‹ Profils et types de la littérature russeChapitre 79 sur 148 · LA REFORME ET SES DÉFENSEURS · texte numérisé non relu

LA REFORME ET SES DÉFENSEURS

Miltelhochdeutsch; le simple décor de ces temples grecs « dont la blancheur appelait les colombes »> ravive les plus beaux rêves que THumanité ait jamais rêvés;

Toute loi vraie étant un rythme harmonieux, Nul homme ne les voit sans qu'un Dieu Taverlisse. Leur austèro équilibre enseigne la Justice.

(V. Hugo).

LA RÉFORME ET SES DEFENSEURS. — LOMONOSOV. - SOUMAROKOV. — KANTÉMIR. — TRÉDÏAKOVSKI. — CATHERINE. - VON VIZINE.

Mon ouvrage n'a souci de la politique, bel art, et de Thisloin», muse véridique, que par ricochet, pour les conséquences littéraires. Comme la fondation de l'Académie des sciences (1720) m'intéresse plus que la campagne sur le Pruth, je puis louer plus aisément Pierre le Grand, auteur de la Renaissance russe, le prodige de son siècle, mortel dont on eiU fait un dieu chez les païens. Pour Tinstruction de son peuple, il créa tout, et tout réussit parce que le but était digne et le moyen logique. Quand on compare ses ordres précis, inspirés par un intrépide bon sens, avec le fatras de notre pédagogie sentimentale !« Enseignez les mathématiques, la géographie, la physique,,, la bonne tenue, la crainte de Dieu. >» (Ordonnance de 1703.) Si les étudiants envoyés à l'étranger travaillent peu, dépensent trop, le tsar n'accuse pas les programmes; mais, sans hésiter, touchant du doigt le mal, il ordonne que les femmes rejoignent immédiatement les maris. — « Tu as mis dans le mille ( » lui répond, enthousiasmé, le chef de la mission. Pensant avant Gœthe (pin « ce qui n'est pas dans l'homme n'en sort pas»,

il choisit ses boursiers daas la classe moyenne, parmi ceux qui, d'eux-mêmes, sentant en soi nue force ascensionnelle, cherchent à se tirer de Tornière. « La plèbe n'offre que des fainéants! »

Il eût pu dire : Thumanité. N'est-il pas honteux qu'il faille le fouet d'un'despote pour la décider à se décrasser? Aussi, que l'histoire lui reproche ses crimes; nous admirons le terrible mais sage instituteur. Les circonstances exceptionnellement favorables dans lesquelles il évolua n'ôtent rien à son mérite ; au besoin, il les eût suscitées. « Sans songer i\ la liberté, Pierre le Grand a plus fait pour elle que tout ce que les rêves de libéralisme ont, depuis, imaginé qu'il eût dû faire. Puisqu'il fallait du despotisme, à quoi pouvait-il mieux l'employer? » (de Ségur). Il avait changé ce qui n'obéit pas à la volonté humaine : l'air ambiant; il avait précipité le tempo de l'existence russe; de sorte que, par un curieux phénomène, ce furent les libéraux qui exécutèrent les plans du despote. Ainsi peut-être s'explique la facilité avec laquelle ses filles firent leurs coups d'État; Elisabeth, par exemple, vient une belle nuit réveiller un régiment; les Préobrajenski l'acclament et, séance tenante, la font impératrice. Voilà! L'impulsion donnée par Pierre fut telle que ses successeurs devaient protéger les idées occidentales et leurs représentants, les écrivains. La réforme ayant à craindre et les réactionnaires et ses propres partisans maladroits, ceux qui refusaient et ceux qui comprenaient mal, on devine la tftche de la littérature nouvelle. De bonne foi, ou sous couleur de dévouement à la dynastie, elle pourra attaquer le clergé dans sa routine, la magistrature dans ses abus, la noblesse dans ses excès; et tandis que les continuateurs de Prokopovitch (Tatitchev, Lomonosov et autres), démontreront gravement, parAristoteou par l'Évangile, que l'instruction est chose agréable à Dieu, les succès partiels seront remportés, dans une guerre d'escarmouches, par la satire et la comédie.

