THÉÂTRE POPULAIRE
tine, par l'ingénuité. » Or, les personnages y sont presque tous allégoriques; la Terre même (sous quel costume*?) entre en scène et conte ses peines : la Mort la désole^ mais VEspérance la console..., etc. Ces symboles ne sont guère ingénus, et la pièce (60 pages in-8) est plutôt vieillotte que jeunette. Mais avant que les contours d'une langue ne soient fermes elle semble bégayer,et ses grâces archaïques font, à première vue, trouver naïfs les vieux conteurs. Même aventure advint au malin Hérodote; son dialecte en fut la cause. Pierre le Grand mit la main sur le théâtre comme sur tout le reste; et, comprenant son importance, voulut le rendre accessible au peuple, le faire descendre d'abord de la Cour dans la ville, puis le naturaliser. Il veut que la troupe venue de Dantzig s'habitue à jouer en russe; que les représentations populaires (le prix était de 3 à 10 kopeks) aient lieu deux fois par semaine, en bonne place, sur la Krasnoi Plochtchadi de Moscou. Esprit délié, il dédaigne les pastorales froides et les allégories fades, et réclame Molière ; mais, despote, il médite un répertoire héroïque; rêve, longtemps avant Napoléon, à un nouveau Corneille devant chanter ses exploits de César. H protégera donc le théâtre qui servira ses desseins et, au besoin, ses rancunes. Ainsi fit-il, pour parodier les cérémonies du culte, célébrer un mariage de deux vieillards par le président de la corporation des Pochards, lequel, coiffé d'une tiare, portant rochet et camail et dénommé patriarche de la grande et petite Coucoulie, entonnait une variante de l'hymne au Saint-Esprit :
Saint Bacchus, descendez en nous!
Embrasez noire cœur de vos vins les plus doux !
Puis on délivra aux nouveaux mariés un diplôme dûment paraphé, présentant, au lieu des clefs de saint Pierre, deux tuyaux de pipe en croix *. — F^es représentations populaires
1. Da.mi.evski, La roule de /Inde. — '« Les despotes de la Russie, pour avilir, aux yeux de leurs esclaves, le patriarche doutils voulaient saisir
cessèrent dès 1707, soit par la maladresse des entrepreneurs soit par rindifférence du public, et le théâtre redevint théâtre de cour. Tel il resta sous Anna ivanovna (une troupe italienne participa aux fêtes de son couronnement) et jusqu'en 1750. Au témoignage de Danilevski*, ces divertissements ofTusquaient les patriotes :
Ce sont vos Chouvalov qui mettent ces sottises à la mode... Faire chanter à l'orchestre des Italiennes et des eunuques, fl donc! Descendre à ces réjouissances papales! Nous sommes plus honnêtes dans notre Ukraine!
Un détail historique montre du reste en quelle suspicion étaient tenus, même en haut lieu, auteurs et acteurs*. En 1735, Elisabeth Petrovna occupant ses loisirs — elle en avait beaucoup — à composer des comédies, avait prié Prokopovitch, rillustre collaborateur de son père, de lui choisir trois jeunes chantres, capables de comprendre et d'apprendre un rôle. Avertie, l'impératrice Anna ordonna une perquisition, la saisie des papiers compromettants, de la copie trouvée dans la poche d'un chantre, acte entier au cours duquel étaient mentionnés un certain Jupiter et une dame Laure, etc. Le chantre fut arrêté, mis au secret, menacé de mort s'il ne révélait sans réticences l'origine, le sens et l'emploi de ces documents. Le malheureux se débattit, expliquant que Jupiter c'était lui, Pétrov; que la princesse Elisabeth, prenant plaisir aux jeux, avait prié ses demoiselles d'honneur de gazouiller, et lui, Pétrov, de bary tonner; que le divertissement avait eu lieu en famille... Il ne fut rerais en liberté que sous menace de mort, au cas où il soufflerait mot de l'affaire. En 1742^ Elisabeth, devenue impératrice,
fautorité, le faisaient insulter dans des farces grossières n (CHAMroHT, Èlorie de Molière).