vienne heurter ma porte, Visible pour moi seul? je suis fou, je suis sot De craindre un enfant mort. Ce n'est qu'une ombre, un mot. J*ai mérité le trône et, maître du royaume, J'aurai ma dynastie en dépit d'un fantôme!

J'ordonne et je verrai ce spectre trembloter. Bravons tout; mais guettons jusqu'au moindre symptôme De trahison éclose ou prête d'éclater. ► .

Monomaque, ton sceptre est pesant à porter !

Boris Godounov eut la malechance d'exiler, à tort ou à raison, la famille des Romanov qui devait donuer à la Russie SCS futurs empereurs. Sans accuser de flatterie les historiens russes, on peut dire que cette circonstance influença leurs jugements. Pouchkine fut plus juste qui, admettant un crime originel comme élément dramatique, a mis en relief les hautes qualités d'un souverain ami du progrès. Cette pièce (écrite en 1825) décèle clairement le goût et le tact du poète. Emu par la lecture de Karamzine et de Shakspeare, Pouchkinearaffinéen quelque sorte les événements et les procédés. Que le drame soit appuyé sur des données réelles, sur l'étude de faits précis, mais soit autre chose qu'un récit histo-

rique découpé par tranches! Que d'autre part la démarche du géant Shakspeare soit ramenée à des proportions plus humaines et, par suite, plus touchantes! Il est intéressant, à ce point de vue, de comparer les adieux de Boris à son fils avec le modèle anglais :

Co7ne hitheff Harry, sit thou hy my bed ; And hear, I think, the very latest counsel, ThcU evtT I shall breathe. , .

{Henri IV, II, 4, 4.)

Sont négligés aussi les effets violents, les coups de théâtre inattendus et qui n'étonnent qu'une fois; nulle trace de ce style empanaché qui déconsidéra Técole romantique. Sous lapoussée d'une idée générale, les scènes s^enchaiuentdans un jour clair; et la pièce étantsurtout destinée à la lecture, le fréquent changement de lieu n*est pas sans charme, puisque la décoration mobile évoque la variété des paysages. Tel est le prestige de la poésie que le Godounov de Pouchkine sera le vrai Godounov pour la postérité.

Sesbienfaits civilisateurs lui survécurent. Après un affreux interrègne (1610-1613), Michel Romanov monta sur le trône. Il aima la guerre, et n'y fut pas heureux; les pèlerinages lui réussissaient davantage. Il céda à la Pologne plusieurs milliers de lieues de son territoire, mais il institua — « une fêle solennelle en Thonneur de la sainte Chemise de TEnfant de la Vierge. Ce présent insigne lui fut envoyé parun roi de Perse qui connaissait bien les goûts de son illustre allié*. » Mais il régna trente-deux ans, et cette longévité était déjà un bien, les crises politiques se trouvant épargnées au pays. D'ailleurs Michel Romanov protégea les sciences comme la religion; — u il sentit le besoin du culte et des arts pour dresser son peuple » et, comme le dit plaisamment l'anonyme auteur — « il était meilleur citoyen qu'on n'est en

Page 1