Le plus étonnant champion de la réforme fut Lomonosov

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(Michel Vasiliévitch, 1712-65), « à lui seul notre première Université, » dit Pouchkine. Son existence même est romanesque. Jeune, il navigue sur la mer Blanche, entre les récifs et les glaces flottantes, pêche le morse, voire la ba. leinc; cette rude existence lui trempe le corps et lui révèle la majesté de la nature.

Enfant, laisse la barque! D'autres filets t'attendent, d'autres soins : tu seras pêcheur d'hommes et ministre des rois (Pouchkine).

Rudoyé par une marâtre, il s^enfuit en plein décembre avec trois roubles empruntés à un voisin.

Lors fut référé à Moscou, au régent du collège, qu^un gars chaussé de tille, une peau de mouton sur le dos, implorait Fadmisslon. Jamais pauvre ne mendia son pain comme lui la science. {Ode de Fcdor (Uinka.)

Il entre, étudie le latin, le grec, le calcul, la physique, la philosophie, et franchit trois classes la même année. Au prix de quels efforts!

Une indicible misère : n'ayant que trois sous par jour, je dépensais un sou pour du pain, un autre pour du kvas, le troisième pour du papier... J'ai vécu ainsi cinq .ans et n*ai pas renoncé à la science. (Lettre à Chouvalov,)

Ici la chance intervient. Le directeur de l'Académie de Saint- Pétersbourg demande des recrues; I^monosov devient

boursier de TEtat, et est envoyé à Marburg chez le célèbre Wolf (1737) qui atteste son zèle et ses progrès. Si l'étudiant n'édifla pas toujours les bourgeois de l'endroit, attribuons quelques excès tapageurs à sa force herculéenne et à Tivresse de la liberté. Empêtré dans les dettes, Lomonosov voulut fuir vers la Hollande et de là, par eau, regagner la Russie; des recruteurs prussiens le traitèrent comme Can-

dide\ mais avec adresse et courage, il déserte la forteresse de Wesel. Ces aventures ont i'ourni au prince Chakovski une opérette en trois actes ; Lomonosov ou le Poêle sous giberne.

Souffrir pour la science méritait salaire; mais, docteur utriusque^ il réclama vainement la chaire promise, car l'Académie, inspirée et dirigée par des Allemands, voulait écarter cet indigenecompromettant.il fallut^pour forcer la porte, l'intervention de Timpéralrice Elisabeth; aussi Lomonosov, quoique marié ou parce que marié à une Allemande, guerroya toute la vie contre la coterie allemande. L'Académie était livrée au sieur Schuhmacher, qui, prenant pour gendre un compatriote, — « donna pourdotà sa fille... l'Académie.» Il semait la discorde, excitait les jeunes contre les vieux, disposait des trailements,les confisquait au besoin; donnait, pour acheter des amis au dehors, les livres de la bibliothèque.

Voyant dans la venue des étudiants russes, ou dans leurs profères une menace personnelle, Schuhmacher les évince ou leur rend tout travail impossible.

La nature droite, le sens patriotique de Lomonosov se révoltaient de voir des étrangers payés par la Russie travailler à nuire à la Russie.

Les Allemands sonnèrent le tocsin; eux-mêmes étaient dégoûtés du despotisme de Schuhmacher; mais sachant ce qu'il faisait pour l'élément germain, ils se réconcilièrent avec lui; tremblant pour leur solde, ils oublièrent devant le péril commun leurs comptes personnels, et se serrèrent les coudes pour combattre l'audacieux adjoint.

On devine les intrigues et les délations. Naturcllenieut les collègues russes qui eussent dû le soutenir Tattaquaienl ; Soumarokov*, dans son journal /J Abeille, raillait ses travaux

1. Soumarokov lui deniauda un jour irouiqucmcut : a Ktcs-vous allé sur le Parnasse? — Oui, dit Lomonosov, mais je ne vous y ai pas vu. *>

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sur la mosaïque; Trédiakowski alla jusqu'à le dénoncer comme hérétique (à propos de Thymne sur la barbe), etc. Lomonosov a tout étudié, tout enseigné, de la métallurgie à la rhétorique; il a écrit la première grammaire russe dont l'érudit Bouslaïev recommande encore l'étude; une rhétorique, une prosodie. Il importa Télectricité ; en tout genre il donna des modèles. Mais son principal mérite est d'avoir désigné le but et frayé la voie : La Russie aux Russes! Il exécuta le plan de Pierre le Grand qui voulait que des universités nationales alimentassent direclement l'Académie des sciences; il inaugura la littérature moderne en délimitant l'objet de la foi et Tobjet de la science, et en défendant sa langue avec fierté. Ceux qui négligent et défi- . gurent Tidiome national, héritage sacré, sont les traîtres? les bâtards que rabrouait notre Rabelais :

Je prouverai en barbe des rappetasseurs de vieilles ferrailles.. . que noire langue vulgaire n'est tant vile, tant inepte, tant indigente et à mépriser qu'ils Testiment!

Là encore, Lomonosov développait la pensée de son souverain qui admettait l'étranger, hommes et langues, comme moyen et non comme but. Pour emprunter quelques idées (et les idées neuves sont rares!) est-il nécessaire que toute une nation jargonne dans le patois des nations voisines? Ne suffit-il pas que quelques spécialistes se dévouent? Qu'ils nous renseignent, comme les architectes nous logent? On ne doi*. au peuple que les résultats. Que dire de ces parents, fiers d'apprendre à leurs enfants toutes les langues, excepté la leur? N'est-ce pas assez d'être sot dans la sienne?

Dans un charmant opuscule (1755) Lomonosov recommande l'étude des Livres saints; car, riche par elle-même, la langue russe s'est encore enrichie des beautés du grec, lorsqu'elle traduisit ses livres; et, sous couleur de conseils littéraires, il fait oeuvre de patriote. Etudier les textes consacrés, invariables monuments de la langue, c'est assurer

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soQ orthodoxie, conserver pures les traditions, évincer les néologismes baroques et inutiles; ainsi les Allemands retrempent sans cesse leur idiome dans la Bible de Luther. Nous devrions suivre ce sage exemple, puiser aux sources vives de Rabelais, de Montaigne ; la tâche serait même plus légère poumons, Pantagruel ei les hissais étant plus récréatifs que la liturgie.

Le simple exposé des projets de Lomonosov Thonore plus que ne ferait un panégyrique. Ce novateur promettait (dans une lettre au comte Chouvalov) huit mémpires sur des questions sociales. Les titres seuls attestent ses soucis pratiques :

— 2. Pltis d'oisifs, plus de vagabonds! — 3. Redressement des mœurs; diffusion de l'instruction dans le peuple. — é. Hé forme agraire, — 5. Réforme et multiplication des arts et métiers.

— 6. Les vrais profits commerciaux, — 1. La meilleure économie gouvernementale, — 8. L'entretien de Vart militaire durant les loisirs d*une longue paix.

Le premier mémoire : Accroissement et entretien de la population russCy nous est seul parvenu. La question est en France pleine d'actualité. L'auteur dit justement :

L'essentiel est raccroissement et rentrelien du peuple russe ; là reposent la grandeur, la puissance et la richesse de tout i*£tat, et non pas dans un vaste territoire, vide d'habitants.

Il conseille donc : !• d'empêcher les mariages disproportionnés. A la campagne, les parents marient leurs fils trop jeunes afin d'avoir promptement une servante roi)uste .. et gratuite; 2' d'empêcher les mariages forcés, en défendant aux popes de célébrer un mariage sans constater la libre volonté des intéressés ; 3* d'empêcher l'entrée au couvent pour les hommes avant cinquante ans, pour les femmes avant quarante-cinq ans. Proposition qui effaroucherait même maintenant en France nos prétendus esprits forts. Lomonosov ajoute courageusement : « Cela préviendrait beaucoup de naissances illégitimes et beaucoup d'infanticides » ; 4o de fonder des hospices, des refuges pour les

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lilles-inères et leurs ciifaiils; 5° de prévenir les premières maladies, souvent mortelles, de reufance, en répandant à profusion un petit manuel de médecine populaire sognelisement fait; au besoin, inviter les popes à le lire à Téglise ;

Quand on pense que la mortalité est dans les trois premières années de la vie, dans la proportion de 100 à 3! En admettant... on p«'ut aKirmer que cha([ue année meurent cent mille enfants audessous de trois ans. Serait-on mal payé de sa peine si l'on pouvait, par quelques sa^jos mesures, en sauver ne fût-ce qu'un dizièmc*?

G'> d'empêcher les popes d'assassiner les nouveau-nés en les trempant inconsidérément dans l'eau froide. C'est superstition et routine grossière. Seront-ils moins chrétiens, baptisés à l'eau tiède? 7" de considérer le grand Carême comme une des causes de mortalité, l.e brusque changement de nourriture est fatal, d'autant plus que le peuple bâfre pour se préparer à jeûner, et jeûne pour se préparer

1. Les faits ont justifié la réclamation. Dans uuoétnde iutitnlée Dans Valtenle du choléra^ publiée eu 18'J3 par le Chnrpuun BhtTiiHKi., le professeur (iertseuschteiu écrit : a La mortalité est au Russie plus cousidérable que partout ailleurs eu Euro[)e. Dans 2(10 villes russes le chilTre des décès a dépassé celui des naissances... Les conditions de la vie du paysan sont telles qu'on peut s'étonner que lous^ <ï la moindre épidémie, ne soient pas atteints. Sans Teudurauce extraordinaire du peuple russe... Chez nous, la variole enlève chaque anuée les victimes par dizaines et centaines de mille, sans qu*on y prôte autremeut attention. La syphilis ronge nos paysans à ce point que Ton découvre avec stupeur des villages entiers contaminés par cette horrible maladie qui les dépeuple rapidement... Nulle part ne se rencontre un nombre aussi effrayant d'aveugles que chez nous en Russie... Tout récemment la diphtérie emportait dans la tombe la population enfautiue de districts entiers... •>

Pourquoi nos jeunes médecins, an lieu de venir louer à Paris un coûteux entresol, et de s'y morfondre dans l'attente de la clientèle, ne vout-iU point passer quelques anuées eu Russie? Ils rendraient service, gagneraient iucidemment de Pargi^ut, et feraient aimer la France. L'entresol ne ^e sauverait pas.

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à bâfrer. Le petit Carême (en été) est moins dangereux; on a du fruit, du poisson frais; on est obligé de travailler; le paysan laboure, le marchand voyage... Moins d'oisiveté, donc moins de banquets et d'ivrognerie. En tout cas, Tivrogne tombé sur la route n'y crève point de froid, comme il advient pendant la Semaine sainte. Avec son robuste bon sens, Lomonosov ajoute que certaines pratiques du culte, et le jeûne notamment, ne sont rien sans Téquilibre moral; qu'en réalité il ne s'agit point de mâcher du porc ou de l'anguille, mais d'être un honnête homme; et que l'escroc reste un escroc, mangeât-il en Carême des copeaux, de la toile ou des crottes. — Il fallait du courage pour toucher au dogme; Lomonosov le sent bien, car il ajoute :

Kedresserces erreurs, c'est se heurter a des obstacles effrayants; néanmoins cela n'est pas plus dangereux que forcer le peuple à se raber, à se costumer à Toccidentale, à frayer avec des hétérodoxes, que supprimer le patriarcat, les strélitz, et mettre à la place un sénat, un synode, une armée régulière ; etc. Le peuple russe est souple.

En d'autres termes, le clergé n'arrêtera pas un réformateur, qui a fait plier le peuple, l'armée, la magistrature et la nature. Il y a du Pierre le Grand dans Lomonosov* ! 8<> De fonder une Académie de médecine. En attendant, d'envoyer dans les universités étrangères un nombre suffisant d'étudiants russes. Nos paysans malades en sont réduitsmainte-

1. Sa force était même redoutable, comme l'atteste une amusante anecdote. Attaqué par deux matelots qui voulaient

Dans sa bourse, maudits corsaires, PluUM qu'au feu mettre les doigts,

Lomoûosov les étourdit d*unc laloche ; puis leur appliquant le proverbe : Celui qui désire le bien d*autrui perd justement le sien, il leur laissa leur peau pour tout costume, et partit remettre à Tamirauté ces dépouilles opimes. La police n'eut pas à chercher longtemps ; nos singes étaient découverts avant son arrivée.

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nanl aux vétérinaires, aux rebouleurs et aux sorcières. ^- De fonder une école russe de pharmacie.

Il est triste et honteux que des garçons apothicaires ne sachent pas, s'ils sont russes, après dix ans de stage, fabriquer une drogue. Cela, parce que les apothicaires allemands ne dressent que leurs compatriotes; aux jeunes Russes ils confient le pilon et le parquet. Ajoutez Tinsuffisante connaissance de la langue, la différence des religions^ des mœurs, le tarif coûteux des Allemands!

Etc., etc. Voilà les soucis d*un bon patriote. Quod si homi-nihus bonarum revum tanta cura essetf..

Touchant les travaux scientiiiques de Lomonosov : Elaslicite de Vair, Onglne des met aux ^ Formation des montagnes, Passage de Vénus du 26 mai 1761, etc. je m'en réfère, et pour cause, aux spécialistes. Le célèbre Euler décerna le témoignage <i que tous ses écrits sur la chimie et la physique sont excellents, honoraut l'Académie et toute la nation » {cité par Porphiriev), Il aurait le premier expliqué les aurores boréales, reconnu une résine dans Tambre que certains croyaient formé dans le cœcum du cachalot; reconnu dans la houille une transformation de la tourbe, et cette assertion lui semblait si naturelle qu'il n'y attachait aucune importance... Enfin, comme l'atteste son ode sur l'Aurore boréale, il vit dans la nature, dans le vrai {das Wahrc mit dem Gôttlichen identisch, écrira Gœthe soixante ans plus tard) une source d'inspiration pour le poète, pure et propre à vivifier les thèmes conventionnels.

En résumé, Lomonosov est déjà grand par ce qu'il a voulu faire. Son style est lourd, ses périodes sont massives, ses odes dignes de Boileau... eh bien, qu'importe ! Il écrivit pour agir; et, pensant aux choses qu'il dit et non à ses paroles, on trouve beau ce rude lutteur.

Jusqu'à la mort je combattrai les ennemis de la science russe;

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jeune, je les ai mordus cl, quoique vieux, je ne làclierai pas le morceau I

Son sens droit répugnait à Tamphigouri germanique; sa loyauté aux simagrées doctorales. Comprenant que les infolio écrasent plus qu'ils ne renseignent, il redoutait le fatras dénommé érudition et Tidrasion de la sottise étrangère aggravant l'ignorance indigène. De là sans doute sa rancune envers Soumarokov, à ses yeux pilote de cette invasion, renégat de la cause nationale. Dédain injuste, qui atteindrait aussi Kanlémir et 7'rédiakovs/d; trio pseudoclassique, dit-on, mais dont la tâche ne fut pas inutile. Ces imitateurs n'étaient pas des malfaiteurs cl ne furent pas toujours des maladroits.

Ainsi Kantémlr affirma (Satire I) Futilité de l'instruction, et fut chaleureusement félicité en vers russes par Prokopovitch et par Théophile Krolik, archimandrite, en latin :

Ars est celebris sluttitia! genus Pemossej naevus carminé puwjere Cornuto, ut expungas, nocens si Foi'sanimis domineiur error,..

Encouragé, Kantémir eut le courage d'opposer à la noblesse du nom la noblesse du cœur (IX sat. de Juvénal et m deBoileau), de dire aux puissants du jour :

J'estimerais plus le fils d'un crocheteur qui serait honnôle homme que le fils d'un monarque qui vivrait comme vous!

Ces hexamètres sont agréables à lire, nous représentant, dans une langue assez concise, des pensées familières. Sans doute l'auteur n'est pas plus poète que Boileau, mais il ne se donne point pour tel. Grande modestie et nulle aigreur; au point que Galakhov s'étonne de ses conseils trop pra-

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tiques sur l'art de réussir, « disant la vérité et la taisant a propos » (Sat. II, 324 sq.). Cet éclectisme couvre « une indulgence suspecte », dit le critique russe. Mais Kantémir pouvait-il ne pas être optimiste? Sauf une santé robuste, la Fortune lui donna tout. Né à Constantinople (1708) d*un père moldave et d'une mère grecque (une Cantacuzène), il était donc prédestiné à devenir écrivain russe, et à vivre en Angleterre, puis en France (f 1744, à Paris). A Tavènement d'Anna, le Conseil d'État projeta de restreindre les droits impériaux, mais la noblesse protesta, et pria Timpératrice de continuer la tradition absolutiste, Kantémir rédigea (avec Taiifchev) l'adresse et Anna, reconnaissante, lui assura un rapide avancement. A vingt-deux ans, il fut ambassadeur à Londres; à trente ans^ ambassadeur à Paris. Il traduisit les Lettres persanes ^ V Entretien sur la pluralité des mondes , connut toutes les célébrités françaises, et loua Dieu de toutes choses.

Pr{»s de lui, Trédiakovski inspire compassion, ayant travaillé comme un nègre, sans connaître les succès faciles. Né d'un pope à Astrakan (1703), il étudie chez les Capucins, puis à Moscou ( 1723). puis se sauve, pour un délit mal déûni, en Hollande. Protégé par son consul, il arrive àParis, étudie sous Hollin, et obtient le diplôme universitaire. Rapatrié en 1730, il devient traducteur près l'Académie, puis secrétaire de ladite. En celte qualité il reprit le projet de Fénelon sur l'utilité d'un dictionnaire, d'une grammaire et d'une rhétorique. Nommé professeur d'éloquence, il exerça avec zèle pendant dix-huit ans. « Homme respectable et rangé », dit Pouchkine. Son énergie au travail est restée proverbiale; il eut, par exemple, la patience de traduire tout le psautier et tout le Télémaquc... en vers! 11 toucha à toutes les questions littéraires, mais gAtait une bonne cause par sa maladresse. Ainsi, frappé d'irrégularités orthographiques, il eût pu proposer et imposer quelques corrections prudentes; mais

(ieiuandaiii quV)n écrive comme ou prononce, oubliant que deux personnes ne prononcent pas de même le même mot, il se rendit ridicule. Ainsi expliqua-t-il le premier que le vers russe devait être tonique et non syllabique, mais compromit cette heureuse innovation par des exemples de son cru. « Sa tragédie Dpidamie circule manuscrite. Uien n'est plus drùle; Achille s'y promène déguisé en femme et j'ai compté 4,626 vers! » (Von Vizine, Com^spondance), Mais sa bonne foi est si évidente qu'on pardonne à son érudition de nous servir souvent pêle-mêle VEunuque de Térence, les Assyriens, le char de Thespis et l'opinion d'un Père jésuite; et l'on sait gré îi Pouchkine d'avoir sauvé du discrédit ce travailleur, ex-étudiant de Paris, qui propagea les idées classiques.

Son camarade 6'oM/naroAou (ils furent rédacteurs au même journal, L'' Abeille laborieuse) lui reproche

de prendre par poignt^es les mots étrangers et d'en rempailler son style, bon à briller ;

mais le reproche est versifié, donc atténué. On a plaisir à voir poindre la critique raisonnée, les velléités d'indépendance. Soumarokov composa, d'après Boileau, un art poétique, puis une épître sur la langue russe; un pas encore, et il censure la noblesse paresseuse, la concussion légale (le pourboire est d'institution divine! proclame un personnage de Gogol), — les juges prévaricateurs, pires que les voleurs qui du moins se cachent; etc. Sa requête c'i Catherine 11 sur la réforme judiciaire, sur la rédaction d'un code précis — dur ou indulgent, mais formel, pourque du moins Ton sache h quoi s'en tenir — est l'oeuvre d un esprit droit et d'un bon citoyen. Le scribe est devenu écrivain, conscient de sa force et de sa tâche; la littérature devient grande fille, redresse la tête, et l'approche de la littérature

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nationale est attestée par l'entrain deœrtaines pages; celleci, par exemple, de ce uiéme Soumarokov :

Suis» fils, le cours du monde Où le bon sens est rare, où la sottise abonde! Va payer de mots chmix les sages et les fous; Avec des lieux communs va bouchrr tous les trous, Louer n'importe qui, n'admirer que toi-même Kt monter aux honneurs par ce simple système. Qu'on n'entre pas chez toi sans graisser le marteau ! Fais le dos rond. Minet! [>che les mains, Paiaud ! Sache renfler le son de tes belles paroles Par l'accompagnement d'éloquentes pisloles, Insinuation touchante, art scélérat Qui dore la pilule; ainsi qu'à l'Opéra, La traîtresse musique enjôlant les oreilles Fait passer des livrels absurdes pour merveilles. Calcule s'il faut être honnête plus ou moins; Exemple : ne jamais voler... devant témoins.

Il faudrait transigcT, acheter le silence Des prud'hommes prêtant à tout de l'importance ! Prends la Fortune ainsi qu'une femme... sans bruit; L'austérité du jour fond en faveurs, la nuit; La caisse est complaisante à qui sait les manières De tâter à huis-clos la pose des charnières.

D'étudier les joints, de graisser les ressorts, Pour qu'advienne l'objet désiré, sans efforts... Le mal est dans l'éclat, le vice est dauB l'esclandre. Tu n'as rien pris pourvu qu'on ne t'ait pas vu prendre. La Fortune, rebelle à qui veut la fouiller.

Se laisse en souriant caresser, chatouiller; Prude on public, elle est, en secret, moins farouche. Va, mon fils, au succès î De miel enduis ta bouche; Sois le monsieur bien mis, poudré, musqué, ganté, Qui, modeste au dehors, au dedans effronté, Sourit béatement à notre sotte engeance, Qui glisse, s'insinue, inspire confiance, Pour engluer amis, complices, alliés; Pour tempiffrer gratis à tous les râteliers;

Pour que ce voyageur, l'Argent, s'arrête en route Incognito chez toi, sans qu'une âme s'en doute; Kt que i*Humanité, marraine de tels saints, Dieu dos honn«Hos gens, admire tes desseins!

L'allure prouve le progrès. « Il ne vous a fallu qu'un demisiècle pour embrasser tous les arts utiles et agréables », écrit alors Voltaire au jeune comte Chouvalov. Nous devons reconnaissance à cette famille qui protégea Lomonosov, et favorisa l'émancipation; élevés à la française, les comtes Chouvalov sont, semble-t-il, les compatriotes de nos plus aimables marquis. Appliquons aussi au comte Panine^ précepteur du tsarévitch, ministre des Affaires étrangères, le compliment de Voltaire : « Son principal talent était de démêler la vérité que tous les hommes s'efforcent d'obscurcir. » Sa générosité atteste le gentilhomme. Ayant reçu pour son préceptorat un don royal, 9,000 serfs, il partagea avec ses trois secrétaires, et fut ainsi non seulement le protecteur mais encore le bienfaiteur de l'écrivain Von Vizine.

On est plus embarrassé de louer les impératrices, la fçrande Catherine, par exemple, — « qui fit distribuer 450 millions à ses innombrables amants » (Th. La vallée); qui disait, à propos de Raditchev : « Il est pire que Pougatchov! Il loue Franklin I », etc. N'insistons pas. Nous avons expliqué plus haut que le gouvernement avait alors intérêt à protéger les écrivains ; la littérature profita d'une coïncidence, et l'on sait gré à l'impératrice qui écrivit à Voltaire : « La tolérance est établie chez nous; elle fait loi de TEtat, et il est défendu de persécuter. » Je crois qu'au fond du cœur, elle tenait les ouvrages des encyclopédistes pour jeux d'esprit, exercices de plume; mais elle racheta la bibliothèque de Diderot, offrit le préceptorat de son fils à D'Alembert avec 400,000 francs et les honneurs, et réchauffa dans la fourrure la vieillesse de Voltaire. On lui reproche un despotisme un peu gris succédant à un libéralisme un peu rose... Le reproche atteint tous les hommes. Des beaux

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